LEÇON.] INFLUENCE DES TAIES CORNÉALES
conception est assurément rationnelle, mais elle n'est encore qu'une hypothèse. Enregistrons-la seulement à ce titre.
Donders donne sur le mécanisme qui nous occupe les vues suivantes, lesquelles viennent singulièrement à notre propos :
« Il ne me parait pas, dit-il, qu'elles (les taies cornéales) puissent déterminer par elles-mêmes la déviation des yeux. Bien que l'image qui appartient à l'un de ceux-ci soit moins distincte, l'expérience apprend que les sujets préfèrent la vision binoculaire, et l'on ne comprend pas trop pourquoi l'œil tendrait à dévier, uniquement pour recevoir sur la tache jaune une image absolument dissemblable, au lieu d'une image moins distincte, il est vrai, mais semblable. »
« Mais le rôle de ces taies change, si l'on suppose l'existence d'une hypermétropie préalable, ajoute l'auteur : « En ce cas, les taies de la cornée peuvent favoriser l'apparition du strabisme, l'amoindrissement de la netteté de l'image rendant la diplopie moins gênante et diminuant ainsi l'aversion instinctive pour les images doubles qui doit préserver du strabisme. Je suis très porté à trouver dans cet ordre d'idées l'explication du fait que, chez les hypermétropes qui sont strabiques, les taches de la cornée sont beaucoup plus fréquentes que chez ceux qui ne le sont pas. »
On remarquera combien cette argumentation vient d'elle-même à l'appui des propositions doctrinales auxquelles nous nous sommes rattaché plus haut, sur le mécanisme même du strabisme convergent de l'hypermétropie.
Qu'en ressort-il, en effet? Que dans le cas d'un strabisme consécutif à une taie cornéale, l'œil strabique ne devient tel (hypermétrope ou non) que par suite de l'amblyopie relative en vertu de laquelle l'empire de la vision binoculaire est détruit. L'œil se place dès lors dans la direction que détermine la prépondérance naturelle du groupe adducteur sur son antagoniste, ou inversement. Or, dans l'hypermétropie, c'est en de telles circonstances, le strabisme interne qu'on observerait le plus fréquemment; et l'argumentation de l'auteur montre que dans sa pensée même, cette anomalie n'ajoute ici qu'à l'amblyopie. C'est donc bien, en ce cas, la facilité naturelle à converger ou la prépondérance des muscles adducteurs, compagne habituelle de cette anomalie de réfraction, et non l'hypermétropie ellemême, qui détermine seule le sens de la déviation. Voir les derniers paragraphes de la leçon précédente.
| l m. — Du strabisme concomitant. — Étiologie.
Dans l'exposition des divers mécanismes par lesquels est établie une déviation permanente de. l'axe oculaire, ou ,-, déjà vu passersous
. VrSION BINOCULAIRE. [3|e
ses yeux toute la série des causes du strabisme. Nous n'aurons donc qu'à les énumérer ici et à leur donner le numéro d'ordre que leuï assigne la proportionnalité numérique telle qu'elle résulte de la considération des grands nombres.
La cause immédiate ou prochaine, générale, s'appliquant à tous les chefs particuliers de déviation, est d'abord, comme nous l'avons vu, un trouble primitif, congénital ou, au contraire, consécutif, survenu, dans les rapports réguliers de longueur d'un muscle ou d'un groupe de muscles oculaires.
Quant aux causes plus éloignées, ou éléments producteurs de cette cause prochaine et immédiate, celles qui lui ont donné naissance, nous pouvons les ranger sous sept chefs distincts :
1° Les anomalies de développement auxquelles on doit attribuer les anomalies de la réfraction, telles que l'hypermétropie et la myopie, et qui déterminent, en même temps, une insuffisance musculaire ou la prépondérance native du groupe adducteur sur le groupe divergent, ou la prépondérance inverse.
2° Les allongements et raccourcissements qui succèdent — par le mécanisme exposé au § 425, leçon 29e— aux paralysies musculaires, par suite d'une nutrition prolongée de ces mêmes muscles, ou de leurs antagonistes, pendant un état de déviation primitive ou secondaire.
3° L'amblyopie grave à la suite de laquelle l'œil atteint cesse d'obéir à la synergie binoculaire, et se place alors dans la position la plus indifférente pour lui de balancement et d'équilibre, entre les groupes adducteur et abducteur.
4° Viennent ensuite les raccourcissements dont le mécanisme est encore contesté et qui succèdent aux taies de la cornée.
5° Les inégalités rendues permanentes par une nutrition prolongée pendant les habitudes vicieuses du regard, comme chez les très jeunes enfants soumis pendant longtemps à l'attraction d'une lumière très oblique pendant une phase de développement très incomplet encore.
6° Enfin les contractions primitives, celles auxquelles la théorie à priori de M. J. Guérin attribuait La part majeure dans la production du strabisme : élément causal que l'on reconnaît souvent comme phase consécutive d'une paralysie première, mais qui, s'il se présente en réalité comme première phase du strabisme, ne le fait qu'en une proportion si minime qu'aucun nombre entier ne peut lui êtt| attribué dans le percentage.
7° Nous en dirons autant du strabisme optique (3° variété de M. J. Guérin), et dans lequel l'axe polaire, rencontrant une région devenue insensible de la rétine (altération de la macula), se voit
leçon.] STRARISME : ÉTIOLOGIE. 743
suppléé instinctivement par un axe secondaire qui se lie ensuite d'une manière permanente à l'axe polaire de l'autre œil.
La proportionnalité numérique de ces sept classes ou catégories, telle qu'elle résulte de l'ensemble des statistiques comparées des divers pays, peut être sommairement établie sur les chiffres suivants :
Insuffisance primitive des muscles droits internes ou externes liée aux anomalies
de réfraction : Hypermétropie et myopie 65 p. 100
Paralysies et rétractions consécutives 15 —
Ophthalmies, taies, traumatismes. 10 —
Amblyopies graves 5 —
Habitudes vicieuses du regard, contractures primitives, strabisme optique 5 —
Ce tableau n'est évidemment que très approximatif; mais il n'offre d'incertitude que dans ses détails mêmes, non dans les rapports numériques qui séparent ses grandes divisions. Ainsi le chiffre de 65 pour 100, que nous avons inscrit au titre des insuffisances ou prépondérances musculaires liées aux anomalies de la réfraction, est assurément un minimum. On voit par là quelle importance prennent ces anomalies dans l'histoire même du strabisme, surtout si on les compare aux facteurs anciennement prépondérants dans l'opinion des médecins, à savoir, les affections paralytiques et spasmodiques ou nervoso-musculaires.
On remarquera que de ce tableau se trouve éliminée d'une manière absolue la simple inégalité de portée ou d'acuité visuelle, si elle ne s'élève pas aux proportions de l'amblyopie, ou encore si elle ne se trouve pas liée à une insuffisance musculaire. C'était, on le sait, la cause énoncée spéculativement par Buffon.
Nous ne reproduirons pas, à ce propos, les démonstrations que nous avons développées déjà relativement à l'empire absolu de l'unité de la vision binoculaire, toutes les fois que ce besoin n'est pas tenu en échec par une insuffisance musculaire (leçon 30°). Mais il nous sera permis de consigner par avance le résultat permanent des effets de la strabotomie sur la direction rectifiée de l'œil. La vision de l'œil primitivement dévié s'améliore le plus souvent après cette opérai ion (moitié des cas). Mais dans l'autre moitié, où l'inégalité visuelle persiste, la déviation ne se reproduit pourtant pas dès qu'il n'y a plus insuffisance musculaire; or il devrait se dévier dm>ch«>f dans la. théorie de Buffon.
Nousn'avons pas compris non plus dans la qualification dé strabisme les dév.ations passives de l'œil tout entier, sous l'action d'une cause
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mécanique extérieure, comme serait une tumeur orbitaire ou l'introduction d'un corps étranger dans l'orbite.
Comme l'a fait très justement remarquer M. J. Guérin, on ne doit entendre par strabisme vrai, que le changement de direction de Taxe de l'œil par suite de circonstances ayant dans l'organe même leur raison d'être; un déplacement de l'arc de la mobilité, etnon du centre même du mouvement ou de rotation du globe, par le fait d'un déplacement de l'organe entier par cause extérieure mécanique.
Les signes diagnostiques différentiels de cette déviation passive se puiseront dans les circonstances mêmes observées dans le voisinage du globe oculaire, et seront corroborées par la possibilité d'imprimer des mouvements au globe dans un sens et non dans d'autres.
§ 446. — Du strabisme apparent, divergent chez l'hypermétrope, convergent chez le myope.
L'analyse pathogénique dçs strabismes liés à une anomalie de la réfraction a trouvé pour principale base les variations qu'offre l'angle «, angle que fait avec l'axe dioptrique (ou ce qui est tout un, avec la ligne visuelle principale), Taxe de figure du globe, ouaxe de la cornée. Cet axe, on se le rappelle, chez Vemmétrope, ou dans les conditions générales et moyennes, est de 4 ou 5° en dehors de l'axe de réfraction ou de la ligne visuelle.
Chez l'hypermétrope, ce même angle est de 2 à S0 plus grand encore que chez l'emmétrope, tandis que, dans la myopie, il est au contraire moindre que dans l'état physiologique, qu'il peut y devenir nul, et enfin passe même à une valeur négative, c'est-à-dire qu'on y peut rencontrer, l'axe cornéal en dedans des lignes visuelles.
L'auteur de ces belles observations en a conclu, comme nous avons vu plus haut, et très judicieusement, que, comparé à l'emmétrope, l'hypermétrope devait paraître avoir les yeux en divergence et le myope en convergence. Ce que l'observation confirme très généralement.
L'emmétrope lui-même, quand il regarde au loin, est dans un état de divergence cornéale, au moment même où ses axe? dioptriques sont en parallélisme.
L'habitude fait sans doute que nous ne nous en apercevons pas? car dans le fait, nos axes apparents (ceux des cornées) sont bien réellement dans ces rapports de divergence.
A plus forte raison en est-il ainsi de l'hypermétrope, chez lequel l'angle a est encore plus grand que chez l'emmétrope.
On peut donc dire que, comparé à l'aspect physiologique, l'hypermétrope qui n'est pas affecté de strabisme convergent réel, présente, quand il regarde au loin et que ses lignes visuelles sont en parfait
leçon.] STRABISME CONCOMITANT : CARACTÉRISTIQUE. 74o
parallélisme, Y apparence du strabisme divergent. Quand il ne louche pas effectivement en dedans, il paraît quelque peu loucher en dehors.
Par le fait des circonstances inverses, le myope chez lequel l'insuffisance des droits internes ne s'est pas transformée en strabisme divergent réel, présente, comparé à l'emmétrope, Y aspect d'un léger strabisme convergent.
Il résulte de là, pour un observateur attentif, que chez tout individu ne louchant pas réellement, c'est-à-dire dont l'œil ne se redresse pas quand on voile l'autre (épreuve qui doit porter alternativement sur les deux yeux), Y apparence de la divergence des cornées doit faire soupçonner l'existence de l'hypermétropie; comme Y apparence de leur convergence doit faire songer à la myopie. En y joignant la dimension relative des pupilles, plus petites chez l'hypermétrope, généralement larges chez le myope, on a là les caractères extérieurs les plus communs de l'une ou l'autre de ces anomalies de la réfraction.