DE PLUSIEURS PHÉNOMÈNES VISUELS NON CLASSÉS
Dans l'étude clinique de la vision, d'autres perturbations se rencontrent encore, en dehors de celles qui dérivent de la réduction graduelle du champ de l'accommodation, ou de celle de l'acuité visuelle proprement dite ; perturbations de formes diverses qui ne trouvent de classement que dans l'analyse de leurs caractères et que, pour cette raison, nous réunirons, malgré leurs dissemblances, dans un même chapitre. La raison s'en apercevra en ceci que leur exposition descriptive et analytique en formera presque toute l'histoire.
Ces perturbations appartiennent, pour la plupart, aux phénomènes dits enloptiques, au premier rang desquels on trouve la multiplicité des images ou la polyopie uni-oculaire.
§ 171. — Spectre étoilé du cristallin. — Phénomènes de la polyopie
uni- oculaire.
Quand on rapproche de soi, en deçà du punctum proxùnum, l'optomètre à cheveux ou à soies de de Graèfe, on cesse de voir distinctement chaque fil. D'après la théorie, rien à cela de surprenant, chaque point focal étant remplacé par un cercle de diffusion. Mais ce qui sur-
leçon.] SPECTRE ÉTOILE DU CRISTALLIN. 235
prend à bon droit, si l'on examine bien attentivement cette image confuse du fil, c'est qu'elle n'est pas simplement confuse, elle est double, triple, ou multiple en un mot. Au lieu d'un fil, mal défini, grossi, on voit sur une ombre vague, se dessiner un certain nombre de fils inégalement perceptibles, mais incontestables.
Si, au lieu d'un fil, on prend un point, de moins d'un millimètre d'étendue, se détachant en noir sur fond blanc, ou en blanc sur fond noir, et qu'on fasse sur lui la même expérience, dès qu'on l'apporte en deçà du punctum proximum, le même phénomène apparaît : au lieu d'un point plus large, plus confus, on aperçoit distinctement, autour d'un point central, une petite couronne de points semblables qui l'enveloppe.
Le phénomène est très net si l'on fait l'expérience avec le trou d'épingle placé contre le jour, et se détachant sur le fond éclairé du ciel ou sur une muraille blanche.
Après avoir constaté ce phénomène, rapprochons encore le trou d'épingle de nous , ou plutôt , rendons-nous , pour la distance à laquelle nous le tenons, un pied, je suppose, très myope ou très hypermétrope, en plaçant devant notre œil un verre positif ou négatif de 10 à 12 centimètres; alors, au lieu de la couronne de points entourant le point central, nous voyons devant nous un cercle lumineux pâle plus ou moins grand, étoilé, c'est-à-dire divisé en segments réguliers appartenant au type hexagonal. Dans cette situation relative, éloigne-t-on ou rapproche-t-on l'écran percé du trou d'épingle, on constate que chacun de ces segments de cercle correspond à l'un des points de la première expérience ; qu'en éloignant l'écran , chaque petit point de la couronne agrandie devient un segment, et réciproquement dans le mouvement inverse. Ajoutons que tous ces phénomènes disparaissent et font place à la vision nette d'un seul point, dès que l'écran rentre dans le champ de la vision distincte (voir fig. 52).
Il suit de là qu'il existe dans l'œil quelque appareil qui y joue le rôle de l'optomètre de Scheiner, multipliant comme lui les images, quand l'objetvisuel estplacé en deçà ou au delà du point d'adaptation.
La figure étoilée et régulière de l'expérience précédente rappelle trop celle de la formation histologique du cristallin, pour ne pas indiquer tout d'abord que cet organe est lui-même l'optomètre multipliant dont nous venons de constater les effets. On s'assure qu'il en est ainsi en observant, à L'éclairage latéral, le cristallin d'une personne plutôt âgée, après dilatation do la pupille. On voit alors objectivement ledit optomètre hexagonal. Enfin, on le retrouve si L'on re-
prend avec des cristallins d'animaux un peu âgés, et objectivement, les expériences que nous venons de rapporter, en prenant un écran de verre dépoli pour remplacer la rétine. On reproduit alors les segments triangulaires dont chacun correspond à une image, au delà ou en deçà du foyer, mais qui tous se fusionnent en un seul lorsque l'écran est au foyer. On a reconnu, de plus, que les phénomènes dont il s'agit sont d'autant plus accusés que le cristallin porte plus évidentes les traces de ses divisions hexagonales histologiques, c'està-dire qu'il est, .cseterù paribus, plus âgé.
C'est donc à cet organe qu'il y a lieu d'attribuer : 1° Le spectre étoilé, qui se produit quand on se place en présence d'une source plus ou moins abondante de lumière, parcourant le corps vitré à l'état de rayons parallèles (expérience des spectres perlés) ;
2° Les images multiples de la polyopie uni-oculaire, lesquelles se manifestent quand, en deçà ou au delà de la distance pour laquelle l'œil est adapté, l'objet visible n'est pas trop éloigné du point d'adaptation (comme dans le cas des points en couronne de l'expérience ci-dessus).
Des images multiples se rencontrent parfois en l'absence du cristallin. Il est clair, dès lors, qu'elles ne sauraient, en semblables circonstances, lui être attribuées. On reconnaît alors que, si le cristallin manque, il existe un autre réseau qui le remplace dans ses fonctions d'optomètre multiplicateur. Ce sont de petits tractus membraneux, développés par une iritis ou formés par la capsule après l'extraction du cristallin, et qu'on peut reconnaître à l'ophtalmoscope. De plus, au moyen d'une lentille qui corrige l'aphakie (leçon 16e), on fait disparaître du même coup la polyopie.
Le mécanisme par lequel sont produites les images multiples de la polyopie uni-oculaire avait fait penser, au premier moment, que le cristallin était composé de différents segments ayant anatomiquement des foyers différents. Sur cette idée reposait la conception de l'une des formes de l'astigmatisme irrégulier. L'analyse plus exacte du phénomène, montre que les foyers de deux segments ne sont pas différents, quoique, dans certaines circonstances, ces segments donnentdes images différentes. Ces images distinctes ne se rencontrent, en effet, qu'en deçà et au delà du foyer même de la réfraction actuelle de L'œil] Mais, au foyer exact, toutes se confondent et se fusionnent. Les segments ont donc même foyer pendant l'acte physiologique, et le cristallin n'est pas, comme on l'a dit, une lentille à plusieurs foyers.
C'est au spectre étoilé que sont dues et la forme des étoiles, constante pour un même œil, différente pour chacun, et les apparence! stellaires de tous les points fortement lumineux et très éloignés ou très petits.