VINGT ET UNIÈME LEÇON
DE LA DIMINUTION OU DE LA PERTE DU SENS CHROMATIQUE (SENSIBILITÉ SPÉCIALE POUR LES COULEURS), OU DALTONISME
§ 333. — Définition et synonymie : Cécité pour les couleurs; dyschromatopsie; achromatopsie ; anérythropsie ; acyanopsie.
L'en-tête qui précède contient en lui-même la définition sommaire de l'anomalie visuelle dont nous allons nous occuper. Pour la compléter, nous attendrons d'en avoir pu offrir et éclaircir la description symptomatique et même l'analyse entière. Une étude approfondie de cet état anormal et singulier ne sera pas de trop pour nous en procurer une idée quelque peu nette.
Cette condition assez bizarre est plus généralement connue sous le nom de « Daltonisme, » dénomination ou étiquette qui jusqu ici i a pu suffire, tant que l'on n'avait pas pénétré plus profondément clans sa nature; nulle description n'ayant encore dépassé en exactitude la première exposition faite de cette anomalie par l'illustre physicien dont elle porte le nom.
Mais les progrès récemment accomplis dans son étude, d'une part, de l'autre, le déplaisir, mal fondé suivant nous, mais enfin à prendre en considération, et qu'éprouvent nos confrères anglais à voir le nom d'une de leurs illustrations scientifiques employé à la désignation d'une défectuosité organique, nous portent à traiter dorénavant cette particularité de la vision comme une lésion définie dans une fonction régulière de l'économie, le sens des couleurs. Nous nous* servirons donc désormais pour la désigner des termes anomalies ou allérations du sens chromatique.
Malgré cette déclaration, ou plutôt pour rendre hommage au premier observateur de cette anomalie, considérée longtemps comme une simple bizarrerie, nous croyons devoir en. commencer l'étude par l'exposition même que fit Dalton de ses symptômes, et qui est peut-être encore aujourd'hui la plus irréprochable que l'on possède.
§ 334. — Symptomatologie (le Daltonisme de Dalton).
L'incorrection ou l'erreur complète, dans la désignation de certaines couleurs, la confusion entre des nuances distinctes pour la généralité, l'inconstance dans la dénomination donnée, en différents temps, à une même couleur, constituent le caractère décisif du daltonisme.
Et si l'on recueille le rapport que fera de sa manière de voir les objets colorés, le sujet atteint de cette anomalie, on aura dans la plupart des cas un tableau présentant, presque trait pour trait, celui tracé de la sienne par l'illustre Dalton.
« Dans le courant de l'année 1790, je m'occupais de botanique, et cette étude dirigea particulièrement mon esprit vers les couleurs. Si une couleur était blanche, jaune ou verte, je l'appelais sans hésiter par son propre nom, tandis que je ne faisais presque pas de différence entre le bleu pourpre, le violet et le c?-amoisi. ^ « Cependant, la particularité de ma vision ne me fut bien connue que dans l'automne de 1792. Un jour j'examinais une fleur de Géranium zonale à la lumière d'une bougie; cette fleur qui, au jour, me paraissait bleue et qui, en réalité, est violette, me parut d'une couleur rouge tout à fait opposée au bleu. Ce changement n'était point apparent pour les autres personnes. Cette observation m'ayant^ appris que ma vue était pour les couleurs, différente de celle des autres, j'examinai le spectre solaire et je me convainquis bientôt qu'au lieu des sept couleurs du spectre, je n'en voyais que trois : le jaune, le bleu et le pourpre.
« Mon jaune contient le rouge, V orangé, le jaune et le vert de tout le monde. Mon bleu se confond tellement avec le pourpre que je ne reconnais là presque qu'une seule et même couleur.
« La partie du spectre qu'on appelle rouge me semble à peine quelque chose de plus qu'une ombre ou qu'une absence de lumière.
« ha jaune, Y orangé et le vert sont pour moi la môme couleur à différents deerés aintensité. 6
« Le point du spectre où le vert touche au bleu m'offre un contraste extrêmement trappant et une différence des plus tranchées.
foncé U j°Ur' ^ Cmm°isi rcssemble au bleu auquel on aurait mêlé un peu de brun
Une tache d'encre ordinaire sur du papier blanc est pour moi de la même côuleur que la figUre ,] une personne florissante de santé. « Le sang ressemble au vert foncé des bouteilles.
plusAvifs.1Umière(rUneh0Ugie'le ''°"'7e et IWtoe dcviRnnc»t Plus brillants et
" Le vert, au jour, me semble peu différent du rouge « L'orangé et le vert clair se ressemblent aussi beaucoup
dWam"™! 10 Plu?./Yéîîle P°ur moi est le nrt < ri, saturé, et je le distingue û autant mieux qu'il t.re davantage sur \e jaune.
« Quant au jaune et à l'orangé, ma vision est absolument la même que celle de tout le monde. (Dalton.)
« Tous ces traits caractérisent à bien peu de choses près l'imperfection dont ma vue est affectée, ajoute M. Delbœuf, auquel nous empruntons cette relation. Je ne pourrais, pas plus que Dalton, apercevoir dans l'herbe un bâton de cire à cacheter que j'y aurais laissé tomber ; et, selon toute probabilité, il aurait pris comme moi pour des baies brunes et même noires, les fruits vermeils du sorbier. Il aurait confondu la couleur d'une maison en briques neuves avec celle d'une prairie nouvellement fauchée, etc. » (Delbœuf, Revue scientifique, 23 mars 1878.)
Voici encore une observation, très bien étudiée du professeur Ricco, et qui cadre remarquablement par ses résultats avec les précédentes.
« Chez un sujet examiné au spectroscope, puis au saccharimètre à polarisation, et dont les yeux emmétropes, sains, avaient une acuité de 14/20 ;
« Le jaune et le bleu étaient seuls perçus, le vert était représenté par une bande de gris incolore;
« L'extrémité rouge du spectre raccourcie; le maximum d'intensité lumineuse dans le vert ;
« Le rouge vif paraissait blanc sale ou gris jaunâtre ; le vert, presque blanc où d'un gris jaunâtre.
« L'indigo et le violet de simples nuances du bleu.
« Les essais avec le disque rotatif montrent que la sensation du rouge diffère très peu (chez ce sujet) de celle du noir, et que celle du vert est pareille à celle du gris incolore.
« Fait très remarquable : chez ce sujet, les rayons directs du soleil traversant uft verre rouge, en plein midi, pouvaient tomber, une minute durant, sur le point de fixation, sans produire ni éblouissement, ni image accidentelle. Il existe donc probablement chez lui, outre l'insensibilité pour le rouge, un abaissement de la sensibilité pour les autres couleurs ; car, à l'état normal, l'exclusion des rayons rouges par un verre bleu vert n'empêche pas l'aspect du soleil de produire un éblouissement insupportable. »
Ce fait d'observation trouvera son explication plus loin.
Si l'on se reporte, en effet, aux recherches établissant les rapports qui existent entre les nuances spectrales et les intensités concomitantes de la lumière (voir § 337), on ne pourra qu'être convaincu de la nécessité d'admettre ici un grand affaiblissement de la sensibilité générale à la lumière. Le vert est une des couleurs dans lesquelles l'intensité d'éclairement tient la plus grande part.
Si nous relevons maintenant, dans les auteurs, les réponses ou déclarations des daltoniens, les caractères principaux des incorrections qu'ils commettent, nous trouvons le plus fréquemment, et de beaucoup, le résumé suivant :
A très peu d'exceptions près, dans l'exposition toujours complexe et.de difficile analyse de leurs méprises dans l'appréciation des couleurs, nous retrouvons les principaux traits du tableau tracé par Dalton. Elle se résume presque constamment dans cette conclusion : que le rouge est le plus souvent confondu par eux avec le vert; chez, eux, la sensation du rouge est généralement affaiblie plutôt que tout à fait perdue : un rouge très vif est généralement reconnu. L'obser-
LEÇON. DALTONISME. o2b
vation se dénote plutôt par les confusions qui portent sur les nuances dérivées du rouge, comme le rose, le rouge orangé, certaines nuances de brun, etc., mais, surtout par la confusion faite entre le rouge, le vert et le blanc sale. Mais chez ces malades, et en regard de ces déficit, on constate, par contre, la persistance constante de la sensation très correcte du jaune et du bleu.
Le violet, le bleu peuvent, sans doute, être quelquefois plus ou moins altérés, mais fort rarement; et quand on fit choix pour dénomination, du mot unpeu exclusif d'anérythropsie (perte de la sensibilité pour le rouge), on visa, en fait, la très grande généralité des cas observés.
Au point de vue clinique, on pourrait presque résumer cette'séméiotique, en disant que le daltonisme est la plupart du temps caractérisé par la confusion du rouge et du vert entre eux et avec le blanc gris, mais avec conservation de la netteté commune du jaune et du bleu.
Il y a cependant des observations sérieuses qui semblent devoir faire accueillir la cécité pour le vert seul. Ainsi, M. Holmgren dit avoir rencontré (en Suède), au moins autant, sinon plus, d'aveugles pour le vert que pour le rouge.
Quoi qu'il en soit, le fait de beaucoup le plus constant dans l'histoire du daltonisme, c'est la prédilection du déficit pour le groupe rouge vert; et la non moindre constance de l'intégrité concomitante du groupe jaune bleu.
§ 335. —'Daltonisme. — Classification. — Fréquence relative.
La cécité pour les couleurs peut se distribuer en diverses classes :
Au point de vue du développement d'abord; on peut la distinguer en anomalie congénitale et en anomalie acquise.
Le daltonisme congénital est de beaucoup le plus fréquent, et c'est lui que la littérature classique a presque exclusivement en vue.
Cependant des travaux récents très intéressants (en particulier ceux du professeur Nuel, de Louvain) ouvrent une place importance au chapitre de la cécité des couleurs acquise (voir § 336).
Au point de vue de la forme, on la divise en : cécité partielle et lécité intégrale, c'est-à-dire, pour une couleur seule, ou pour toutes à la fois; et enfin, dans les cécités univoques, en cécité complète ou incomplète.
Ce chapitre de la classification a joué et joue encore un rôle singulièrement important dans Thistoire du daltonisme. Plus d'un auteur nous paraît lui avoir donné un rang antérieur et supérieur aux données a attendre de la pure observation. Avant de l'avoir complètement étudie dans les laits, on l'a réglementé à priori, interrogeant <i l avance, non pas seulement la physiologie, mais les théories mises
au service de cette science. Ainsi, avant d'avoir bien nettement reconnu si la cécité s'observait isolément pour le rouge, le vert et le violet, les trois couleurs fondamentales.de la théorie de Youn-- Helmholtz, on a commencé par diviser les cas de daltonisme en trois classes répondant à ces trois couleurs fondamentales ; et comme chacune de ces énergies avait, dans la théorie, pour la représenter, une fibre spéciale, ladite cécité a été qualifiée comme effet de la paralysie de l'une de ces fibres hypothétiques.
Or, rien n'est moins assuré que l'exactitude de cette division, c'est- ■ à-dire la parfaite individualité de chacune de ces cécités partielles; : et quant à l'origine de l'anomalie, le caractère absolument arbitraire ! de l'existence des fibres spéciales qui pourraient être isolément I atteintes par la paralysie, la rend plus problématique encore.
La perte complète du sens chromatique ou la cécité pour toutes les i couleurs spectrales est chose extrêmement rare; Warlomont, qui i donne, dans son article du Dictionnaire encyclopédique, le relevé de • tous les cas cités dans la littérature spéciale, n'en cite que quatre, dont deux plus ou moins incertains.
Voici une citation de Donders qui semblerait en qualifier un cinquième :
« L'absence complète du pouvoir de distinguer telle ou telle cou- leur est relativement rare ; des couleurs saturées, bien éclairées et i vues sous un angle visuel assez grand, sont reconnues par la plupart des daltoniens. (Nous en verrons la raison au § 337.) Mais lY??<;*?rfection du sens chromatique est plus commune qu'on ne le pense généralement.
« Un autre point que je veux signaler, c'est que l'appréciation du bleu et du jaune était satisfaisante dans tous les cas examinés par moi, un seul excepté, où le rouge et le vert n'étaient pas distingués non plus. » (Donders.)
Nous venons cesjours-ci de rencontrer, nous aussi, un cas de cécité chromatique complète; c'était chez un malheureux enfant de dix ans, atteint de nystagmus congénital par arrêt de développement des rétines, lesquelles n'offraient qu'une région excentrique très restreinte douée de sensibilité. (Sept. 1880.) Cette circonstance explique suffisamment à elle seule l'anomalie.
Fréquence. — Si l'on fait le relevé des statistiques recueillies dans • les contrées les plus distantes les unes des autres, on trouve pour moyenne générale un daltonien sur vingt sujets ou o 0/0; sur lesquej 2 0/0 gravement atteints.
Très, très rares sont les cas de cécité pour le violet ou pour toutes • les couleurs; sur plus de 40,000 sujets examinés.
Ces mêmes statistiques prouvent péremptoirement que la cécité
LEr.0N.| DALTONISME. 327
pour les couleurs est infiniment plus rare parmi les femmes que parmi les hommes : 0,26, contre 3,25 0/0. C'est du moins ce qui a été observé en Suède par le professeur Holmgren.
a) Étiologie générale. — La cécité acquise pour les couleurs est un symptôme reconnu de certaines maladies portant toutes sur le nerf optique; l'atrophie progressive de ce nerf en est la principale; viennent ensuite les intoxications (alcoolisme et nicotisme, l'action de la santonine), l'hystérie, les commotions violentes, traumatiques (comparables, pour l'œil, à celles éprouvées par les lobes cérébraux) à la suite d'un choc violent.
§ 336. — De la cécité pour les couleurs, acquise ou consécutive.
b) Atrophie progressive. — Leber a démontré que, dans l'atrophie du nerf optique consécutive aux causes les plus diverses, en même temps que l'acuité visuelle diminue, la sensibilité pour les couleurs s'abaisse ; mais, en premier lieu, celles pour le rouge et pour le vert, tandis que la perception du bleu dure le plus longtemps.
Nous voyons se reproduire là ce qui s'observe à l'égard de l'acuité visuelle : dans cette maladie, son degré diminue plus ou moins uniformément du pôle à la circonférence.
On peut aussi rapprocher cette observation de la progression du degré de l'anomalie dans le tableau de la marche générale du daltonisme congénital considéré comme classe. La cécité y commence plutôt par le rouge, le bleu et le jaune persistant dans une énorme mesure le plus longtemps.
Nous verrons que telle est aussi, en physiologie, la progression observée" dans l'étude de la disparition successive des couleurs, du centre de la rétine à la périphérie (§ 337).
De même encore dans leur réapparition sous l'influence d'un accroissement de l'éclairement (id).
De même enfin, dans l'affaiblissement du sens chromatique consécutif à l'intoxication alcoolique, comme on va le voir à l'instant.
De telle sorte, que l'on pourrait conclure que le sens chromatique est intimement lié, dans sa déperdition, à la diminution de la sensibilité propre de la rétine à la lumière blanche, qu'il suit la même marche que cette dernière. Nous donnons cette proposition à l'avance, pour appeler l'attention du lecteur sur ce qui suivra.
Nous rencontrerons un premier exemple, classique aujourd'hui, de daltonisme consécutif à une intoxication, dams l'étude, très complète due à M. le professeur Nuel, de Louvain, de deux cas d'intoxîcatmn alcoolique. L'hystérie nous en présentera de non moins concluants.
5*S DIOPTRIQDE PATHOLOGIQUE. [2jt
c) Observations de deux casdc cécité pour les couleurs rencontrés dans VintoxicatiA par l'alcool ; analyses par le DT Nuel, de Louvain. — Après avoir fait remarquer con bien est encore indéterminé et confus le symptôme étiologique des troubles oculaires propres aux diverses intoxications que nous vçnons d'énumérer, le professeur Nuel ajoute : Dans l'impossibilité où nous sommes de reconnaître par l'unique tableau des symptômes à laquelle de ces intoxications, dans un cas donné, l'on a affaire, on ferait bién de s'arrêter à la considération de leur symptôme commun à toutek l'amblyopie polaire ou centrale, que l'auteur propose de dénommer « scotôme central relatif, » exprimant par ce terme relatif, que l'acuité visuelle proprement dite du sujet n'est que diminuée et non abolie.
Dans les circonstances dont il s'agit, l'abaissement de l'acuité avait été progressif; un nuage central était interposé entre le sujet et les objets qu'il voulait fixer (scotôme central), mais la vision excentrique ne se montrait pas altérée (papille trouble, d'un gris bleuâtre dans sa moitié externe). Concurremment avec ces conditions morbides, le sens chromatique avait également souffert, mais seulement dans 1 même région polaire, c'est-à-dire sur 10° environ autour du point de fixation.
Anomalies chromatiques observées :
Au niveau du scotôme, le rouge paraît gris; autour, c'est-à-dire en dehors des 10° définis ci-dessus, il reparaît avec sa couleur normale.
Il en est absolument de même pour le vert, cette couleur offre le même aspect gris.
Le jaune et le bleu sont normaux au centre aussi bien qu'à la périphérie. Le violet, au centre, paraît bleu.
Cette observation jette beaucoup de jour sur la symptomatologie réelle du daltonisme.
Les confusions de couleurs que fait notre amblyope au niveau de son scotôme sont en somme, dit le savant professeur, celles mêmes que font les daltoniens de naissance dans toute l'étendue de leur champ visuel, et l'on est certainement autorisé à conclure, jusqu'à nouvel ordre, d'un des états à l'autre.
« Une première conséquence est à relever, ajoute M. Nuel : si ce cas est, en effet, la représentation de ce qui doit se passer dans le daltonisme congénital, les daltoniens perçoivent donc réellement du jaune et du bleu, et non pas du vert et du violet, comme le voudrait la théorie Young-Helmholtz. Il est vrai qu'on pourrait encore objecter qu'il n'est pas prouvé que dans les deux cas, daltonisme congénital et amblyopie alcoolique, il s'agisse de la même altération du son? chromatique. Toutes les apparences sont cependant qu'il en est ainsi : Au niveau du scotôme, l'amblyope alcoolique voit le jaune et le bleu exactement comme dans les autres régions de sa rétine, et il voit le jaune et le bleu exactement aussi comme le fait le daltonien : car sur ces couleurs leurs réponses sont identiques (voir à ce propos le § :i il, relatif à la valeur des désignations de couleurs faites par les daltoniens).
« La simple analogie doit donc nous faire penser (pie sur les régions pour lesquelles le sens chromatique est altéré quant au rouge et au vert, des réponses concordantes sont, en rapport avec le même genre d'altérations; surtout quand nous considérons que la seule différence observée entre les uns et les autres est dans l'étendue du théâtre de
leçon.] DALTONISME ACQUIS. 529
l'erreur, limitée au scotôme chez l'alcoolique, s'étendant dans toute la région du rouge chez le daltonien.
« Si quelque part l'analogie peut être invoquée, il nous semble que c'est en ce cas. »
Poursuivons :
« Au niveau du scotôme central, le rouge et le vert paraissent gris. Le patient est aussi catégorique que possible à cet égard. Stilling a exprimé le même fait avec la plus grande netteté. »
Cependant les relations des auteurs sur ce point sont des plus incertaines et le plus souvent contradictoires.
L'auteur fait reporter à l'autorité du nom d'Helmholtz cette confusion et ces contradictions. D'après la théorie de l'éminent professeur, le rouge seul devrait faire défaut comme couleur et non le vert, tout au plus la transition du vert au bleu serait-elle blanche (Ann. d'ocul., sept. 1878).
En définitive, à en juger par les faits observés dans l'amblyopie alcoolique, pour les daltoniens communs, le rouge et le vert doivent être également des gris plus ou moins blanchâtres. Toutes leurs déclarations, ou du moins la plupart, s'accordent en effet avec cette conclusion. Seulement, on pouvait ne pas se tenir pour assuré de l'absence de toute méprise chez des gens ayant appris à distinguer le rouge du vert par la seule différence de leur intensité lumineuse. Or, rien de cela n'est à redouter dans le daltonisme acquis, aussi les réponses y sont-elles absolument instructives et concluantes.
d) Hystérie. - Nous avons à ouvrir sous ce titre un nouveau chapitre à l'histoire des aberrations acquises du sens chromatique. Des travaux récents sur l'hvstéroêpilepsie entrepris par M. le professeur Charcot ont conduit ce savant à définir sous cette dénomination un ensemble de troubles du système nerveux très réaUiiei. dans sa physionomie symptomatologique, et dans lequel certaines altérations°de la sensibilité générale et des sens spéciaux tiennent une place considérable
En ce qui concerne le sens visuel, si l'on considère l'hystéro-épilepsie dans ses phases successives, on peut y établir quatre divisions.
I. Dans la première, les yeux n'offrent aucun symptôme objectif, soit à lïnsnec tion extérieure, soit à l'ophthalmoscope. F
Mais les fonctions des deux yeux sont plus ou moins altérées. Tandis que l'acuité visuelle de l'œil du côté sain est encore normale, son champ visuel est déîà vto , ; concentriquement, tout au moins pour les couleurs
dôïrétine':016 P,'éSCnte ^ dimim,tion ^itative de toutes les fonctions
tiotne,niemeVnrlle' * Pe,'CePti0n £ COl"eUrS' * visuel ^ propor-
II. Dans la seconde catégorie d'individus, ou une seconde phase plus avancé
mnirestewr l»l malade, Bl ,„e l8 champ «SUB| M limité i !,,„„ ,„s
GIRAUD-TEULON. — Uk VISION.
530 DIOPTRIQUE PATHOLOGIQUE. [21c
autour du point de fixation, alors on constate quelquefois à l'ophthalmoscope des * lésions de la rétine : dilatation des vaisseaux et exsudation séreuse.
IV. Dans un cas extrême, on a noté une atrophie partielle du nerf optique des ■ deux côtés.
Dans un cas d'apoplexie cérébrale, suivi d'atrophie des deux nerfs optiques, le J champ visuel offrit, au bout de peu de temps, le même symptôme que ci-dessus, un i rétrécissement concentrique pour le blanc et proportionnellement pour les couleurs. . (Landolt, Archives de Physiologie.)
Nous résumerons en deux mots la conséquence finale de cet exposé, . en ce qui concerne la cécité des couleurs, dans ses rapports avec la maladie étudiée ci-dessus :
« L'affaiblissement progressif du sens chromatique se présente comme une fonction même — en prenant ce mot fonction dans son sens mathématique — une fonction, disons-nous de l'anesthésie progressive de la sensibilité propre de la rétine, prise dans son ensemble, et marchant, comme l'a observé Leber dans les atrophies progressives, de la périphérie vers le centre.
Les observations de Nuel sur le daltonisme des alcooliques nous s ont conduit à la même conclusion essentielle, mise en même évidence » par la marche inverse, dans ce cas, de la diminution du sens chroma- tique, c'est-à-dire du centre à la périphérie (scotôme central relatif). ,
Dans toutes ces observations, la faculté de percevoir les couleurs • suit dans sa marche, tout en la devançant dans sa manifestation, la» décroissance graduelle de la sensibilité propre de la rétine.
Circonstance en rapport avec l'observation physiologique qui res- • sortira de tout ce travail : la faculté de perception des couleurs est une annexe de la sensibilité propre à la lumière.
La sensation lumineuse est autre chose que la simple résultante de la composition de toutes les couleurs.
Comme supplément de contribution à l'étude des altérations du sens chromatique à la suite des intoxications, nous consignerons encore ■ ici, quoique l'action qu'elle révèle semble d'un autre ordre, les symptômes résultant de l'ingestion de la santonine.
e) Action physiologique ou plutôt toxique de la santonine sur la eue — Lorsqu'on veut expérimenter sur l'action de cette substance, on fait prendre de J"> à ">u centigrammes de santonatc de soude.
La modification commence après dix ou quinze minutes, dure quelques heures et est accompagnée d'envies de vomir, d'une grande fatigue et d'hallucinations de la i vue. H y a donc là un effet toxique général qu'il n'est pas prudent de dépasser.
La modification qui survient dans la vue, assez mobile dans ses phases et aspects, parait devoir être attribuée, dans son ensemble, à la suppression du violet. Cette i réduction de l'extrémité violette du spectre peut aller JUôqu'à déterminer dans la rétine une insensibilité complète pour les rayons bleus.
Cependant le premier effet produit est l'excitation de la rétine : on voit la nuance violette répandue sur les objets sombres,
leçon.] SENS CHROMATIQUE (PHYSIOLOGIE). 53]
Vient ensuite l'état de lassitude, où tout semble jaune ou jaune verdàtre : l'extrémité rouge du spectre peut se voir également un peu réduite.
Le violet reparait par le repos, et quand on a fermé quelque temps Jes yeux.
La santonine, ajoute Woinow, n'excite pas seulement les éléments spéciaux de la rétine, mais toutes les formes des éléments seusitifs. Le champ visuel ne change pas, mais l'acuité de vision augmente.
Plus la dose a été forte, plus l'excitation extérieure est grande et plus vite aussi la lassitude rétinienne arrive. (Woinow.)
L'exemple que nous venons de citer de l'action de la santonine sur les sensations colorées n'est pas l'unique qu'on puisse fournir de ce genre d'effet produit par d'autres intoxications. Le tabac, la quinine, déterminent aussi sur l'organe de la vue, et secondairement sur le sens chromatique, des effets plus ou moins comparables, trop peu définis pour être reproduits comme classiques. Ce sont là des questions à l'étude.
D'importants secours y seront apportés par les enseignements que nous devons attendre, dans le même ordre de recherches, de la physiologie qui déjà en possède d'intéressants à nous fournir, comme en témoignera le paragraphe suivant :
§ 337. - Étude comparative de la sensibilité de la rétine pour les couleurs, en son centre et à sa périphérie. — Physiologie.
L'étude de la marche de l'affaiblissement du sens chromatique consécutivement à des affections d'ordre cérébral (daltonisme acquis)', nous a apporté, comme on vient de le voir dans le paragraphe précédent, d'utiles enseignements sur le processus de cet affaiblissement et, en même temps, sur l'interprétation que pouvait recevoir la symptomatologie du daltonisme de naissance .
Nous allons trouver une nouvelle source de données non moins fécondes dans la connaissance de la manière dont se distribue le sens chromatique sur les différentes régions de la surface delà rétine dans 1 état physiologique.
D'importantes acquisitions dans cette voie nous sont apportées par les travaux de Woinow, Holmgren, Dobrowolsky, Landolt et Charpentier, etc., et leur analyse, en parfait accord avec les ensei gnements de la pathologie, ne sera pas sans jeter un grand jour sur la question qui nous occupe.
Dans une première étude, M. Dobrowolsky (Ann. d'ocul 1876) loiTow^ COndUSi0nS suivantes> confirmées depuis par Klug et
A mesure qu'on se rapproche de la périphérie, on voit se nerrim „ * la faculté de percevoir le rouge; plus loin, c'êsMe t^J * ~
L'auteur a mesuré, au périmètre, l'étendue du champ visnnl nn,„- i
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bôi DIOPTRIQUE PATHOLOGIQUE. [2Je
le /ileu est reconnu dans une zone périphérique, plus aisément que les autres couleurs, et presque aussi bien dans la vision indirecte que dans la vision directe. (Ann d'ocul., L XXXII, p. 215.) Holmgren, de son côté, arrive à des conclusions fort analogues : « Nous ne voyons normalement, dit cet auteur, toutes les couleurs, qu'au milieu de notre champ visuel, et dans l'étendue d'une calotte sphérique plus ou moins circonscrite.
« En dehors de ce champ central, s'étend une ceinture qui l'entoure de tousî côtés, et dans laquelle tout notre système de couleurs se range sous deux rubriques identiques à celles propres à l'aveugle pour le rouge, à savoir : le jaune et le bleu.
« Enfin, dans une dernière zone enveloppant les précédentes, tout sens chromatique disparaît; la lumière n'agit plus que par son intensité, elle ne porte plus' avec elle la notion colorée. »
Woinow, de Moscou, conclut de même; il refuse toute perception de couleurs aux régions tout à fait périphériques de la rétine et en fait des régions daltoniennes.
Ces conclusions sont également d'accord avec celles que l'on peut déduire des expériences de Reich, de Saint-Pétersbourg. Sous l'influence d'une pression exercée sur l'œil pendant un certain temps expérimental, on sait que la perception lumineuse s'affaiblit graduellement et finit par disparaître par anémie rétinienne. Or Reich, de Saint-Pétersbourg, a observé que, pendant cette expérience, la perception des couleurs se perd plus tôt que la perception lumineuse.
Suivant l'auteur, avec une lumière intense, la perception des couleurs, dans les parties périphériques, va bien plus loin que l'on ne l'a admis jusqu'ici. Tous cei résultats sont confirmés et synthétisés par des recherches intéressantes et conclusives dues à MM. Landolt et Charpentier.
Ces savants ont étudié également et avec scrupule la répartition chromatique sur diverses régions de la rétine. Ces recherches confirment au fond les données expérimentales que nous venons de reproduire; et dans les points où elle semble avec ces dernières en désaccord, il nous a paru qu'elles donnaient en même temps la clef de ce désaccord. Elles mettent en effet en évidence directe le rôle mixte, et jusqu'ici un peu confus, du facteur lumière ou éclairenient, et elles auront assurément, sf elles sont ultérieurement confirmées, comblé un large desideratum qui pesait suff toutes les observations.
De ce genre est l'espèce de conflit existant entre les auteurs que nous venons de citer, et dont les uns, accordent à la région périphérique extrême de la rétine la sensation exclusive du bleu, les autres y marquant pour limite la sensation seule de la lumière blanche.
Reprenant toutes ces expériences avec des disques colorés, soumis à une intensité d'éclai rement très vive, MM. Landolt et Charpentier ont pu constater que toutes les couleurs peuvent être perçues jusqu'aux dernières limites du champ visuel, poi/n-u qu'elles soie7it secondées par une lumière assez intense.
Il résulte, en effet, des travaux de ces auteurs que si la périphérie de la rétine est de beaucoup inférieure au centre rétinien quant à l'acuité visuelle et au sens chromatique, il n'en est pas de même de la sensibilité purement lumineuse qui serait développée au même degré à la périphérie qu'à la région de la macula lutea.
« Il nous a fallu constamment, disent-ils, pour le centre et pour chacun des points de la périphérie rétinienne, le môme minimum de lumière blanche pour produire une sensation lumineuse. »
D'autre part, pour reconnaître une couleur, il faut une intensité lumineuse de plus en plus forte, à mesure qu'on la fait tomber sur un point rétinien plus périphérique.
« Mais, chose remarquable, avant que chaque couleur soit reconnue avec son ton
LEÇON.] DALTONISME (ÉTIOLOGIB). 533
véritable, elle parait toujours passer par une série de phases dont la première se traduit par une sensation lumineuse; puis on hésite sur la qualité de la couleur présentée, jusqu'à ce que l'excitation ait atteint une certaine intensité pour laquelle on reconnaît cette couleur.
« Or nous avons trouvé, dans toutes nos expériences, ce fait très important, quepour produire la sensation lumineuse primitive, il faut pour le centre et pour tous les points du reste de la rétine, le mérne minimum de couleur présentée. »
Deux faits importants, s'ils sont ultérieurement et constamment vérifiés, résultent donc de ces expériences :
Premièrement, l'égale excitabilité de la rétine, dans toute son étendue, par l'impression purement lumineuse ou éclairante.
Deuxièmement, toute l'étendue superficielle de la rétine est susceptible d'être impressionnée par toutes les couleurs du spectre, et sous le même minimum d'action chromatique dans toute cette étendue; seulement, cette perception spéciale ne naît qu'à la faveur d'un accroissement de plus en plus fort de l'intensité de l'éclairement, à mesure que l'on s'éloigne de la région polaire de l'organe.
Cette découverte, dit en terminant M. Landolt, détruit entièrement l'hypothèse qui réservait aux seuls cônes rétiniensla. facilité de percevoir les couleurs. L'absence de ces éléments à la périphérie de la membrane, par laquelle on expliquait le peu de sensibilité de cette région aux couleurs, démontre, contrairement à l'induction première, que les cônes ne sont pour rien dans cette qualité sensorielle.
Nous rencontrerons plus loin dans un important travail, du professeur Holmgren, de nouveaux faits à l'appui du rôle prépondérant de l'élément « éclairement » dans la production des phénomènes chromatiques (voir § 346).
Une conséquence subsidiaire est tirée des prémisses qui précèdent par MM. Landolt et Charpentier.
« Si la sensation des couleurs sur toute l'étendue de la rétine ne dépend, en fin de compte, que de la quantité d'éclairement, les parties excentriques de la rétine se comportent donc comme fait le centre lui -même, lors de la diminution d'éclairage. »
Conclusion qui vient directement à l'appui des considérations proposées par Nuel pour justifier ses remarques sur les déductions à tirer, en ce qui regarde le daltonisme congénital, des observations relevées dans la cécité acquise des cas pathologiques (voir § 336 c).
« Le daltonisme central acquis de l'alcoolisme, n'est qu'une conséquence du scotôme central proprement dit. »
Étiologie. - Développement. - Pronostic. - Conséquences.
Cette épigraphe concerne le daltonisme congénital. Le daltonisme Fc 3 se ''attachant à une névropathie optique, a naturellement pour
pronostic celui de la maladie principale dont il est un des symptômes.
Le daltonisme proprement dit, essentiel, si vous voulez, c'est-à-dire n'ayant pu naître au cours d'une affection profonde de l'ordre nerveux, est ou doit être considéré comme congénital; congénital et incurable, si l'on s'en tient au tableau des principaux cas qui forment la base de son histoire pathologique. Tel est du moins le sentiment général des ophthalmologistes.
Dans le cours de cette étude on rencontrera cependant une importante dérogation à cette opinion. C'est celle apportée par le D'Favre, de Lyon, qui a présenté au monde savant de nombreuses observations opposées par lui à cet arrêt. Mais on verra plus loin que ces résultats heureux semblent embrasser seulement non des cas de vrai daltonisme, mais une classe d'individus, soit insuffisamment initiés par leur éducation première à la connaissance et partant à la désignation des nuances colorées, soit, plutôt peut-être, peu doués sous le rapport de la mémoire des couleurs (voyez § 339).
Le daltonisme essentiel est souvent héréditaire ; peut-être aussi est-il lié à des influences de race. Il est très notablement plus fréquent chez l'homme que chez la femme.
Ses conséquences. — La possession d'une notion exacte des couleurs joue un grand rôle dans beaucoup de professions. Les peintres, les teinturiers, les directeurs d'ateliers de tissages divers ont le plus grand intérêt à jouir à cet égard de facultés exactement physiologiques, c'est-à-dire conformes aux notions de la généralité des hommes. L'appréciation régulière de la valeur des signaux colorés en mer et sur les routes ferrées a aujourd'hui une importance que chacun peut juger aisément. Il convient donc que le médecin puisse reconnaître les anomalies de cet ordre sur lesquelles il aurait à se prononcer.
Le premier indice que l'on ait de l'altération, chez un individu, du sens des couleurs, est apporté par l'incorrection ou la singularité de ses réponses lorsqu'il se trouve dans l'obligation de dénommer une couleur offerte à sa vue.
Le plus souvent, dit M. Warlomont, c'est le hasard lui-même qui se charge de faire la révélation de son anomalie visuelle au sujet luimême, ou aux personnes qui l'entourent. » Mais si Ton attendait la production de cette circonstance, on risquerait de n'avoir à s'occuper du remède — médical ou administratif — qu'après la réalisation des conséquences fâcheuses que peut entraîner, en plus d'un cas. une altération du sens chromatique. La fréquence du daltonisme, son importance administrative sont devenues d'une connaissance trop générale pour que l'on n'ait pas, à l'avance, à se prémunir contre des désirs de dissimulation. Pour l'admission aux fonctions qui exigent
une correction parfaite du sens des couleurs, il convient donc d'aller au-devant des anomalies et de procéder, par un examen anticipé, au choix des sujets.
La plus simple et la plus naturelle des méthodes consiste à inviter lesdits sujets à désigner nominalement les couleurs offertes à leur vue.
C'est la méthode de M. le Dr Favre, de Lyon; par son exposition commencera cette étude.
§ 339. — Diagnostic et détermination des altérations du sens chromatique.
— Méthode du Dr Favre.
Pour obtenir des couleurs en rapport avec celles fondamentales du spectre scolaire, et désignées généralement sous les noms :
De violet, indigo, bleu, verl, jaune, orangé, rouge, M. Favre forme cinq paquets de laines colorées composés chacun de trois nuances, trois de rouge — trois de jaune (dont l'orangé) — trois de vert — trois de bleu (dont l'indigo) — trois de violet ; plus un paquet de laine blanche et un de laine noire.
Ces écheveaux de laine sont présentés un à un au sujet à examiner qui doit en dénommer la couleur.
Un premier examen d'un certain nombre de sujets donne lieu à la création immédiate de trois classes parmi eux :
1° Ceux qui ne se trompent point, ou ne seront en dissentiment avec l'examinateur, que sur des nuances insignifiantes.
2° Ceux qui, à plusieurs reprises, éprouvent plus ou moins d'hésitation à désigner les couleurs fondamentales.
3° Ceux enfin qui s'y trompent constamment, à moins que leur erreur ne soit redressée par quelque remarque diagnostique tirée des accessoires concomitants.
La création de ces trois classes, ferons-nous observer, est moins une distribution diagnostique, qu'une catégorisation à priori des résultats qu'apportera le traitement.
On voit, en effet, dans les travaux de M. Favre, qu'à part la première classe qui ne comprend évidemment que des sujets ou tout à fait sains (sous le rapport chromatique), ou atteints d'incorrections à peine sensibles, les daltoniens positifs de l'auteur sont tous compris dans les deux dernières classes.
Or de ces dernières classes, la première forme la catégorie de ceux que suivant M. Favre, l'on peut guérir - ln Recoml(, (.(>M„ ,l(,s rables.
Des nombreuses observations recueillies par M. Favre, il résulte en Met que chez les sujets formant la première de ces doux dernières
classes, l'auteur a pu arriver par lui-même ou par les instructeurs qu'il a formés, et par une éducation méthodique plus ou moins prolongée, à redresser le sens d'un grand nombre ; surtout parmi les enfants ou les individus mal dégrossis et novices en matière de couleurs et de nuances. Ces derniers sont, dans l'opinion de notre confrère, considérés comme des sujets guéris : la troisième classe for mant celle des incurables.
Nous ne sommes pas surpris, d'après cela, qu'on se soit demandé s'il s'agit bien dans cette dernière classe, celle des guéris, de véritables altérations du sens des couleurs, et non pas tout, simplement d'une éducation du sens chromatique exceptionnellement défectueuse, , ou d'une mémoire spéciale insuffisante. S'appuyant sur cette considération, on a refusé à cette classe des daltoniens guéris, présentés par notre compatriote, la qualification de daltoniens véritables, prétendant (Holmgren), qu'elle ne formait qu'une catégorie d'inexercés, de sujets chez lesquels manquaient seulement l'éducation et la mémoire, en y ajoutant, si l'on veut, un certain degré d'obtusion du sens.
Objection spécieuse peut-être, si elle était ici la seule. Gomment, en effet, sortir de la difficulté, si les adversaires de M. Favre ne laissent subsister la dénomination de daltoniens que pour ceux d'entre eux qui ne guérissent pas par l'exercice.
Mais il est encore quelques autres considérations à présenter à l'appui de ces objections.
D'abord, celle-ci : c'est que les observations de l'auteur sont (au point de vue spécial qui nous occupe ici) quelque peu incomplètes.
Rien n'y est relaté, quant au degré de l'acuité visuelle, de l'étendue du champ superficiel de la vision. De plus, l'intelligence de ses sujets laisse souvent à désirer; et on a pu voir déjà combien ces éléments sont importants à peser dans l'appréciation de l'état morbide propre du sujet.
Enfin, et là surtout est l'argument décisif : c'est que le percentagj des daltoniens de M. le Dr Favre s'élève à un chiffre cinq ou six foiplus grand que celui de la généralité des ophlhalmologistes, et que 1* sixième de ce chiffre, ou celui généralement admis, est à très peu près le nombre des sujets demeurés incurables entre ses mains.
Rapprochement de chiffres qui tranche le doute et justifie la dénomination donnée par Holmgren, d'inexercés aux daltoniens guem de M. le Dr Favre.
Il ne résulte pas, h nos yeux, de cette critique que les recherches de notre compatriote doivent être considérées comme vaines. Bie$ loin de là; c'est déjà un très grand service rendu que la démonstration de l'existence de cette classe de daltoniens par défaut d éduca-
tion suffisante. Faire rentrer, à si peu de frais, dans le droit commun à l'existence industrielle, une catégorie de sujets entravés jusque-là par une incapacité relative, n'est pas un service à considérer légèrement et auquel nous voudrions paraître demeurer indifférent.
Une autre objection a été adressée à cette méthode, en tant que moyen de diagnostic. Celle de reposer sur la dénomination des couleurs offertes. Cette objection s'adresse en même temps aux méthodes de MM. Stilling, Donders, Landolt, Snellen, Dor, etc. On trouvera au § 346, notre opinion sur la valeur de ce reproche.
§ 340. — Méthode de diagnostic fondée sur le contraste présenté par les ombres colorées (ou de Stilling).
Nous avons décrit (leçon 12e) les phénomènes de contraste présentés par les deux ombres d'un même objet, éclairé d'un côté par la lumière blanche, de l'autre, par une lumière monochromatique quelconque. De ces deux ombres, l'une produite par la lumière blanche, et qui reçoit la lumière colorée seule, reflète cette même couleur plus ou moins mêlée de lumière blanche; l'autre, produite par la source monochromatique et qui ne reçoit que de la lumière blanche, paraît delà couleur complémentaire de la première (§ 196, fig. 63).
Le mécanisme de ces apparences est exposé dans le même paragraphe.
Cette propriété a été considérée comme propre à devenir la base d'une méthode pour la diagnose du daltonisme.
Un daltonien ne sachant distinguer la couleur qui fait défaut à son œil, si, dans l'expérience précédente, on s'était servi, par exemple, d'une lumière verte pour source colorée, et que l'ombre portée par la lumière naturelle, et qui étant de la couleur complémentaire du vert, ou rougeâtre, ne fût pas distinguée dans sa nuance véritable, on serait autorisé à considérer le sujet comme aveugle pour le rouge, et de même pour toute autre lumière monochromatique éprouvée'. Cette méthode, due au professeur italien Ragona-Scina, a été employée en Allemagne par MM. Weber, Rose et Cohn, et enfin, plus particulièrement, par M. Stilling.
Nous ne distinguons pas très bien ce qu'elle peut offrir d'avantages sur la méthode directe; au moins tant qu'elle est employée dans les mêmes conditions que celle-ci (§ 345).
D'autre part, dans cette méthode, la lumière du jour est remplacée par celle de la flamme diffusée et réfléchie par les parois de la chambre; c'est cette dernière qui éclaire en partie l'ombre directe formée par la lumière colorée. Eu égard à cette circonstance, la méthode de Stilling, telle que l'emploie son auteur, ne peut donner ue résultats umvoques, eu égard à l'indétermination où il laisse
dJis DIOPTRIQUE PATHOLOGIQUE. [2J«
l'expérimentateur, quant aux conditions qui produisent V éclairage général ou par difl'usion, celui qui, en définitive, donne naissance par contraste à la couleur de l'ombre.
Frappé des défauts de cette méthode , le professeur Holmgren, d'Upsal, y a apporté une modification importante par la substitution du principe de la comparaison de deux ombres colorées complémentaires l'une de l'autre; ce savant est arrivé ainsi à des résultats très remarquables que nous reproduirons plus loin (voir § 345).
§ 341. — Méthode de détermination de Donders.
Les méthodes précédentes, si elles établissent nettement le diagnostic essentiel de l'aberration chromatique, n'en déterminent pas le degré, la valeur numérique. Or, au point de vue de la théorie, aussi bien que de la pratique, il importe de déterminer avec précision ce degré du trouble visuel, en d'autres termes, d'évaluer numériquement, pour chaque couleur, le pouvoir de distinction.
On obtient, dit M. Donders, une détermination numérique de l'affaiblissement de la faculté de percevoir une couleur, ou nuance de couleur, en indiquant la limite où cette nuance se laisse reconnaître ou distinguer avec certitude.
A cet effet, M. Donders place ses sujets à 5 mètres de distance d'un tableau vertical de velours noir1, sur lequel sont attachés de petits disques de papiers à fleurs, larges de 1, 2, S millimètres, au plus, collés séparément.
Il applique alors à la vision de ces objets la mesure de la sensibilité rétinienne proprement dite.
Le pouvoir de distinction des couleurs est maintenant, poursuit M. Donders, en raison inverse de la quantité de lumière exigée, c'est-àdire proportionnellement an carré de la distance à laquelle la couleur est distinguée, et inversement proportionnel au carré du diamètre du disque 2.
1. Ce fond noir est choisi en vertu de la loi du contraste simultané. Si l'on considère le blanc comme la couleur complémentaire du noir, la couleur offerte à l'examiné reçoit de l'effet dû à la complémentaire du fond, un accroissement d'intensité delà lumière qui la frappe. Ajoutons que la matité du velours concourt plus que tout autre tissu à produire cet effet.
2. Cette proposition vient en parfaite concordance avec la nécessité signalée pour la première fois par M. E. .lavai, de réformer nos usages en matière de détermination numérique de l'acuité visuelle. Voir à ce sujet notre leçon Ie, dans laquelle nous montrons que si l'acuité visuelle doit être mesurée par l'inverse des variations de l'angle du minimum sepnrabile ou de sa tangente, le degré de la sensibilité propre 1 de la rétine pour la lumière (blanche) devait être évalué par les carrés do cette ■ même tangente. La lumière monocbromatique ne se comporte point, en effet, physiquement, d'une façon autre que la lumière blanche. La même loi leur est évidemr menl applicable.
leçon. ] DALTONISME (DIAGNOSTIC). 539
d étant la distance, m le diamètre du disque "coloré, le pouvoir de distinction K d'une couleur quelconque sera directement proportionnel au carré de d et inversement proportionnel à celui de m.
La formule générale sera donc :
C étant un coefficient constant pour une couleur donnée. Pour la pratique, M. Donders a adopté pour unité d = 5 mètres ; la formule appliquée devient donc pour cette distance constante :
mr
m étant le diamètre du disque coloré dont l'unité de mesure est celui du disque correspondant à l'oeil normal.
Quant à cette unité de perception, la pratique permet d'admettre, en règle générale, que des couleurs vives et passablement saturées, vues avec un diamètre de 1 millimètre, sous un bon éclairement et sur un fond de velours noir, sont reconnues à une distance de S mètres par un ceil jouissant de sa pleine acuité visuelle, à la condition, toujours nécessaire, de corriger l'amétropie éventuelle. ^ La métbode suppose que le sens des couleurs est normal chez l'observateur lui-même, ce que la comparaison avec d'autres peut mettre promptement en évidence. Il faut en outre que l'observateur et |e sujet à examiner soient restés, avant l'épreuve, quelque temps isous l'influence du même éclairement, dans la même chambre. La lumière du jour émousse la vue pour toutes les couleurs, mais non pour toutes au même degré; c'est ainsi que de toutes les couleurs, le \bku exige pour être perçu le moins de lumière, quand on sort de l'obscurité ; mais le plus, quand on vient du jour.
Pour la lumière transmise, ajoute M. Donders, je me suis servi d'une bougie normale, ordinaire, telle qu'on l'emploie en Angleterre pour la détermination de l'intensité lumineuse des flammes de gaz. Elle est placée derrière un écran en bois noir d'ouverture ronde de 25 mm de diamètre, fermée par un verre dépoli devant lequel peut glisser «ne plaque métallique percée de petits trous de 1, 2, 5, 10 et 20 mm Immédiatement derrière l'ouverture, se trouve un disque rotatif Pourvu de plusieurs trous qui peuvent être amenés en face de l'ouverte, et dont l'un est libre, tandis que les autres contiennent des erres diversement colorés, notamment le verre rouge et le verre vert es lumières-signaux des chemins de fer. La bougie peut se mouvoir y long d une échelle qui indique la distance a de la flamme à l'écran •ans chaque cas particulier.
Cela posé, on détermine la distance A de la flamme à L'écran qui,
DIOPTRIQUE PATHOLOGIQUE. [2jc
pour la lumière blanche ou la lumière colorée, correspond à D=5 mètres, pour l'œil normal; chez l'auteur, ces distances étaient : pour la lumière blanche, A=1.75 ; pour la lumière rouge, A=0.6opour la lumière verte, A=0.25. Le disque étant d'ailleurs supposé égal à 1 mm.
Or, Donders a remarqué que lorsqu'il y a cécité pour les couleurs, le degré de clarté, avec les valeurs respectives de A, n'est plus égal
pour les différentes couleurs, c'est-à-dire que le rapport - n'est plus
celui trouvé pour l'œil normal. Cela ressort de ce fait que si l'on change les valeurs de a, la même couleur est souvent alternativement nommée, rouge ou verte, par ceux qui ont montré quelques hésitan tions dans leurs réponses. Quand on emploie l'ouverture la plus grande, et qu'on amène la flamme au voisinage immédiat du verre, il ne reste qu'un nombre relativement petit de personnes qui se trompent à l'égard de la couleur1.
« Pour tenir compte aussi, dans la détermination numérique, dé cette perceptibilité à une lumière plus vive, on n'a qu'à ajouter à la for-: a2
mule, le terme — (lisez, on n'a qu'à multiplier la valeur de K par ldi a2
rapport — ), dans lequel A désigne la distance normale de la flamme,
et a la distance exigée dans le cas particulier.
Le pouvoir K de distinction des couleurs devient alors K— — „ — - — -,A
L'application de cette méthode pourrait servir de contrôle à celle des ombres colorées d'Holmgren (voir § 346).
1. Ce passage d'une rédaction peu claire renferme une observation à relever el que nous aurons à rappeler plus tard, pour la rapprocher de plusieurs autres con-< courant toutes à établir un fait physiologique des plus importants, à savoir : qu'une sensation colorée déterminée repose toujours sur le concours de deux facteurs :• 1° l'élément coloré spécial môme, bien évidemment ; 2° un éclairement déterminé, lequel varie avec chaque couleur (voir le §§ 337, même leçon).
C'est à cette circonstance physiologique qu'est due la faculté évidente que conservent encore la plupart des daltoniens employés aux signaux des chemins de fer, de distinguer le rouge du vert ; avec quelque habitude, le degré d'intensité d'éclairément propre à chacune de ces couleurs, devient pour eux le critérium ou l'équivalent de la nuance.
L'observation suivante de Donders conduisait à la môme conclusion :
« En avançant vers un objet coloré de faibles dimensions, l'œil normal distiiicrne la couleur un instant après qu'il a perçu la lumière; on n'aura pas à chercher beaucoup pour trouver quelqu'un qui ne voit la couleur que longtemps après lal lumière. » (Dondkrs.)