VINGT-CINQUIÈME LEÇON
VISION BINOCULAIRE. — PHYSIOLOGIE {Suite).
§ 379. — Des principes qui ont dirigé l'auteur dans l'établissement des théories précédentes. — Leur point de départ.
a) Écoles nativistique et empiristique — Nous avons, dans les paragraphes qui précèdent, appliqué nos efforts à repousser du cadre physiologique la nouvelle forme donnée par M. Helmholtz aux théories condamnées des points correspondants et de l'boroptre : nous avons montré leur incompatibilité avec l'observation simple des faits.
Ce n'est pas sans nous faire violence que nous avons opposé entre elles des propositions qui, malgré que nous en eussions, s'offraient à nous sous des traits coffl tradictoires. On ne se met pas légèrement en travers sur le chemin dételles autorités. Cependant nous n'avons plus hésité lorsque nous eûmes réussi à pénétrer le mécanisme, l'origine même de ces paralogismes.
D'où viennent, nous demandions-nous, dans un jugement aussi sûr, dans un cerveau aussi puissant, tant de confusions, tant de conflits, d'hésitations souvent contradictoires.
Cette question méritait à elle seule une étude sérieuse : les richesses fournies déjà par cette précieuse mine ne permettaient pas de dédaigner même un instant les filons, soit trop profonds, soit peut-être un peu mélangés. Il fallait en avoir lo cœur net et pénétrer les obscurités trop nombreuses qui couvrent les dernières parties de l'Optique physiologique. C'était un devoir vis-à-vis d'un tel maître : était un vis-à-vis des élèves de la future École française.
Les trois dernières parties de ce magnifique ouvrage sont écrites sous la pressioB simultanée de deux principes ou de deux tendances dont le conflit permanent, dans le cerveau de l'auteur, ne nuit pas moins à la netteté de ses conclusions propres, qu'à la clarté de leur exposition.
D'une part, une conviction profonde de l'obligation où est la science de rte s'avancer que sur le terrain expérimental ;
De l'autre, une habitude, qui semble de race, une sujétion quasi inconsciente aux traditions de la métaphysique.
Le premier de ces aperçus est facile à justifier : il est d'ailleurs affirmé avec é< laj par les découvertes mômes de l'auteur et les méthodes précises d'investigation auxquelles on doit les premières parties de l'Optique physiologique.
Il semblerait, ce premier point reconnu, quand on considère rincompatibiliw radicale qu'offrent entre elles les doctrines expérimentales et la métaphysique, que, notre seconde appréciation soit bien téméraire! Comment imaginer qu'un tel esprit puisse se trouver à l'aise, ballotté entre deux courants si contraires!
Problème psychique, assurément intéressant :
LEÇON.] THÉORIES NATIVISTIQUE ET EMPIRISTIQUE. 623
Nous verrons cependant tout à l'heure que nos énonciations sur ce point sont bien loin d'être hasardées.
Pour le moment, occupons-nous d'abord de l'a manière dont l'auteur envisage le rôle de la méthode expérimentale et l'esprit qui en dirige l'emploi dans les Écoles modernes.
Deux écoles, nous dit M. Helmholtz, se partagent le terrain des recherches physiologiques; et il les définit comme il suit :
« La première est disposée à attribuer la plus large part à l'influence de l'expé- : rience, et à en déduire notamment toutes les notions d'espace 1 : cette école peut >. porter le nom (XEmpiristique (empiriste serait peut-être mieux).
« Les partisans de la seconde sont bien obligés d'admettre l'influence de l'expé- ) rience pour un certain nombre de perceptions, mais ils croient devoir admettre, ( pour certaines notions élémentaires qui ||se présentent de la même manière chez -• tous les observateurs, un système de notions innées et non basées sur l'expérience; t c'est ce qu'ils font en particulier pour les notions d'espace. Par opposition à la pré- I cédente, nous pouvons désigner cette théorie sous le nom de théorie nativistique des t perceptions sensuelles. »
C'est à la première de ces écoles que se rattache l'éminent physiologiste, et assu- ( rément ce n'est pas nous qui trouverons à y redire. Seulement nous lui ferons deux I reproches : le premier, de s'être tenu enfermé dans les limites des anciennes significations données aux termes « idées innées, » d'une part, et, de l'autre, « éducation ipar les sens » par l'École philosophique classique, quand les progrès de la science ! expérimentale avaient déjà ouvert à ces définitions un champ bien autrement t étendu.
Secondement, nous lui représenterons les conséquences funestes pour la sûreté de sa marche et en ce qui regarde la netteté des conclusions, d'une fidélité illogique aux conceptions et au langage de la métaphysique sur le terrain de la méthode expérimentale.
En ce qui regarde notre premier grief, M. Helmholtz, à notre grande surprise, ne tient pas compte d'un nouvel aspect qu'à la lumière jetée par les acquisitions des écoles évolutionniste ou transformiste, peuvent et doivent prendre désormais les idées ou notions dites innées, en un mot, la théorie qu'il appelle nativistique.
Dans le langage et l'esprit des anciennes écoles, avant que l'on ne connût le fait, aujourd'hui si incontestablement établi, de La transmission héréditaire de notions nouvelles acquises par la race, ou l'espèce, dans une phase de son développement, ou de son évolution à travers les âges, innéitè et expérience étaient des termes absolument exclusifs et antipathiques. Qui admettait l'un des principes devait nécessairement repousser l'autre.
Mais aujourd'hui ce n'est plus cela; depuis que l'introduction dans une race d'une qualité morale ou intellectuelle inconnue aux générations précédentes, et transmise aux suivantes par hérédité, est devenue un point de fait incontestable, l'espèce n'est plus immuable; le mot innéitè change de sens. Il n'est, plus un fail primitif
antérieur et supérieur, d'm rigime spiritualistc, connue dans l'ancienne acception
du mot; il est île mise encore, dans l'état actuel de la science, comme représentanl le produit, éloigné il est vrai, de l'éducation par les sens; il obéit aussi, quoique à pstance, à. la formule : Midi est in intellectu quod non priù's fueril m sensu. Il n'appartient plus a une expèce fixe, niais à une série d'individus ou a une espèce mobile, à une race. En un mot, ce u est pas l'individu seul Mni bénéficie de l'expé nence ei de ses acquisitions, c'est la race entière; le domain,, expérimental ou
x- On sait que cette notion de l'espace est le sujet du plus complet conflit entre ecoies métaphysiques el expérimentales!
VISION BINOCULAIRE. [2gc I
empiriste n'est plus personnel, il comprend unnombre infini de générations; comme, de son côté, Yinnéité n'est plus d'ordre primordial ; elle-même est, ou peut être, une M acquisition. Le champ de bataille entre les écoles spiritualiste et empiriste s'est I agrandi d'un côté, rétréci de l'autre.
Circonscrite dans une partie de la chaîne des générations, l'expression de notions j ou idées innées appartient dores et déjà, et très logiquement, à l'école empiriste. j| Malheureusement pour l'école opposée, la réciproque n'est pas vraie; et dépouillé I d'un droit exclusif sur l'idée innée, le spiritualisme fait une perte sèche et sans com-J pensation : car nous ne croyons pas qu'il réclame rien dans les conquêtes de l'expérience.
Quant à ces notions innées, en ce qui concerne l'appareil visuel, dans I homme- j actuel, elles nous paraissent, en toute évidence, être les suivantes :
1° Le mode spécial de sentir de la rétine, l'extériorisation, la projection idéale en. dehors du moi, de la cause de l'impression qu'elle a reçue ;
2° La notion de la direction de cette projection sur une perpendiculaire à la sum face rétinienne au point impressionné (propriété qui semble même avoir dans lej bâtonnet son siège anatomique) ;
3° La localisation du point de visée ou d'attention, au point de l'espace où se ren-> contrent nos axes optiques (ou, du moins, au point où notre sens musculaire place la rencontre de ces lignes).
L'unité de la sensation produite par les deux champs visuels rétiniens, au moment même où l'on ouvre les yeux.
Énumération à laquelle nous ajouterions pour notre compte :
4° La même localisation relative de chaque objet du champ visuel par rapport au point central de visée, par la notion du point de croisement des axes secondaires, deux à deux (sous les conditions énumérées au § 361).
Toutes ces notions — ou, plus exactement, leur germe, la condition organique! nécessaire à leur ér.losion future spontanée, viennent au monde avec l'individu : et si on nous objecte avec raison l'impossibilité de constater la présence chez l'enfant : pendant les premières semaines de son existence, de toutes ces propriété*, le doutf n'est guère permis pour quelques-unes, et la physiologie comparée les démontre' dans les autres cas.
Au moment où on reconnaît leur existence chez l'enfant, ce dernier est bien cer-i tainement à un degré de développement très inférieur à celui de nombre de jeunes i animaux chez lesquels ces qualités sont incontestablement sorties de l'œuf en menu temps qu'eux. Le petit poussin qui, traînant encore sa coquille adhérente à ses plumes, saisit au vol une mouche, ne fait assurément pas « (appréciation îles positions apparentes peu différentes des deux images de la mouche. » (Helmholtz). Il voit l'insecte un, unique devant lui et n'erre pas plus sur la position que sur l'unicih de sa proie.
Or, l'enfant que nous voyons au bout de quelques jours de sommeil ininterrompu se jeter brusquement sur le bout du sein de sa nourrice, a-t-il eu, en réalité, plude loisir pour apprendre à faire ces différences entre les positions des deux images'et quant à son intellect, peut-on admettre, en observant ses autres actes, qu'il soi: lui-même assez développé déjà pour comparer entre deux images pins on moin; parallèles, apprécier leurs légères différences et en conclure non seulement les t roi? dimensions de l'espace, mais la position des objets dans cet espace géométriquement solide.
Est-il plus plausible de Le supposer à dix jours, investi de la puissance analytique d'un Helmholtz, que de l'assimiler au petit poulet, l'avantage étant assurément il» côté de ce dernier.
Poser la question, c'est assurément la résoudre.
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Nous nous refusons donc à admettre, avec M. Helmholtz, comme aussi parfaitement antagonistes, les écoles dites nativistiques et empiristes.
\u lieu des deux seules classes doctrinales que la philosophie classique avait Innées, nous en reconnaissons trois : les deux que nous venons de nommer, caractérisées l'une, par l'enseignement exclusivement expérimental, individuel; l'autre, par l'hypothèse de la possession'de notions premières préformées ou existant déjà chez le premier ancêtre de l'homme. Et nous en ajoutons une troisième constituée par la transmission héréditaire des qualités acquises, à une époque ou à une autre de l'évolution de la race : empiriste dans la race, nativistique dans l'individu.
Par cette distinction, nombre de causes apparentes de conflit se trouvent écartées entre des écoles physiologiques qui, au fond, sont d'accord entre elles, et que, dans l'ouvrage de M. Helmholtz, des abîmes semblent séparer.
Ainsi, quoique classé par M. Helmholtz parmi les nativistiques, nous revendiquons hautement, au contraire, notre admission dans l'école expérimentale, bien entendu, sous le bénéfice de la distinction très précise que nous venons d'établir.
b) Introduction regrettable de la métaphysique dans la physiologie expérimentale. — Cette rectification faite, en ce qui regarde la signification à donner dorénavant aux qualifications empiriste et nativistique appliquées aux méthodes, ou à celle d'innées appliquées aux notions ou idées, exposons le second grief que nous nous sommes permis de relever dans l'application même de l'une de ces méthodes par M. Helmholtz, à savoir : la part faite par l'illustre physiologiste dans la direction de ses propres méthodes, toutes d'observation et d'expérience, et dans l'exposition de leurs résultats, à l'élément qui .leur est, en réalité, le plus antipathique, l'élément métaphysique.
Dans les trois dernières parties de ce bel ouvrage règne, en effet, comme un souille spiritualiste présidant aux méthodes, et les dirigeant en une certaine mesure, ou tout au moins, leur imposant son langage et ses formules. Et c'est assurément là une disposition singulière chez un empiriste déterminé, et une rude épreuve d'autre part pour un esprit essayant de ne s'ouvrir qu'à la pure observation. Les citations suivantes vont justifier notre assertion à cet égard. Pour ne pas sortir de notre sujet, prenons d'abord l'introduction à l'étude du mécanisme de la vision associée :
« En premier lieu, l'auteur se propose, nous dit-il, de refaire la théorie de la vision, non comme elle s'opère dans l'observation, » « mais comme elle se produit dans une analyse consciente de nos impressions visuelles. »
Jusqu'ici, ajoute-t-il plus loin, nous avons considéré les phénomènes de la vision binoculaire en tant qu'ils sont utilisés comme signes sensuels de la position des objets dans l'espace. »
« J'ai expliqué plus haut comment, dans la vision monoculaire, à côté de la notion de la distribution réelle des objets suivant les trois dimensions de l'espace, on se forme encore, si on fait attention à la manière dont on les voit, une notion •de leur distribution dans le champ visuel superficiel. »
« Lorsqu'on regarde avec les deux yeux, les objets apparaissent dans le champ ivisuel de chacun d'eux ; mais comme d'après ce que nous avons déjà vu, les images ne sont, en général, pas égales dans les deux champs visuels, elles ne peuvent pas •oïncider d'une manière absolue dans le champ commun de la vision : certaines TOrences subsistent entre les deux champs visuels, et sont perçues. » « Il faut bien remarquer que cette manière d'envisager le champ de vision comme fe(, n'est pas le mode de perception naturel et primitivement acquis; qu'elle ne se •roduit, au contraire, que par une analyse consciente de la nature de nos impressions Rituelles. »
IHRAUD-TEULON, —
il»
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« Nous ne considérons plus alors le monde extérieur en lui-même, tel qu'il est, mais nous l'observons tel qu'il apparaît au point de vue où nous sommes placés. C'est alors essentiellement l'apparence qui intéresse, soit le peintre qui veut la reproduire, soit le physiologiste qui veut l'étudier théoriquement » (p. 876, Opt. phys.).
Nous laisserons de côté La comparaison prise dans le mode de voir employé par le peintre. Cet exemple pourrait nous entraîner un peu loin.
Bornons-nous à l'analyse des méthodes en rapport avec l'objet poursuivi par le physiologiste.
Le physiologiste doit, nous dit M. Helmholtz, considérer le monde extérieur non tel qu'il est, mais tel qu'il apparaît, au point de vue où il est placé.
Mais quelle est donc, en ce cas, la signification de ce mot, apparaît? En réalité, quand nous ouvrons les yeux sur un paysage, que veulent dire ces quatre mots : je vois cette campagne? sinon : je sens cette campagne telle qu'elle est, et la seule notion que j'aie d'elle, c'est cette sensation même. Cette campagne et l'ensemble qu'elle remplit, c'est l'espace à trois dimensions qu'elle me fait connaître : Privé de ce sens depuis ma naissance, je n'en aurais nulle espèce de notion (voyez l'analyse de la vue chez les aveugles-nés, Taité de la vision binoculaire, § 131).
Lors donc que vous dites : « tel qu'il nous apparaît », eh bien! mais c'est comme il est qu'il apparaît.
Qu'entendez-vous donc par ce détour, cette démarche de votre esprit « tel qu'il nous apparaît? »
Le voici : c'est ce que vous déduirez d'une analyse consciente de vos impressions visuelles; et voici maintenant en quoi consistera cette analyse :
A l'impression simultanée faite, du dehors, par un objet sur nos deux rétines, et qui nous procure instantanément la sensation une, directe d'un corps occupant, dans l'espace à trois dimensions, une position parfaitement déterminée;
Vous substituerez d'abord, par une activité expresse de votre intellect, la notion de deux impressions séparées, plus ou moins semblables, qu'un second effort aura pour objet de comparer entre elles (au point de vue de leurs qualités soit identiques, soit différentielles), et pour effet, de fusionner derechef en une résultante unique;
Et après ce double travail, vous n'aurez encore (ce sont vos termes), que la représentation de T objet; car vous ne dites pas la sensation de l'objet lui-même : mais seulement sa représentation.
Or, qu'est-ce que cette représentation qui vient, dans une étude de faits positifs, remplacer la notion très claire, très limitée, très définie, qu'apporte la sensation, par une élaboration psychique ?
Quand nous voyons un objet, nous ne nous le représentons pas; nous le sentons, à distance, il est vrai, mais enfin nous ne faisons que le sentir. Notre imagination n'y est pour rien. Notre mémoire peut nous le représenter, mentalement, plus lard, quand il n'est plus là. Mais pour l'instant, au moment où, pour la première fois, introduits dans une ménagerie, nous voyons un animal absolument nouveau pour nous, nous le voyons, nous le sentons par les yeux, nous ne nous le représentoM pas.
M. Helmholtz le reconnaît d'ailleurs; au moment de se servir de ce mot de rf présentation (emprunté à Kant), M. Helmholtz, en le définissant, en restreint à la I vérité la signification : il le limite expressément à une idée ou image que notre souvenir nous présente d'un objet absent. P. 571. Ce qui est très vrai, ainsi entendu.
Mais cette nécessaire restriction, à chaque instant, M. Helmholtz l'oublie, et nous • le voyons confondre dans la même expression et la sensation actuelle, et le souvenir qu'elle peut laisser, et appliquer à la première les attributs de la seconde. Dans le passage suivant, par exemple :
« Comme les perceptions d'objets extérieurs sont des représentations, et que les