LEÇON.] PHYSIOLOGIE
graphie bien exécutées. Pour un seul œil, illusion plus ou moins parfaite : pour les deux yeux, notions positives : le tableau offert est incontestablement un dessin plan.
On peut encore faire la célèbre expérience de Malebranche :
« Que l'on suspende au bout d'un fil une bague dont l'ouverture ne soit point disposée vers nous ; que l'on se retire à trois ou quatre pas ; que l'on prenne à la main un bâton recourbé par le bout ; qu'alors fermant un œil d'une main, on essaie d'enfiler la bague avec le bout recourbé du bâton, on sera surpris de ne pouvoir peut-être faire en cent fois ce que l'on croyait très facile. Si l'on quitte même Je bâton, et qu'on veuille enfiler de travers la bague avec quelqu'un des doigts, on y trouvera quelque difficulté, quoique l'on en soit tout proche.
Cette difficulté cesse à l'instant, si l'on ouvre les deux yeux. »
Sous le rapport de la précision, de l'exactitude des renseignements, sous le rapport des distances relatives des objets, c'est-à-dire de la notion de la troisième dimension ou de la profondeur, il y a donc une différence notable entre la vision binoculaire et celle qui s'exécute au moyen d'un seul œil.
Le fondement de cette différence saisissante est nettement indiqué dans les remarques suggérées à Malebranche lui-même par l'expérience que nous venons de relater :
« Il faut bien remarquer, ajoute cet éminent esprit, que j'ai dit qu'on tâchât d'enfiler la bague de travers, et non point en ligne droite de notre œil à la bague; car dans ce cas, il n'y aurait aucune difficulté, et même il serait encore plus facile d'en venir à bout avec un œil fermé que les deux yeux ouverts, parce que cela nous réglerait. » (On reconnaît ici le principe de direction visuelle, sans localisation sur cette direction, la raison d'être du tir avec un œil fermé.)
L'illustre philosophe poursuit : « Or l'on peut dire que la difficulté que l'on trouve à enfiler une bague de travers, n'ayant qu'un œil ou vert, vient de ce que l'autre étant fermé, l'angle dont je viens de parler (l'angle de convergence des axes optiques) n'est point connu; car il ne suffit pas, pour connaître la grandeur d'un angle (lisez : pour connaître un triangle) de savoir celle de la base et celle d'un angle que l'ait un des côtés sur cette base, ce qui est connu dans l'expérience précédente ; mais il est encore nécessaire de connaître l'autre angle que fait l'autre côté sur cette base, ou la longueur d'un des côtés ce qui ne peut se savoir exactement qu'en ouvrant l'autre œil. »
« La disposition des deux yeux qui accompagne l'angle formé par les rayons visuels (lisez : les lignes de visée) qui se coupent et se rencontrent dans l'objet, est donc un des meilleurs et plus universels moyens dont l'âme se serve pour juger de la distance des choses. » (Malebranche, Des Sens; liv. Ier, chap. ix.) ~
574 VISION BINOCULAIRE. 23«
On verra plus loin comment nous n'aurons qu'à développer ces profonds aperçus quand nous voudrons formuler le mécanisme même de la vision géodésique ou de la faculté de perception des trois dimensions de l'espace, attribut essentiel de lacté binoculaire.
§ 356. — Formule générale de cette différence entre la vision uni-culaire
et la vision associée.
Lors de l'exercice physiologique de la vision uni-oculaire, les rapports du tableau extérieur de la perspective avec le sensorium ont été formulés comme il suit :
Chaque point de la perspective extérieure a son image dioptrique sur un point déterminé de la rétine ; et, réactivement, le sensorium reporte virtuellement la sensation éprouvée, point par point, sur la perspective elle-même. La rétine projette ainsi, extériorise la sensation, point par point, sur le rayon de la sphère ou la normale à sa surface au point considéré : c'est sur cette ligne et à l'extérieur, que la rétine sent. Cette ligne, on le sait, passe par le point nodal.
[Ajoutons que parmi tous ces points il en est un très remarquable, le point polaire ou central. C'est sur lui que, physiologiquement, se porte toujours V attention. C'est d'ailleurs celui sur lequel l'image est le plus parfaite et le mieux sentie.] (§ 85.)
Lors de la vision physiologique associée les choses, considérées dans chaque œil isolément, se passent comme il vient d'être dit. Au moment même où les deux yeux sont ouverts à la fois, X attention se portant sur un des objets de cette perspective, les deux images dudit objet se dessinent sur le point polaire de chaque œil, et alors, «non seulement cet objet de l'attention est vu simple ou unique, mais tous les points des deux tableaux ne font également qu'zm deux à deux; et, de plus encore, chacun d'eux est vu, non pas seulement, comme dans le premier cas, sur une direction déterminée et unique, mais au lieu même de l espace qu'il occupe. L'espace entier nous est révélé dans ses trois dimensions, et chaque objet localisé à sa place réelle dans cet espace!
Tel est le fait nouveau surgissant du concours des deux yeux s'ou- Vrant à la fois sur le monde extérieur :
La simple direction d'un point extérieur (notion monoculaire esi subitement transformée en détermination de La distance et de La position sur cette direction.
Ce fait considérable, nous allons l'analyser dans son mécanisme géométrique.
Une remarque accessoire nous arrêtera cependant un moment :
LEÇON