‹ La vision et ses anomaliesChapitre 83 sur 213 · LEÇON.] LUMIÈRE PROPRE DE LA RÉTINE · texte numérisé non relu

LEÇON.] LUMIÈRE PROPRE DE LA RÉTINE

Au moment de transcrire les lignes qui vont suivre et dans lesquelles nous nous proposions d'exposer notre manière de nous rendre compte de ce phénomène difficile à interpréter, nous avons rencontré dans la littérature spéciale, toutes formulées déjà, les idées que nous nous formions de son mécanisme.

Elles sont dues à notre savant ami le professeur Monoyer (de Lyon), et ont été publiées par lui, pour la première fois, dans le Bulletin de la Société des sciences naturelles de Strasbourg, en 1868.

§ 186. — De la lumière emmagasinée dans les milieux transparents de l'œil, ou fluorescence, comme origine supposante du phénomène.

Parmi les conditions physiologiques inséparables de toute production d'images dans l'œil, il n'en est aucune qui s'adapte aussi parfaitement à la question soulevée que la propriété inhérente aux milieux transparents de l'œil d'emmagasiner pour un certain temps la lumière qui les a traversés, propriété connue sous le nom de fluorescence (§ 170).

On sait que, lors de l'absorption des rayons lumineux par les corps transparents ou au moins translucides, il arrive qu'une portion de ces rayons y développe certains effets chimiques, à la suite desquels lesdits milieux se mettent à émetti'e, à leur tour, de la lumière diffusée dans tous les sens; la substance elle-même devient aussi éclairante. Tel est l'état lumineux désigné sous le nom de phosphorescence, s'il dure plus longtemps que l'action de la lumière primaire, et fluorescence, ou dispersion intérieure vraie, s'il cesse avec l'action de la lumière initiale.

Or, les milieux transparents de l'œil sont doués de la fluorescence. Gela a été démontré par les recherches de Briïcke, d'Helmholtz, de notre collègue le professeur Regnauld.

Eh bien , ne serait-ce pas là la source de la lumière propre de la rétine? Non pas la stricte fluorescence, phénomène éphémère, et dont la définition implique la cessation avec la cause qui l'a produit, mais une faible phosphorescence, c'est-à-dire la fluorescence quelque peu persistante, car les deux propriétés n'ont que cette survivance pour caractère différentiel.

Au point de vue strict, nous dépassons ici quelque peu le réel enseignement expérimental. Il n'est effectivement pas démontré, par des expériences positives, que la fluorescence des milieux dépasse la durée de l'action lumineuse primaire. Mais, d'autre part, on remarquera de quelle délicatesse supérieure est l'organe chargé ici de l'observation. C'est la couche profonde de la rétine qui se trouve préposée à l'enregistrement des effets produits par ses couches antérieures. Le

phénomène est si intime, la quantité de lumière phosphorescente nécessaire pour le produire si minime, qu'il est très concevable que des expériences de physique pure non dirigées vers cet objet, n'aient pas eu qualité pour l'accuser s'il existait.

A l'appui de cette hypothèse, l'emmagasinement temporaire de la lumière après la traversée des milieux de l'œil, nous rappellerons le caractère, temporaire également, de la durée des manifestations possibles de la lumière propre de la rétine. La dissipation de la lueur intérieure, après un temps très limité; le retour plus ou moins attendu, mais fatal, aune obscurité parfaitement noire, est, nous semble-t-il, un fait en parfaite concordance avec la supposition d'un état intermédiaire entre la fluorescence et la phosphorescence, ou d'un emmagasinement d'une durée assez appréciable de la lumière primaire. Les deux circonstances sont parfaitement concordantes.

Nous nous associons si entièrement à la conception de M. Monoyer que nous n'avons pas eu le courage d'abandonner notre propre exposition en faveur de la sienne. C'est une manière indirecte de nous rattacher de loin à l'honneur qui lui en revient. On ne nous le reprochera pas, nous l'espérons, en considération de cet avantage qu'une idée nouvelle qui reconnaît deux origines différentes, et conduisant par des voies non concertées à des conséquences identiques, reçoit de cette concordance spontanée un peu plus d'appui que d'une simple adhésion a posteriori.

§ 187. — Découverte de Boll. — Existence d'une couche de substance de couleur pourpre tapissant la surface postérieure de la rétine.

Les problèmes soulevés par les faits qui précèdent et d'autres qui n'intéressent pas moins l'optique physiologique, vont voir s'ouvrir de nouveaux aspects par tout un ensemble de faits aussi imprévus que considérables.

Chacun sait qu'au commencement de 1877 la science s'est enrichie d'une véritable révélation sur la constitution intime et le fonctionnement de la rétine. Le professeur Boll, de l'Université de Rome, venait de reconnaître et de démontrer que les images rétiniennes n'étaient point de simples effets vibratoires d'ordre physique, directement transmis des ondes lumineuses aux éléments nerveux primitifs, mais de véritables images photographiques impliquant une altération préalable du tissu, en d'autres termes, un acte chimique. Dans la couche externe ou postérieure de la membrane de Jacob, il existe une substance matérielle, colorée, inconnue jusqu'à nos jours, et dont la décomposition, sous l'influence de la lumière, se traduit par des altérations de sa couleur propre, en rapport avec les qualités et quan*

CEOON. POURPRE RÉTINIEN. 273

tités de La lumière incidente. La face externe de la rétine, en un mot, repose sur une plaque sensibilisée à photographie. Un intermédiaire inconnu, non soupçonné, se montre donc entre la physique pure et la physiologie. Cette couche, dont l'existence est demeurée méconnue jusqu'ici, est une subtile étendue de couleur rouge (Boll) ou plutôt pourpre (Kùhne), qui baigne le tiers externe environ de la hauteur des bâtonnets, reposant avec eux sur la couche mosaïque, ou épithélium hexagonal choroïdien (le tapis chez les animaux).

« Pour la démonstration de cette couleur rouge, dit Boll, l'animal le mieux approprié est la grenouille. Quand on divise le globe oculaire, et qu'avec de fines pinces on soulève la rétine du fond obscur que lui forment la choroïde et son pigment, elle apparaît au premier moment d'un rouge intense.,, au point de faire croire qu'on a extrait de l'œil un caillot sanguin.

« Pendant les dix et même les vingt premières secondes, dans les cas favorables (premier stade), cette couleur pâlit peu à peu, puis disparaît, ne laissant après elle qu'une légère teinte estompée, jaunâtre. Alors, pendant les trente à soixante secondes qui suivent, quelquefois pendant un temps plus long, la rétine offre un éclat de satin (deuxième stade). Peu à peu cet aspect brillant se perd aussi et la rétine devient complètement transparente, état dans lequel elle reste pendant quinze minutes et même plus (quatrième stade).

« L'examen microscopique montre que la couleur rouge du premier stade et l'éclat de satin du second ont leur siège exclusif dans la substance à lames fines qui constitue les membres externes du bâtonnet. » (Leçon 4è, § 67.)

b) Propriétés photographiques de la couche pourpre rétinienne. — Pourquoi un fait aussi saisissant que la présence d'une couleur aussi peu méconnaissable qu'un rouge souvent intense, tapissant la face postérieure de la rétine, a-t-il échappé si longtemps à l'observation de tant de scrupuleux anatomistes? Pourquoi la rétine, décrite par ces derniers comme translucide jusqu'à la découverte de l'ophtalmoscopie, reconnue comme parfaitement transparente à la suite seulement de celte grande découverte, n'a-t-elle pas, dès le principe, été investie de ses véritables caractères et présentée avec la couche' rouge qui la tapisse en dehors ?

<>n vient de le voir dans l'exposition même qui précède : c'est que e rouge rétinien est une propriété excessivement fugace, ou plutôt ^stable; que l'action de la lumière la détruit incessamment; que, partant, des rétines, étudiées toujours après une certaine durée d'exposition à la. lumière du jour, n'offraient plus à l'anatomiste leur apparence physiologique*, niais une surface décolorée.

Le rouge rétinien est, en effet, soumis à une destructibilité aussi

ll* BIOPTRIQUE OCULAIRE. [\4

assurée que rapide par la lumière. Celle d'un jour ordinaire en achèJ la décoloration en une demi-minute. Au soleil, la. destruction en serait presque instantanée.

Mais si la lumière détruit la substance rouge, par contre, l'obscurité la conserve.

Ces deux propriétés opposées contiennent en elles le caractère ou la qualité photographique des images rétiniennes, mis d'ailleurs en évidence par des expériences directes.

Des yeux de grenouille, de cabiai, de lapin, exposés dans des conditions expérimentales faciles à concevoir, et préparés ensuite dans l'obscurité ou, comme nous le verrons plus loin, à la lueur de certains éclairages monochromatiques, ont permis de reconnaître manifestement, à la face postérieure des rétines exposées, les images très nettes des fenêtres éclairées ayant servi d'objet, et dans lesquelles aux parties claires correspondait la pâleur de la membrane ; les parties noires (membrures de la croisée) étant représentées par la couleur rouge fondamentale inaltérée.

Ces expériences ont été reprises et développées encore, presque aussitôt après leur publication, et confirmées par le professeur Kuhne (de Heidelberg) 1.

c) Expériences confirmatives de Kuhne.— Dans ces expériences nouvelles, entreprises comme contrôle des précédentes, Kuhne reconnut d'abord que c'était beaucoup moins la fraîcheur des rétines à laquelle il fallait s'attacher qu'à la précaution nécessaire de les préserver de l'accès de la lumière. Le temps ne faisant plus défaut aux préparations, ce savant put reproduire avec plus de constance et de régularité les résultats acquis par l'auteur de la découverte, et même y ajouter quelques faits nouveaux, dont certains d'une grande importance.

La propriété photographique de l'appareil visuel a d'abord été mise directement hors de cause par des relevés très nets des images positives des croisées servant d'objet. Mais de plus, observation très féconde en résultats, l'auteur a pu reconnaître expressément que pendant la vie, lors de l'exercice de la vision, le rouge rétinien se reproduisait au fur et à mesure de sa décoloration.

Pénétrant plus avant dans cette voie, l'auteur put bientôt se rendre maître de toutes les circonstances de cette opération physiologique, et découvrir le siège, la matrice de cette reproduction.

d) Siège et organe de la reproduction du pourpre rétinien.— L'heureuse expérience qui démontre ce nouveau fait si considérable est des plus curieuses.

Sur un œil fraîchement énucléé et ouvert en la forme ordinaire, par division équatorialc, à la lumière sodique, l'auteur soulève délicatement un lambeau de la mena

1. Ce rouge rétinien avait été déjà rencontré sur des espèces inférieures, tuais sans donner lieu à des recherches suivies, et regardé simplement comme fait curieux par Ilannover, en 1810, chez les vertébrés; par Krohn, en 1842, chez les céphalopodes ; par Leydig, dans le type des vertébrés, rouge chez les amphibies, jaune chei les poissons.

En mars 1877. les professeurs SchuCk et Zenekcrkank le trouvèrent à Vienne, chez un supplicié, tel que lîoll l'avait décrit dans la grenouille et le lapin. Kuhne, depuis, fit môme, des expériences sur le pourpre rétinien humain.

Page 1