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CINQUIÈME LEÇON

§ 73. — Considéré comme instrument de physique, l'œil est une chambre obscure. — Du centre de similitude.

L'œil est, depuis Képler, assimilé avec une justesse parfaite à la chambre obscure de nos cabinets de physique.

Kig. 22.

La chambre obscure élémentaire, représentée figure 22, se compose d'une boîte carrée dont une face porte en son centre un tout petit trou. Si le fond de celte boîte, préservé d'ailleurs de foute lumière soit directe, soit diffuse, était formé de verre dépoli et l'opercule opaque, percé du trou central, appliqué sur le volet d'une fenêtre, ouvert lui-même en cet endroit, l'observateur, placé en arrière,

verrait apparaître, sur Le fond dépoli de La surface postérieure, le paysage extérieur renversé.

Ce paysage est dessiné par le mécanisme suivant : Un mince faisceau lumineux cylindrique ayant pour base le petit orifice central o, et se promenant par son extrémité libre sur le contour de tous les objets extérieurs, dessinerait évidemment par son prolongement intérieur sur la paroi opposée de la boîte concave, une image b a semblable à l'objet A B, mais renversée par rapport à lui1.

Remplacez ladite boîte par un œil de Japin albinos fraîchement préparé, le même phénomène se voit réalisé avec une netteté bien supérieure.

Le paysage régulièrement dessiné, se peint renversé sur la surface postérieure de l'organe.

Il en est de même si dans l'orifice agrandi de l'opercule diamétral de la chambre obscure, on sertit une lentille collective, d'un foyer égal à la profondeur de la boîte concave.

L'œil n'est donc en définitive qu'une chambre obscure armée de lentilles, et dont l'effet mécanique est de dessiner sur sa surface postérieure l'image renversée de la perspective extérieure et d'après un mécanisme très voisin de celui de- la formation des images dans la chambre photographique.

§ 74. — Objet rempli par ce mécanisme. — Principes réciproques de l'isolement des impressions lumineuses, et des sensations ou réactions visuelles.

Cette première observation met en lumière une première et principale propriété de l'organe visuel, une propriété double, pourrait-on dire, et qui consiste à mettre en rapport avec un seul point de notre organe sensible (à la lumière), une seule direction de l'espace ouvert devant lui.

Cette propriété optique trouvera, comme nous le verrons plus loin, dans l'organe, une faculté réciproque en vertu de laquelle le sensorium concevra la notion de cette direction exclusive pour chaque point lumineux ayant déterminé l'impression première.

Cette double et réciproque propriété sera formulée dans les deux principes suivants :

Isolement des impressions lumineuses (appareil optique). Isolelement réciproque des réactions sensorielles correspondantes (appareil de sensibilité spéciale).

1 Ce mécanisme renferme la théorie môme de la chambre obscure mathématique. Nous en ferons de nombreuses applications dans la pratique do l'oculistique (voir I!»!», leçon 13e).

LEr.ON. I PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE DE L'CEIL. 87

Un coup cl'œil d^enseiïiblie jeté sur l'anatomie comparée, va nous montrer ce double principe appliqué par la nature dans la formation de l'organe visuel, chez tous les animaux doues d'une organisation quelque peu élevée sous le rapport de celte fonction.

§ 75. — Anatomie comparée. — Matérialisation organique des principes précédents : Isolement des impressions et des sensations qui en résultent. — Yeux à rétines convexes. — Yeux à rétines concaves.

Passant sous silence les simples globules oculaires des animaux tout à fait inférieurs, comme les annelés ou les vers, qui vivent d'une vie souterraine et dont les organes ne semblent encore que des rudiments, bons, au plus, à leur permettre de distinguer le jour de la nuit, nous ne trouvons dans les descriptions des naturalistes que deux sortes d'appareils véritablement différents :

1° Les yeux des 'insectes et des crustacés qui sont disposés en manière de mosaïque, et dans lesquels chaque point de l'écran sensible appartient à une même surface sphérique convexe, et est mis en rapport, au moyen de tubes isolateurs, avec une seule direction de l'espace.

2° Les yeux à milieux transparents dans lesquels la surface sensible, également sphérique, offre sa concavité au lieu de sa convexité ; et dont chaque point est mis en rapport avec une direction déterminée et unique de l'espace, au moyen d'un appareil isolateur du genre des systèmes réfringents lenticulaires.

Fig. 23, Fig. 24.

Les deux figures ci-dessus, 23 et 24, représentent le premier de ces deux types.

Le second est le mieux connu, quoique plus compliqué ; c'est l'œil de l'homme (voy. fig. 19), et des autres mammifères.

La figure 2b, empruntée à Leuwenhoech, représentant le schéma de la coupe suivant l'axe d'un œil de hanneton, manifeste, dès le premier coup d'œil, le procédé d'isolement suivi parla nature dans le premier de ces types : n y représente L'extrémité antérieure du nerf Optique, s'êpanouissant en ganglion sphérique convexe, duquel émer-

genten grand nombre des prolongements (l) ou canaliculcs nerveux tapissés sur leurs parois par une couche pigmen taire analogue de notre choroïde, pa rois qui absorbent tout rayon pénétrant obliquement sur le tuyau /.

Ces deux formes organiques réciproques ou inverses répondent aux conditions géométriques opposées que représente la figure 2G.

x y M N est la demi-sphère de la perspective, m n m' n' une seconde sphère concentrique à la précédente, et dont la moitié m n est parallèle à la demi-sphère extérieure, la moitié m' n' la demi-sphère inverse ou symétrique.

Admettons que op, om, on, soient les tubes nerveux de la figure 25, tubes aboutissant au fond des canalicules redonnants et noircis sur leurs parois que représente ladite figure; on voit que ces tubes nerveux ne pourront recevoir d'autres faisceaux lumineux que ceux qui enfileront, comme M m, le petit canal lui-même, c'est-à-dire qui seront dans le prolongement direct du raj'on 0 m de la circonférence intérieure, laquelle représente ainsi la rétine, avec une couche de bâtonnets normaux à sa surface convexe. Tout faisceau lumineux oblique comme Mjo, à la direction du canalicule, [sera absorbé par sa paroi noire et sera perdu pour la vue.

Imaginons maintenant que la demi-circonférence antérieure m n p soit enlevée et remplacée par un diaphragme passant para; y perpendiculaire à N n et percé du petit trou d'épingle en son centre 0.

On construit ainsi la figure 22, la chambre noire mathématique; chaque fascicule lumineux, va loucher le fond sphérique m! n! sur le prolongement môme tic sa direction extérieure M 0 ou N 0.

Si ce fond est organisé comme une rétine, chacun de ses points

verra au dehors, mais sur la seule direction oM, ou o N (voir fig. 19 et 20).

Est-il besoin de faire remarquer qu'un môme ensemble M N d'objets extérieurs, vu ou reconnu, de la même manière, dans les deux cas, dans la direction O M, oN, par la membrane sensible, donnera lieu dans la première combinaison à une image disposée dans le même sens que lui (image droite, rétine convexe), tandis que dans le second cas (rétine concave), le même ensemble M N donne une image n' m' disposée en sens inverse.

Dans la première classe, l'image d'un ensemble d'objets £st de même sens que ces objets eux-mêmes, tandis que dans la seconde, l'image est disposée en sens contraire.

La première classe peut donc être désignée encore sous la dénomination d'yeux à images droites ; la seconde, d'yeux à images renversées.

Mais, dans l'une et l'autre de ces classes, à chaque point sensible, correspond manifestement une direction unique dans l'espace, du point de départ de la source de sollicitation lumineuse (voir § 83).

§ 76. — La surface entière de la rétine est une surface focale.

Si l'appareil oculaire est, comme mécanisme, très comparable à une chambre obscure photographique, il a cependant sur cette dernière une première supériorité.

Dans la chambre obscure artificielle lenticulaire, la partie nette de l'image est circonscrite en de très étroites limites, autour de l'axe de Ifl boîte et de la lentille.

Dans l'expérience faite avec l'œil du lapin albinos, au contraire, on observe, et même avec une certaine admiration, que tous les points de cette image hémisphérique présentent une netteté sensiblement égale et parfaite. On n'y constate aucune déformation, même sur les limites les plus excentriques du tableau, au contraire de ce que l'on observe dans les plus parfaites de nos photographies monumentales. Dans ces dernières, en effet, dès que la surface du dessin acquiert une certaine étendue, même bien inférieure à la demi-circonférence, chacun sait combien (au delà de 20 à 30°) les images y sont singulièrement déformées.

Notre physiologie propre nous apporte les mêmes enseignemen ls.

Si l'on fixe le regard avec une persistance soutenue sur un poinl Je mire placé en face de soi, dans le plan médian, on remarque que l'on a la notion très netle de la position relative de tout objet bien visible qu'un assistant promènerait dans le champ périphérique te la vision. On ne perd ce point mobile de vue, du côté externe,

que presque absolument dans le plan même de la circonférence de, la cornée. Du côté interne, ou nasal, on le suit seulement jusqu'aux limites créées par la présence de la protubérance nasale (voir fig. 27 S 82 ; lis- 39, § 121).

On conclut de ces observations et expériences, que : Le champ périphérique visuel atteint pour un seul œil plus do 90° d'un côté, et 70° environ de l'autre; c'est-à-dire toute l'étendue objective de ce dernier côté, limitée par la protubérance nasale. En d'autres termes, que la surface entière de la rétine est une surface focale.

§ 77. — Du centre de similitude physiologique.

Dans ce mécanisme, on remarque que chaque objet extérieur tel que AB (fig. 42, § 142) avec son image renversée ba, forme un groupe de deux triangles semblables opposés par le sommet; que ce sommet, le même pour tous les objets et leurs images respectives, est le centre de l'orifice de la chambre obscure mathématique.

Ce point-là recevra, dans les développements qui vont suivre, le nom de centime de similitude, ainsi qu'il a été défini. (§§ 54, 82.)

La surface de l'écran concave rétinien jouissant ainsi de cette propriété que tous ses points sont exactement au foyer de l'appareil dioptrique, on peut donc considérer l'écran rétinien et la surface hémisphérique de la perspective extérieure comme appartenant à deux surfaces sphériques ayant un centre commun, à savoir, le centre de similitude. Rapprochement que nous ne consignons ici que d'une manière sommaire et pour compléter, en gros, l'assimilation de l'appareil organique avec la chambre noire des physiciens, car cette assimilation comportera de nombreuses nuances différentielles, ainsi qu'il apparaîtra ultérieurement.

§ 78. — L'état indolent ou indifférent de l'oeil est l'adaptation à l'horizon.

Emmétropie.

L'homme et un grand nombre d'animaux supérieurs ont la faculté de voir nettement à l'horizon. Dans cette condition, la vue exacte a lieu sans effort et par l'effet de la seule puissance de réfraction qui correspond à la structure même des milieux transparents de l'organe et à la courbure de leurs surfaces de séparation. Cet état de réfraction est dit statique ou passif, étant manifestement exempt de tout sentiment de fatigue, ou même d'effort : les premiers observateurs qui ont constaté cette condition (Porterfield et Young) l'ont désignée sous le nom d'état indolent ou indifférent de l'œil.

Les rayons qui viennent frapper la cornée, et qui parlent de l'ho-

pjjjçÔN.j PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE DE L'ŒIL. 9,1

rizon, sont clans ces circonstances sensiblement parallèles; l'œil ceprésente alors la chambre noire à refraction, au moment où l'écran se douve exactement au foyer principal de l'objectif.

Cette condition, point de départ des études nouvelles de la réfraction ocuiaire, y jouera le rôle le plus important et le plus avantageux, sous le nom iVemméti'opie : état moyen ou d'adaptation de l'organe au parallélisme des rayons incidents. On pourrait définir Vemmétropie (œil moyen) l'état d'adaptation pour V horizon ou le parallélisme.)

g 79. — Propriétés physiologiques de la rétine. — La rétine est le siège ou l'organe des notions ou idées de lumière, de couleur et d'espace, des principes d'extériorité et de direction visuelle.

Cette proposition n'a pas besoin de démonstration en ce qui concerne la lumière et la couleur. Ces deux mots n'ont eux-mêmes d'autres sens que l'expression des sensations les plus banales que la rétine communique à notre sensorium. Ce sont nos rétines ellesmêmes qui les définissent.

Les idées d'espace, de direction visuelle, le principe de l'extériorisation de nos sensations visuelles exigent, au contraire, quelques développements.

Lorsqu'un point lumineux extérieur peint son image sur la rétine, il le fait, comme nous l'avons exposé, au moyen d'un faisceau homocentrique de rayons parallèles ou divergents, transformés par l'appareil dioptrique organique en un faisceau de rayons toujours homocentriques, mais convergents. Et le point lumineux est vu; c'est-à-dire que son existence extérieure et sa direction dans l'espace sont reconnus par le sensorium. Or, si l'on se demande lequel de tous ces rayons émanés du point visible a porté au sensorium les renseignements : extériorité de la cause et direction qu'elle occupe par rapport au sujet, on est forcé de reconnaître que tous ces rayons ayant, dans leur chemin, éprouvé plus ou moins de déviations, aucun d'eux n'a pu renfermer en lui le don de révéler ces propriétés particulières. On est forcé, par là, de conclure que c'est l'écran sensible lui-même qui les possède, que tel est son mode de réaction contre les sollicitations lumineuses.

L'écran rétinien est, en effet, le premier des éléments organiques que rencontre la lumière dans son passage à travers l'œil, et que .l'on ferouve doué d'une organisation en rapport avec le rôle élevé qu'il remplit dans l'échelle des actes de la sensibilité. Enfin, la plus cxle- Rieure de ses nombreuses et délicates couches, offre dans sa constitution anatomique, une disposition qui semble traduire objectivemeni cette propriété des directions visuelles.

Cette couche extrême, la membrane de Jacob, esthistologiquemenl formée (§ 67 c) par une réunion de petits éléments cylindriques de substance nerveuse (les bâtonnets) petits filaments de 2 millièmes de millimètre d'épaisseur, sur S centièmes de millimètre de longueur environ, étroitement serrés les uns contre les autres et plantés perpendiculairement sur la surface de la membrane comme les crins d'une brosse. On ne peut s'empêcher de voir en eux des normales matérielles dressées sur la surface concave de la rétine et d'y localiser les directions visuelles correspondant à chaque axe secondaire de réfraction, à chaque diamètre de la sphère extérieure. Et cette conception à priori reçoit une sorte de sanction de la remarque suivante : à savoir, que le lieu où se forme l'image dioptrique est exactement sur la surface extérieure, la plus postérieure, non seulement de la rétine, mais même de la membrane de Jacob (voir figures 19 et 20).

C'est ce que l'on va reconnaître très nettement dans le paragraphe suivant.

§ 80. — Lieu de formation de l'image rétinienne (tiers postérieur de la couche des bâtonnets.)

L'image formée par l'appareil dioptrique de l'œil, lors de la vision nette et correcte, est empreinte sur la surface postérieure de la rétine et même de sa dernière couche, de la membrane de Jacob.

Deux genres d'observations conduisent à cette conclusion.

.La première est la conséquence d'une proposition expérimentale de Donders que nous exposons au § 85, et d'où il ressort que lors dui regard attentif et de la vision la plus parfaite d'un objet déterminé,, son image se peint sur la fovea cenlralis et la tache jaune qui l'entoure. Or, en cette région, la rétine est réduite, comme épaisseur, à. la membrane même de Jacob, à peine recouverte en dedans par unemince lamelle des couches contiguës condensées (voir la leçon précédente).

Si la sensation la plus parfaite est constatée au lieu où cetté couche existe seule, il est difficile de penser que cette propriétél'abandonne dans ses autres régions pour passer à d'autres organes..

La seconde preuve est fournie par une analyse très délicate, due à M. Helmholtz.de la célèbre expérience de Purkinje, dan- laquelle ce savant fit apparaître dans l'œil l'image subjective de l'arbre vasculaire de la rétine (voir leçon 1 1% §§ 172 et 173, l'exposition et la discussion de cette belle expérience entoptique).

Enfin tout doute a disparu à la suite de la magnifique découverte faite par Boll des propriété photochimiques de la rétine, propriétés localisées également dans la surface postérieure de ladite membrane de Jacob.

§ 81 - Manifestation des principes d'extériorisation et de direction de la sensation visuelle dans l'expérience des phosphènes.

Une expérience directe, et qui laisse peu de place au doute, vient encore confirmer les conclusions des paragraphes précédents. Frottons légèrement avec le bout du petit doigt ou la pointe mousse^d'un crayon, un point déterminé quelconque de la région postérieure de motre globe oculaire; nous produisons par cet acte, deux sortes d'effets :

1° nous sentons l'impression du doigt ou de la pointe mousse sur les téguments ou enveloppes de l'œil. Sensibilité générale, toucher ou tact.

2° sur le prolongement du diamètre de l'œil correspondant au point touché, nous voyons apparaître en dehors de nous, et plus ou moins loin, un petit anneau lumineux (phosphène). La pression éprouvée localement par la rétine s'est donc traduite par une apparition lumineuse dans une direction déterminée, perpendiculaire à la membrane, au point touché, comme si, au dehors, sur cette direction, eût été allumé instantanément un cercle lumineux.

La rupture brusque d'un courant électrique produit également l'apparition d'un éclair lumineux.

De quelque façon qu'elle soit stimulée , la rétine accuse donc l'ébranlement qu'elle reçoit, 1° par une perception lumineuse, 2° par la projection extérieure de l'origine de cette perception, 3° par la notion d'une direction géométrique définie, attribuée à cette projection extérieure.

En un mot, les impressions communiquées à la rétine par telle cause que ce soit, sont interprétées par elle (ou par le sensorium en rapport avec elle) d'une façon unique et spéciale: Elles sont projetées en dehors de nous sur les lignes mêmes de directions visuelles.

Ces deux dernières propriétés ont été formulées sous le titre de principes de l'extériorité [Outness ; Porterfield) et de direction visuelle.

% 82. — Des lignes de direction visuelle; du centre de projection sensorielle. Ce point coïncide avec le centre de similitude dioptrique. Position de ce point dans l'oeil.

Quand nous regardons un ensemble d'objets placés devant nous, et que nous voulons atteindre l'un d'eux, soit immédiatement par le toucher, soit médiatement au moyen d'un projectile, notre conscience géométrique n'hésite pas ; le but est généralement atteint.

Les réactions ou manifestations sensibles de l'organe ont donc une précision aussi parlaite, aussi géométrique que les appareils diop-

(l'i PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE LE L'ŒIL. [5«

triques qui les déterminent, et sont avec ces derniers dans une corrélation mathématique absolue Puisque dans l'acte de voir, chaque objet extérieur est bien rapporté au lieu ou sur la direction qu'il occupe, chaque ligne de direction visuelle sensorielle coïncide absolument avec l'axe du cône lumineux objectif correspondant. L'écran sensible opère l'isolement des sensations propres à chacun de cesj points avec la môme exactitude que le mécanisme dioptrique sait isoler les impressions ou images répondant à un axe ou diamètre quelconque de la perspective hémisphérique. 11 y a donc entre les deux systèmes coïncidence linéaire et réciprocité parfaites. Les lignes de projections sensorielles ou de directions visuelles de l'appareil sensible se confondent en sens inverse avec les axes coniques de réfraction correspondants, de même que le centre, ou point de croisement des lignes de direction, coïncide avec le centre de similitude dioptrique.

De telle sorte que l'on peut dire que la surface rétinienne et l'hémisphère extérieur ouvert devant nous, font partie de deux demisphères concentriques dont les concavités se regardent.

Ce centre est ce que nous avons défini dans la reproduction de la théorie de Gauss, § 54, sous le nom de centre de similitude.

Se fondant sur une expérience directe faite sur le lapin albinos, Wolkmann a démontré que, chez cet animal, le centre de similitude coïncide avec le centre de figure de la concavité sclérale, ce qui fixerait sa situation àl millimètre environ, en arrière du cristallin. Vallée

l'a également fait voir chez le lapin et le bœuf: nous l'avons égat< ment vérifié chez ces deux derniers animaux et chez le porc (voir

.LECONj. ' PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE DE L'ŒIL. 9»

[nnuaire d'oculisttque 1864 : Nouvelle élude de la marche des rayons lumineux dans l'œil, § 9. Procède par suspension de l'œil autour d'un

fil vertical1). .

Chez l'homme, toutes les expériences directes conduisent a ta même conclusion. Mais il faut reconnaître que les expériences ne peuvent être faites avec une exactitude aussi affirmative: on obtient bien rarement, sinon jamais, l'œil mort assez frais; et quant à l'œil vivant, la mensuration subjective des images est tellement difficile que les résultats se voient à l'instant contestés.

On peut cependant aborder la question par voie indirecte ; ce que nous avons fait par trois procédés distincts.

Le premier, fondé sur la mensuration de l'étendue angulaire du champ visuel superficiel entre le pôle de l'œil et le point le plus extrême delà vision excentrique, dans une série d'expériences réalisées au moyen du diopsimètre de Robert-Houdin, et que l'on peut plus exactement encore répéter avec le périmètre de Badal (voir § 120) ;

Le second, offert dans la moyenne des mesures micrométriques du disque de la papille du nerf optique relevées au moyen de l'ophtalmoscope ;

Le troisième, obtenu par la mesure de l'angle projeté extérieurement par l'arc rétinien qui sépare le pôle de l'œil du centre du punctum cœcum2.

Résumant toutes ces observations, nous trouvons pour la distance du centre de similitude à la rétine :

mm.

1° par l'expérience directe de Wolkmann 14,30

2° par le calcul de la dimension apparente de la papille optique, moyenne 13,15

3° par la mesure de l'étendue angulaire du champ visuel superficiel. 13,97

4° par la distance du centre dupunctum cœcum, au centre de la fovea I 13,40

Moyenne générale 13,70

(Voir § 140, l'application de ces déterminations numériques.)

1. Dans la figure 27, qui représente le schéma de la correspondance de la demisphère extérieure avec la demi-sphère rétinienne inverse, niais de même centre, a, 0, c, </, sont les images de A.,B,C,D (cette dernière, sur l'horizon à 90°), dont les directions se coupent toutes au point o, situé chez le lapin à un demi-millimètre en arrière du cristallin, au centre même do, rotation du globe, dans l'expérience du lil stispenseur; o étant la projection horizontale d'un lil traversant par son axe vertical un œil de lapin albinos, A étant une lumière qu'on lient sur l'axe oA, si l'on fait tourner le globe autour du lil, l'image de la. flamme demeure toujours fixe, sur une direction telle que Boô, Coc, Doc?.

2. Voir les §s, 3, 4 et 5 d'une seconde étude sur le môme sujet. Ann. d'ocUliStique, mars-avril L668. Journal de physiologie) de Robin, mê année, n" 2.

§ 83. — La vue est le toucher à distance. — Explication du paradoxe de la vision droite par des images renversées.

Voir n'est donc autre' chose que sentir un objet en dehors de so\ et dans la direction même où il se trouve. C'est un toucher média! ou à distance, et ajoutons : expressément géométrique.

Cette notion étant admise, nous sommes en mesure de résoudre, sans grand effort, un problème qui a occupé pendant plus de deux siècles l'attention ardente des savants et des philosophes.

Comment, se demande-t-on depuis Képler, y voit-on droit au moyen d'images à V envers.

Le propre de la sensibilité rétinienne, son mode d'activité réactionnelle spécial et inné consiste, venons-nous de dire, en la propriété de sentir en dehors de nous, c'est-à-dire de rapporter l'impression à l'extérieur du moi, et, en outre, sur la normale môme à la surface sur laquelle se peint l'image: ce n'est donc pas cette image que voit ou sent le sensorium, c'est l'objet extérieur lui-même.

La sensation fait un avec la notion d'extériorité : tandis que l'image, faisant corps avec la rétine, serait sentie à la surface postérieure de l'œil, si c'était elle dont le sujet eût conscience.

Le sensorium ne sent donc pas l'image; il ignore même l'existence du tableau rétinien: ce qu'il sent, c'est l'objet, en dehors de lui, à distance. Le sensorium sent-il le phosphène ? non. 11 sent le doigt sur et par la conjonctive; mais l'anneau lumineux, sensation de la rétine, est, lui, extérieur. La rétine ne sent pas au fond de l'œil, en elle, mais, au loin, en dehors d'elle.

Nous avons vu plus haut, § 75, que ces mêmes notions, extériorité et direction, sont dans certaines classes animales procurées ou réalisées de façon en apparence inverse. Chez les insectes, dont la rétine, au lieu d'être concave, comme la nôtre, est convexe, l'image est droite, dirigée dans le même sens que l'objet, et cependant les enseignements qu'elle apporte sont les mêmes que chez les vertébrés. C'est qu'il n'y a là qu'un détail de changé dans le mécanisme ; mais les principes sont les mêmes ; extériorité et direction visuelle sont toujours anatomiquement représentés par un petit cylindre nerveux dirigé, dans les deux circonstances, suivant le diamètre de la sphère. Dans un cas, ce cylindre nerveux est le filet de prolongement du canalicule noirci (œil des insectes, ligures 24 et 25) ; dans le second, le bâtonnet de la membrane de Jacob (vertébrés) (lig. 19 et 20); mais dans l'une c$ l'autre disposition, que la rétine soit convexe (d'il des insectes), qu'elle soit concave (œil des vertébrés), chaque élément sensible, prolongement nerveux du canalicule noirci dans le premier, bâtonnet «le la

membrane de Jacob dans le second, représente et constitue matériellement un seul et même diamètre de la sphère organique, concentrique avec celle de l'espace extérieur. Dans l'un comme dans l'autre cas, chaque élément sensible est comme un œil entier en rapport avec une seule direction de l'espace et qui en procure au sensorium la notion géométrique.

L'image, dans son ensemble, est la réunion de tous ces yeux; mais cette association, par contact plus ou moins immédiat, n'ajoute ni n'ùte rien au rôle propre de chacun, rôle qui , géométriquement, n'a qu'une formule : rapporter au sensorium la direction extérieure de l'objet qui a produit l'impression. Or cette direction est évidemment la même que l'agrégation de tous ces ?yeux par contact mutuel ait lieu à la surface d'une sphère convexe, ou au fond d'une sphère concave, dans le même ordre que les objets successifs de l'espace, ou dans un ordre inverse; en d'autres termes, que l'image soit droite ou qu'elle soit renversée.

Note. — Cette définition du sens de la vue — le touche?' à distance, — n'est point nouvelle; elle appartient au dix-huitième siècle, tout au moins :

Voici ce que nous rencontrons dans le Dictionnaire philosophique : « Addison avait dit que le sens de la vue est celui qui fournit seul les idées à l'imagination. Cependant il faut avouer que les autres sens y contribuent aussi... Il est vrai que le sens de la vue fournit seul les images ; et comme c'est une espèce de toucher qui s'étend jusqu'aux étoiles, son immense étendue enrichit plus l'imagination que tous les autres ensemble. »

Voltaire : Imagination. Dictionnaire philosophique. Le mot : toucher est souligné par lui.

§ 84. — Notion de la surface.

Cette aggrégation d'yeux punctiformes qui constitue une rétine uniforme chez les vertébrés, ou une mosaïque de facettes plus ou moins immédiatement juxtaposées chez l'insecte, possède ou réalise une seconde propriété ou avantage pour la fonction qu'elle dessert.

De même que tout l'ensemble de l'espace visible est dessiné sur la rétine d'un seul jet, par l'appareil dioptrique, et comme un tableau entier dans la chambre photographique, de même la rétine sent ce tableau d'un seul coup, c'est-à-dire reçoil dans un môme instant, la notion de l'existence devant elle de tous les points qui correspondent à ce tableau. Elle l'embrasse comme un tout continu forme de la succession des surfaces des divers corps ou objets qui la constituent.

C'est ce qu'on appelle le champ superficiel de la vision ; et cette sensation de continuité immédiate de points extérieurs produite par la contiguïté des éléments sensibles, n'est autre chose que la notion de la surface.

Corollaire. — Cette notion de la surface, apportée au sensorium par la continuité de sensations identiques entre deux points qui se touchent immédiatement sur la rétine ou, matériellement, par deux éléments sensoriels contigus (deux bâtonnets juxtaposés), a pour conséquence la nécessité suivante.

Pour que deux points ou surfaces objectives limités en grandeur, comme deux objets semblables faisant partie du même champ visuel, puissent être différenciés, distingués l'un de l'autre, il est nécessaire, soit qu'ils envoient vers l'œil des impressions différentes en quantité ou en qualité (lumière ou couleur), soit qu'entre eux existe un élément rétinien entier, au moins, qui, recevant une impression lumineuse différente, rompe la continuité de la sensation et l'idée d'une surface unique.

Ce corollaire sera invoqué par nous dans l'établissement d'une base pour les échelles optométriques.

C'est également sur ce principe que repose la notion de la forme. Qu'est-ce que la forme, le dessin, sinon le lieu géométrique, l'ensemble idéal, la ligne continue de séparation, de rupture entre les surfaces continues qui limitent les objets.

Cette connaissance de la forme est encore un corollaire de celle de la surface dès que celle-ci est limitée. C'est la frontière entre le territoire superficiel d'un objet et celui sur lequel il se détache, le lieu de la rupture de continuité des surfaces.

§ 85. — Du siège de l'attention visuelle.

Une région cependant, dans toute cette étendue, est seule très nettement vue; c'est celle sur laquelle se porte l'attention; elle correspond au pôle même de l'œil, point anatomiquemcnt remarquable, connu sous le nom de fovea centralis, ou centre de la macula lutea Cette zone qui entoure la fovea est déprimée relativement à la continuité de la membrane dont elle fait partie. La rétine s'y amincit en forme de vasque de fontaine, de façon à être réduite, en son centre, à la seule membrane de Jacob (bâtonnets et cônes) recouverte d'une mince couche formée des tissus condensés des strata plus internes.

Cette propriété spéciale, la localisation expresse de l'attention dans la fovea a été démontrée objectivement par Donders, au moyen de l'observation ophtalmoscopique suivante ($ 80).

1° Le sujet en observation recevant l'ordre de fixer son attention

LEÇON, j PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE DE L'ŒIL. 9«

. sur l'orifice central du miroir ophtalmoscopique , l'observateur constate que la tache jaune se présente toujours pour recevoir l'image (ombrée) de cet orifice.

2° Si, pendant l'observation, on ordonne au sujet de suivre attentivement la flamme d'une bougie qu'un assistant promène, l'observateur constate que l'image de cette flamme demeure constamment

• sur la macula.

Inversement, la pratique de l'ophtalmoscopie fait reconnaître tous les jours, l'absence du pouvoir de fixer dans les cas d'altération anatomique de cette région de la membrane (scotômes centraux).

Enfin, cbez les jeunes sujets, l'observation ophtalmoscopique fait reconnaître cette région souveraine de la membrane sensible, à un certain éclat ou reflet dont la description et le mécanisme sont donnés plus loin (leçon 15e, § 223).

§ 86. — De la faculté d'orientation.

La faculté d'orientation dérive précisément des deux propriétés que nous venons de définir après en avoir montré l'existence, à savoir : la double faculté d'embrasser d'un seul coup toute la superficie du champ visuel, et de concentrer son attention sur l'un quelconque de ses points. Le sensorium peut alors la transporter d'un premier objet à un second, sans perdre la notion de leurs situations relatives ; et c'est cette propriété qui constitue la faculté de ^orienter.

Un œil réduit à la vision centrale est dans la plus grande perplexité pour se diriger; il est dans le cas d'un astronome dont le télescope serait dépourvu de la lunette additionnelle nommée le « chercheur. » Pour découvrir un astre dans l'étendue de la sphère céleste, il faut pouvoir embrasser d'un seul coup toute la région du ciel où l'on sait qu'il se trouve, chose presque impossible au moyen du télescope seul, dont le champ superficiel est extrêmement limité. On y arrive, au contraire, aisément, au moyen du chercheur qui possède un champ de vision beaucoup plus étendu, et dont l'axe, parallèle à l'axe du télescope, assure la position de ce dernier.

La clinique fournit à chaque instant des témoignages du rôle important joué par cette faculté! Elle nous montre tantôt des malades qui, réduits à la vision centrale, et y jouissant d'une perception suffisante pour lire quelques lettres rapprochées, sont cependant impuissants à se diriger sur un territoire nouveau pour eux ; et, tantôt, comme pour leur faire contraste, d'autres amblyopes qui, atteints de scotômes centraux, errent constamment relativement à la position exacte de l'objet dont ils ont reçu l'impression.

§87, — Du point aveugle ou de Mariotte (punctum cœcum) ; cercle de pénétration du nerf optique dans l'œil.

Si LouLc la surface do la rétinejôue, dans l'acte de la vision, le rôle de surface focale sensible, il est cependant un point, ou même un cercle, anatomiquement différent de celle surface et dans lequel celte sensibilité fait entièrement défaut. »

Supposons que vous soyez dehors un soir de clair de lune; fermez un œil, le gauche par exemple, et de l'aulrc fixez un instant la lune; puis d'un mouvement lent portez transversalement, c'est-à-dire dans le parallèle occupé par la lune, votre regard de droite à gauche, c'est-à-dire vers le nez. Pendant un premier temps de ce mouvement, vous continuez à voir la lune comme si elle s'éloignait vers la droite, mais tout d'un coup il se produit un phénomène curieux. Si votre regard est à peu près exactement mainlenu dans le parallèle lunaire, il arrive à votre grande surprise un instant où la lune disparait; vous ne la voyez plus. Cependant continuant le mouvement, la voilà qui reparaît au bout d'un court moment. Si alors vous mesuriez l'étendue angulaire du mouvement opéré, vous trouveriez que cet angle est d'environ 15°.

Mais il n'est pas besoin de la présence de la lune au-dessus de l'horizon, pour vous édifier sur la réalité de cette observation, et vous pouvez la reproduire dans votre cabinet.

A cet effet dessinez sur un tableau, noir je suppose, placé vertical lement devant vous, une petite croix blanche et, un peu à droite, suj la même horizontale, un cercle coloré en blanc.

Fermez alors, comme dans l'observation précédente, l'œil gauche et fixez attentivement votre regard sur la petite croix blanche, vous voyez indirectement, à quelque distance, le cercle blanc sur votre droite.

Vous vous éloignez alors du tableau très doucement, l'œil droit toujours fixé sur la croix, le cercle blanc parait de plus en plus net : quand tout d'un coup, il disparaît.

Si, dans ce moment, vous mesurez votre distance au tableau, celle de la croix au cercle étant d'ailleurs connue, vous trouvez encore que cette dernière distance sous-tend, dans votre œil, un angle de lo°.

Continuant à vous éloigner, le cercle reparait pour ne plus disparaître.

La même expérience faite avec l'autre œil, donnerait, en sensinverse, le même résultat.

Déplacez-vous, durant la disparition du cercle, l'œil, soit en haut,, soit en bas, le cercle réapparaît comme dans le déplacement sur la droite ou sur la gauche.

11 existe donc, dans le champ visuel de chaque œil, une partie oui

l'on ne distingue rien, un point qui demeure insensible à la lumière qui le vient frapper. Ce point a reçu le nom de tache meugle ou de Mariotte, qui l'a signalé le premier.

Il est situé, comme on l'a vu, à 15° environ du point de fixation ou du pôle de l'œil, et sur la rétine, du côté nasal de ce dernier.

Or, en cette région, et à cette distance environ, existe dans l'œil un cerclé remarquable, à savoir : le cercle de pénétration du nerf optique. , Et c'est en effet ce point qui, dans toute la surface de la rétine, demeure seul insensible à la lumière qui le frappe : Donders, par l'observation ophtalmoscopique, Coccius par l'auto-ophtalmoscopie, s'en sont l'un et l'autre directement assurés.

Ces diverses expériences faites avec soin ont permis de définir la forme même de la tache aveugle; on lui a trouvé les formes et les dimensions du disque optique. On a reconnu ainsi : 1° que ce dernier avait un diamètre apparent (tache aveugle, de 3°5 environ) et, un réel de lmm5 à lmm8; 2° que sa distance au pôle de l'œil ou fovea centralis, était de centre à centre, de 3nim8, ou angulairement de 15° environ.

Pour désigner autrement, dit Helmholtz, la grandeur apparente que la tache aveugle occupe dans le champ visuel, nous dirons que onze pleines lunes pourraient s'y ranger à la file sans dépasser son diamètre, et qu'à une distance de 6 à 7 pieds, une figure humaine peut y disparaître en entier.

Nous ajouterons à ce rapprochement cette autre donnée approximative. La lune sous-tend un angle visuel d'environ 1/2 degré. Le mouvement de l'œil, dans notre première expérience, faite sur le disque lunaire, correspond donc à environ 30 fois le diamètre apparent de cet astre.

Insensibilité des fibres du nerf optique à la lumière. — Mais de toutes ces observations, la conséquence la plus importante à retenir est leur résultat physiologique : Il appert en effet de ces expériences que les fibres mêmes du nerf optique sont insensibles à la lumière, au moins dans les limites de leur cercle de pénétration.

D'autres considérations démontrent non moins péremptoirement qu'elles le sont encore jusque clans la rétine.

On le conclut immédiatement de la simple observation de leur disposition anatomique. Les fibres du nerf optique se distribuent dans les couches superficielles de la membrane, et parallèlement à sa surface. Elles en occupent le tiers antérieur. Cette distribution a lieu par rayonnement dans le plan môme de ces couches. Tout rayon lumineux qui rencontre une fibre en un point de son parcours éveillerait donc, si elles étaient directement sensibles, une sensation qui ne pourrait être rapportée par le sensorium à ce seul point, mais bien

102 PONCTIONS SUPÉRIEURES DE LA RÉTINE. [o«

à tous les points de la surface rétinienne parcourus par cette fibre radiée. 11 n'y aurait donc plus localisation exclusive de La sensation en un point, mais sur tout un rayon du cercle.

Or, nous avons vu que les sensations visuelles étaient propres et exclusives à chaque point impressionné.

Il appert de cette dernière remarque, comme de l'observation précédente, que les fibres du nerf optique ne sont pas les organes directs de la sensation lumineuse. Leur rôle ne peut donc être que celui d'organe de communication entre la rétine, siège des sensations lumineuses, et le cerveau, lieu d'élaboration supérieure de ces sensations.

La façon dont se comporte la tache aveugle dans la vision nous servira plus loin, § 122, d'exemple pour la distinction des différentes formes de scotômes. Elle est très nettement formulée dans l'appréciation suivante de M. Helmholtz :

« Au punctum cœcum ne répond aucune espèce de sensation, » et les expériences démontrent bien, directement, qu'en cet endroit la sensation fait défaut. » On n'en démontre l'existence que par des épreuves négatives. La région du point aveugle se traduit exactemen dans notre sensorium comme une absence de toute sensation, ainsi qu'il en est pour les régions de l'espace situées en dehors des limites de la rétine.

§ 88. — Coup d'œil d'ensemble sur les propriétés de la rétine.

Les propriétés de l'organe visuel que nous venons de définir se manifestent dans nombre d'espèces dès les premiers actes de la vie de relation. Il y a donc lieu de les considérer comme innées, ainsi que l'accord primordial du principe de direction visuelle avec la conscience du mécanisme locomoteur (conscience musculaire). (§383.)

D'après « Abbots » (On Sight and Toitch, London 1864), sir Joseph Bank, a vu un poussin chercher à attraper une mouche, pendant que la coquille traînait encore à sa queue. Suivant le môme auteur, des faits de ce genre s'observent généralement chez les oiseaux qui construisent leur nid, à une faible hauteur. » (Citation de M. Donders.)

Ces observations-là sont de tous les jours, et vulgaires dans la vie des champs.

Dans les observations faites sur des aveugles-nés mis par une opération en possession subite du sens de la vue, entièrement nouveau pour eux, Daviel et Jantn rapportent que les malades, en commençant à voir, portaient la main, en avant, en ligne directe de leurs yeux : ils ne se trompaient pas sur le haut et le bas relatifs.

En un mot, leur sensation était immédiatement extériorisée et non seulement elle leur révélait un objet extérieur, le différenciant ainsi de leur moi., mais encore faisait en même temps naître l'idée de sa direction dans l'espace par rapport à ce moi.

Les observations faites par Chésclden et Nunneley, quoique différentes en apparence de celles-ci, s'y rapportent cependant, et conduisent à la même conclusion. Les malades, rapportent ces observateurs, disaient que les objets touchaient leurs i/ai.r,

mais la surface et non le i'ond de ces organes (ce que n'ont pas entièrement apprécié ces observateurs). Car, ajoutent-ils, quand ils marchaient, ils portaient les mains étendues en avant, comme pour se préserver d'un choc.

Si la notion de la distance mente n'apparaît pas subitement éveillée chez ces sujets, l'extériorité de la sensation l'est assurément, et môme sa direction : c'est sur le diamètre rétinien qu'ils avancent leurs mains protectrices.

Quant à la forme et à la dimension des objets, les mêmes observations témoignent Lianimement que les malades opérés n'en avaient primitivement aucune idée. Le contact leur révélait des corps polis ou rugueux, pesants ou légers, froids ou chauds, voilà tout ; quant à la forme, tout leur parut nouveau : ils ne reconnurent à la vue aucun des objets qui leur avaient été jusque-là familiers par le contact.

En présence de ces observations, nous ne croyons pas faire preuve de témérité en considérant la rétine comme le seul organe apte à nous révéler la direction et la forme. En elle est déposé le sens géométrique tout aussi positivement que celui des couleurs.

Par cette proposition, nous rompons évidemment avec la doctrine la plus généralement acceptée, celle, déjà près de deux fois séculaire, de l'évêque Berkeley :

« La vue, disait ce philosophe, n'est qu'un élément à introduire parmi les enseignements interprétés par le toucher et l'éducation. »

Dissentiment, dirons-nous cependant, qui est moins radical qu'il ne semblerait au premier abord.

Une éducation complète des éléments de la vie de relation doit sans doute être considérée comme la résultante de l'apport de tous les sens ; et la doctrine de l'évolution progressive des espèces impose, comme conséquence, cette proposition à tous ses adeptes.

Mais l'éducation progressive des individus transmet sans doute à leurs successeurs ses résultats acquis, au moyen de localisations organiques précises et spéciales.

L'absence de toute notion de la forme ou de la dimension chez l'homme dont la rétine n'a jamais reçu d'image, la présence ultérieure de cette notion quand l'habitude ou l'exercice sont intervenus, suffisent à établir que la rétine est le siège exclusif de l'apparition, puis du développement de cette idée et de ses dérivés: le toucher immédiat ne suffit jamais à la procurer à lui seul.

D'autre part, s'il est impossible de reconnaître chez l'homme, à sa naissance, l'existence de cette notion, il est clair qu'on la constate dès la première heure, dès les premières minutes, chez nombre de jeunes animaux (exemple ci-dessus despoussins d'Àbbotts).

La notion de la forme est donc localisée dans la rétine * c'est là que l'âme trouve déposée la notion de l'espace étendu et de ses divers attributs. C'est là, et là seulement, qu'elle pourra faire connaissance avec les bases de la géométrie, forme et dimensions.

Dans les observations dont nous venons de résumer l'esprit, la notion de la distance absolue ou relative des objets manque d'abord entièrement aux sujets ; ils ne l'acquièrent que graduellement et par l'éducation.

Sur ce point, ces observations sont incomplètes, et l'on n'en peut tirer de conséquence en un sens, ni dans l'autre. La notion des distances proprement dites, comme on le verra plus loin, est un résultat ou effet de la vision associée ou binoculaire ; et, dans les cas dont il s'agit, nul renseignement ne fait connaître si les opérations avaient porté sur les deux yeux, et si la vision y a fonctionné binoculairement.

Quoi qu'il en soit, deux propositions s'imposent invinciblement en présence de ces faits :

Au lever du rideau, manifestation immédiate de deux notions absolu n u i

r.ou

vellcs chez les sujets : d'abord le toucher à distance, c'est-à dire la propriété ù'exté- , riorisation de la sensation, unie à celle du sentiment de la direction.

Secondement, la notion, non moins immédiate, d'uni' forme ou figure déterminée des objets. (Notion de la continuité des surfaces et de leurs intersections, les;,] lignes.)

Rien ne peut mieux donner l'idée d'une conception innée, disions-nous en 1865, que ces propriétés si opposées de la vue et du toueber : l'une révélant la distance, le médiat; l'autre imprimant non moins nettement la notion de ['immédiat.

La rétine, disions-nous, est donc un petit cerveau dans lequel se localisent Ie3 propriétés exclusives et spéciales renfermées sous les idées :

1" De lumière ;

2° De couleur ;

3° D'extériorisation des sensations ;

4° De projection individuelle de ces sensations sur une direction géométrique déterminée (la normale à sa surface) ;

5° De la sensation de continuité des surfaces et des lignes dans l'étendue d'une image de mêmes quantité et qualité de lumière.

Les attributs géométriques de Yespace, la notion des formes et la distinction des objets entre eux sont de simples corollaires de ces merveilleuses propriétés.

Ces propriétés sont, de plus, innées dans. Yindividu.

Maintenant, le sont-elles dans l'espèce elle-même et de toute éternité (ce que l'on semble supposer quand on prononce le mot inné; et ce qui ne nous serait pas plus intelligible qu'aux écoles dites empiristiques) ; — ou bien ont-elles été acquises par les races qui les possèdent, graduellement, par la transmission des bienfaits d'une éducation héréditaire, conservée dans l'évolution organique.

La discussion d'une semblable question semblerait au premier abord entièrement hors de propos dans un précis de science pratique. Ses termes sont loin d'être encore incontestés, et cela ne surprendra personne, vu leur grand voisinage de la métaphysique. Nous ne nous y déroberons pourtant pas, obligé que nous nous voyons à suivre sur ce terrain des écoles physiologiques rivales.

Tous ceux qui ont lu le grand ouvrage de M. Helmhollz (optique physiologique) savent quelle place tiennent, dans les théories qui nous occupent ici, les écoles désignées par réminent auteur sous le nom d'écoles empiristiques et nativistiques ; écoles en apparence très opposées. Or, il nous a paru que ces divergences entre . écoles purement physiologiques dans leur objet, ne reposaient que sur des malentendus; car, acquises les unes et les autres à l'idée transformiste ou évolutionniste. elles devaient logiquement concorder et non se scinder.

Pour les unes et les autres, en effet, le fait de la transmissibilité héréditaire de propriétés, attributs, tendances ou qualités notoirement acquis par la race, à une époque quelconque de son développement, est d'incontestable observation.

Or, la communauté de ce point de départ chez les physiologistes modernes ne laisse plus de place parmi eux aux deux principes opposés que semblent proclamer les dénominations, si contraires, de nativistiques el d'empiristiques. Ces distinctions, immenses en métaphysique, n'ont plus raison d'être entre partisans de l'évolution transformiste.

Dès que les nativistiques peuvent limiter la notion de l'innéité dans Y individu, el les empiristiques étendre l'éducation à la race, ces deux expressions peuvent qualifier la même doctrine et le différend entre eux disparait.

Une seule question subsiste, mais elle est de pure métaphysique, et, en cette qualité, ne nous regarderait pas. Cependant la physiologie, dans ces rudes problèmes, côtoie de trop près la métaphysique; elle rencontre trop fréquemment ses dogmes autoritaires en travers de sa route. — et le discord dont nous venons de

IiKÇON.1 PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE DE L'ŒIL. 105

parler en est un exemple entre mille, - pour que nous ayons le droit de délimiter nos territoires par de claires définitions.

Dans l'espèce, cette nécessité s'impose et, particulièrement, quant au sons à attacher dorénavant à l'expression tant de l'ois séculaire, Vidées innées.

Quand j'étudie, par l'observation, une race animale et que je constate qu'une certaine qualité de dressage, que je n'ai qu'avec beaucoup de peine et de soins réussi à faire acquérir par un individu de cette race, me coûte moins de peine et de soins à faire naître chez le produit immédiat de ce sujet; moins encore chez le produit au second degré, et qu'enfin arrivé à un certain terme de la série descendante, la qualité en question apparaît spontanément et sans nouvelle direction de ma part, chez ce dernier produit, pour continuer ensuite à se manifester chez les successeurs sans nouvelle intervention de l'enseignement, je ne puis conclure autre chose que ceci : voilà une qualité présente dans cette race depuis tant de générations, et qui y faisait défaut auparavant; voilà une qualité acquise par la race, une qualité nouvelle pour elle, mais qui, pour les jeunes qui apparaîtront maintenant, sera une qualité (ou idée) innée.

Voilà un sens nouveau qui s'attache forcément au terme «i;wze ; » que ne connaissait pas l'ancienne philosophie, et qui naît directement de l'observation de l'évolution, du développement des races.

L'àme (nous ne nous appesantissons pas sur sa définition, la prenant comme la simple intégrale des qualités mentales), dans cette observation des faits, se voit donc enrichie. Elle a gagné quelque chose par la voie des seiis. Elle n'est pas aujourd'hui chez cet animal ce qu'elle était chez son arrière-aïeul au centième degré, elle a acquis un attribut de plus et qui désormais fait partie d'elle.

La masse intellectuelle ou morale de cette race est donc susceptible de plus ou de moins. Second point : ces qualités ou idées semblent « sensoriellement » localisées.

Expliquons-nous : nous venons de reconnaître dans le mécanisme spécial de la vision que les notions de forme et de grandeur, de distance, en un mot, d'espace, naissent chez l'homme dans la rétine.

Et, d'autre part, que nombre d'animaux oftrcnt, au moment même de la naissance, ces notions parfaitement développées. Il est, dès lors, difficile d'admettre que la rétine, point de départ, siège et organe générateur de ces notions, ne fasse point partie intégrante et capitale du siège plus étendu de l'âme pensante et n'y occupe une partie essentielle de son département géométrique.

Voilà donc un département intellectuel — celui de la psychique géométriqiee — qui prend bien manifestement naissance, dont le foyer initial des rayonnements futurs est bien évidemment localisé, dans un organe du sentiment, dans la cellule nerveuse rétinienne.

Quand nous nous trouvons en présence d'un de ces encéphales sublimes dans lesquels s'épanouit en souverain le génie géométrique, comme ont été ceux d'un Newton ou d'un Descartes, notre pensée remonte de génération en génération l'échelle transformiste, et venant enfin rencontrer la cellule rétinienne, montre avec stupeur dans cet infiniment petit, l'œuf qui a produit ces géants.

Nous voilà bien loin de cette jolie phrase qui jadis suffisait à dissiper ces grandes obscurités : « L'homme est une intelligence servie par des organes. »

Or, dans les exemples qui servent de hase à ces déductions, chez cet aveugle-né qui ne conçoit la distance que comme la longueur du temps employé à se rendre d'un lieu à un autre, la forme que comme la différence entre le rude et le poli, te Pointu on l'émoussé, qui n'a, en un mol, nulle notion de la l'orme, ni de l'espace, aussi longtemps que sa rétine ne les lui a pas révélés, où se trouve chez celui-là l'intelligence géométrique? N'est-clle pas absolument sans étendue tant que la

rétine ne lui a pas apporté non ses services, mais sa surface, la sensation géométrique elle-même?

Nihil est in intelkctu (géométriquement) r/nùd non piïùs fuarit impressum in retiné.

Nous aurons à rappeler ces conclusions et peut-être à les développer, lorsque nous aborderons, dans notre dernière partie, l'étude de la vision associée ou binoculaire, complément nécessaire de ces remarquables mécanismes.

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