DEUXIÈME PARTIE
La volition n'est la caune de rien.
RiBOT.
n n'y a pas de sensations inconscientes, pas plus que des corps tombant sans pesanteur.
I. Introduction. — Chez les animaux, nous avons pu, nous avons même dû nous borner à étudier les processus physiologiques, d'ordre physique, que les vibrations de l'éther provoquent dans l'organisme. Wous aurons à faire la même étude chez l'homme ; mais ici il faudra tenir compte d'un élément en plus, révélé par le sens intime, c'est-à-dire des sensations visuelles et des autres catégories psychiques (représentation ou projection, jugements, volition, etc.),. en tant qu'elles ont des rapports avec les processus physiologiques provoqués par les vibrations de l'éther. — Si déjà chez les animaux on a tant de peine à séparer le « physiologique » d'avec le « psychique », que . sera-ce donc chez l'homme ? Nous prévoyons qu'il sera excessivement difficile de faire la part exacte des deux ordres de faits, et d'établir les vrais rapports
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entre eux/ Avouons dès maintenant que dans l'état actuel de la science, une telle entreprise est impossible à réaliser dans toute son étendue.
Rappelons les faits physiologiques fondamentaux d'un processus visuel. Les vibrations de l'éthcr, frappant l'organe photo-récepteur, y provoquent un processus physiologique, un mouvement ou une cinèse moléculaire, que nous nommons « photo-réception ». La photo-réception à son tour provoque dans le nerf optique l'influx nerveux, une autre cinèse moléculaire, qui se propage à certaines cellules nerveuses centrales (en se modifiant probablement), puis aux fibres nerveuses dites centrifuges, aux muscles (glandes, etc.), où la cinèse se traduit par une contraction, un mouvement de masses, de notre corps en totalité ou de parties du corps (ou par un mouvement chimique, une sécrétion). La forme spéciale de ce mouvement ultime, macroscopique, dépend notamment de la mécanique macroscopique des muscles ainsi mis en activité, et du squelette, mais aussi du système nerveux. — Aux mouvements ultimes, ainsi provoqués au loin, à la suite d'une photo-réception, nous donnons le nom de a photo-réactions » ou de photo-cinèses. Il est clair que les cinèses provoquées dans le système nerveux sont aussi des photoréactions ; on pourrait les nommer photo-réactions nerveuses (ou endocinèses), pour les distinguer des photo-réactions musculaires (ou cxo-cinèses). — Tous ces processus (physiologiques) peuvent être observés, étudiés, à l'aide de nos organes des sens externes.. De plus, en tenant compte des forces dites latentes et des forces de dégagement, on trouvera que depuis les
vibrations de l'éther et la photo-réception jusqu'à la réaction ultime, ces processus successifs sont tous reliés entre eux par la loi de la conservation de l'énergie cosmique. Le bilan est loin d'être établi tout le long de la chaîne physiologique, mais nous en savons assez pour pouvoir affirmer qu'il est possible de l'établir. Tout le long de la chaîne esquissée, les processus sont donc reliés entre eux par cette loi de la constance de la somme d'énergie, ce qui revient à dire que l'un de ces processus est cause physiologique, c'est-à-dire physique, de celui qui le suit.
A cela vient s'ajouter chez l'homme le fait révélé seulement par le sens intime, notamment la sensation lumineuse. Elle naît chaque fois que l'influx nerveux arrive dans une partie déterminée de l'écorce cérébrale. La sensation lumineuse est donc aussi une photo-réaction, mais d'uae espèce très particulière ; c'est une photo-réaction « psychique ». On dit donc généralement que la photo-réception (ou les processus nerveux qui s'ensuivent)] en sont la cause. Mais il est bien entendu que celte causalité est d'un tout autre ordre que celles qui sont conformes à la loi de la conservation de l'énergie physique (voir p. i8). Aucune fraction de l'énergie physique ne disparaît coinme telle, et ne se transforme en sensation. Nous connaîtrions à la perfection le fonctionnement dé l'écorce cérébrale, que cela ne nous dirait pas « pourquoi » naît la sensation, pourquoi naît ici tel état de conscience, ailleurs un autre ; nous ne le saurions pas comme nous saurons un jour pourquoi l'arrivée de l'influx au muscle en provoque la contraction, pourquoi l'arrivée de l'influx nerveux à la glande
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provoque une sécrétion, et même une sécrétion de telle qualité ; nous ne le saurons jamais comme nous savons pourquoi une pression exercée sur un levier d'une locomotive fait avancer un train. Rien ne sert de masquer ici notre ignorance, et mieux vaut clouer en vedette, au bord de cet hiatus insondable de nos connaissances, le mot « ignorabimus » (du Bois Reymo?jd).
Ce qui est vrai des sensations l'est également des autres catégories psychiques visuelles, tels que l'extériorisation, la localisation visuelle, la volonté en tant qu'elle a rapport avec les photo- réactions. Tout ce que nous pouvons dire dès aujourd'hui, c'est que l'influx nerveux, résultant de la photo-réception, se propage dans l'écorce cérébrale, dans les centres dits d'association, où il provoque ces divers états de conscience. — Notre investigation physiologique ne peut se porter sur les états psychiques eux-mêmes, par exemple pour en déterminer l'essence. Mais nous pouvons les accepter comme donnés par le sens intime, et nous demander par exemple en quels endroits l'influx nerveux devient conscient sous telle ou telle forme psychique ; nous pouvons rechercher quels changements naissent dans les états psychiques sous l'influence de toutes sortes de variations de l'état physiologique, etc. ; en d'autres mots, nous pouvons étudier le déterminisme physiologique des états psychiques. Ce sont là questions de la science dite « psycho-physique ». — On remarquera immédiatement qu'en tant qu'elle mène à des résultats incontestables, dépassant ce que nous a fourni la psychologie interne, la psycho-physique fait jen réalité^partie
L\ VTSION CITEZ L HOMME TTQ
intégrante de la physiologie, et surtout de la physiologie des organes des sens.
L'observation « vulgaire » et certaines spéculations psychologiques pures ont fait admettre entre les faits physiologiques et les faits psychiques des rapports de causalité que nous devons regarder de plus près. — Trois éléments d'un acte visuel s'imposent au vulgaire avec une évidence absolue : l'agent physique, la réaction motrice ultime, et le fait psychique. Les deux premiers sont révélés par les sens externes, le dernier par le sens intime. C'est entre ces trois ordres de faits qu'on a établi des relations de causalité, qui devaient forcément pécher sous plus d'un rapport, vu qu'en les établissant on ignorait réellement (ou de parti pris) les photo-cinèses nerveuses, qui ont cependant une importance prépondérante dans la question. Bien plus, nous allons voir qu'en établissant ces prétendus liens de causalité, le plus souvent on néglige absolument l'tm de ces trois termes : en parlant des sensations, on néglige les réactions, et en parlant de ces dernières, on néglige les réceptions (par exemple en cas de mouvements voulus).
Le chapitre des sensations visuelles est généralement conçu tout entier sans qu'on tienne compte des photo-réactions physiologiques. Ces sensations sont généralement envisagées comme Faboutissant ultime et unique de tout processus photo-récepteur, ce qui est une erreur profonde. — Mais il y a plus. Le « sens vulgaire », la mentalité de la foule, a fait de la qualité psychique, « sensation lumineuse », un attribut de l'agent physique, c'est-à-dire des vibrations de l'élher, ou encore des corps qui émettent ces vibra-
tions. La logique a depuis longtemps montré la fausseté de cette manière de voir. Si quelque chose est lumineux, rouge, bleu, c'est nous-même, ou plutôt notre conscience.
D'autre part, le même « sens vulgaire » et certaines conceptions psychologiques voient dans certains états de conscience, dans la « volonté », etc., là cause réelle de diverses photo-réactions motrices. Ceci est aussi peu légitime que d'attribuer à l'agent physique les qualités sensorielles. Si on nomme les états psychiques « causes » des mouvements, encore une fois il s'agit d'une causalité qui ne suit pas les lois de la conservation de l'énergie. Pour nous, physiologistes, ce ne sont pas là des causes (voir p. 117). Nous aurons à rechercher aux mouvements visuels des causes physiologiques, reliées à ces mouvements par la loi de la conservation de l'énergie. Si nous pouvions supprimer les faits de conscience, sans toucher à l'intégrité anatomique et physiologique de l'appareil nerveux, nos photo-réactions continueraient à se produire normalement. Nous pensons que cette expérience est irréalisable. Songeons cependant aux photo-réactions compliquéees d'un pigeon privé de son écorce cérébrale. — La volition, dit excellemment Ribot*, nest la cause de rien, mais il ajoute : « Les actes et mouvements qui la suivent résultent directement des tendances, sentiments, images et idées qui ont abouti à se coordonner sous la forme d'un choix. » — Nous, physiologistes, nous devons ramener à des dimen-
I. RiBOT (Th.). Les maladies de la volonté. Paris, i885, 3« édit.
siens physiologiques toutes ces catégories psychiques, ces « tendances, ces sentiments, ces images, ces idées, etc », tout comme la « volition » ; autrement dit nous devo^s rechercher les processus physiologiques dont ces états de conscience sont les épiphénomènes psychiques. La phrase de Ribot devient alors celle-ci : « Les actes et mouvements qui suivent la volonté résultent directement d'innervations centrales diverses », — et nous y souscrivons des deux mains.
Inutile de relever expressément que cette tache ne peut pas être accomplie dans toute son étendue, et qu'en physiologie visuelle notamment, force nous sera de parler encore des états psychiques. Mais il est bien entendu que, pour nous physiologistes, les termes psychiques ne sont que des étiquettes appliquées sur des processus nerveux non encore étudiés. Ce sont béquilles psychologiques nécessitées par notre ignorance en physiologie, et dont nous nous débarrasserons au fur et à mesure que notre savoir physiologique s'étend.
La psychologie enseigne que le fait psychique élémentaire, simple, fondamental, serait la sensation. Tous les autres, y compris la volonté, seraient dérivés des sensations, seraient composés de plusieurs sensations. Pour le comment de cette dérivation, nous renvoyons aux divers articles de cette « bibliothèque » (volonté, imagination). On range volontiers les faits psychiques visuels sous deux rubriques : celle des sensations visuelles et celle de la perception visuelle de l'espace ou extériorisation visuelle, ou encore vision proprement dite. En cela, l'école ré-
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gnante en physiologie visuelle a emboîté le pas à la psychologie : les faits d'extériorisation visuelle seraient compliqués, comparés à ceux des sensations visuelles, qui seraient simples. — Nous verrons toutefois que les faits ne légitiment çuère cette manière de voir. En effet, sous le nom de « sensations visuelles » on décrit un ensemble de faits psychiques visuels dont le déterminisme physiologique est certainement moins bien déterminé que celui des faits d'extériorisation visuelle. Il ne semble donc pas, physiologiquement parlant, que la sensation visuelle soit plus simple que Textériorisation visuelle. Au contraire, nous verrons que phylogénétiquement parlant, les faits d'extériorisation visuelle semblent avoir précédé ceux des couleurs et dés sensations visuelles en général.
Dès maintenant on entrevoit le « pourquoi », ou le déterminisme physiologique de tout un ensemble de phénomènes visuels d'extériorisation. Dès maintenant donc, nous pouvons les envisager à un point de vue purement physiologique, en nous bornant à signaler les états psychiques correspondants, comme de simples épiphénomènes psychiques des processus nerveux. Ce sont les phénomènes fondamentaux de ce qu'on décrit généralement sous le nom d'extériorisation des sensations visuelles, de projection visuelle, de vision proprement dite, monoculaire et binoculaire. Contrairement au procédé habituel, nous allons commencer par discuter ces derniers actes visuels, plus accessibles à l'analyse physiologique, puis seulement nous parlerons des sensations visuelles.
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EXTÉRIORISATION VISUELLE. — PERCEP- TION VISUELLE DE L'ESPACE. — VISION PROPREMENT DITE.
IL Définition de. 1^ vision corporelle. — « Voir » c[uelque chose, v. dit-on communément en langage psychologant, spîrîfualiste, c'est reporter en dehors de nous nos qualités sensorielles visuelles, et les rattacher à leur cause physique (supposée), à l'objet qui émet les vibrations de l'éther. « Extérioriser », « projeter » sont d'autres désignations pour cette opération psychique. — Sous le nom de « vision corporelle » la physiologie comprend donc l'ensemble des faits physiologiques visuels qui sont accompagnés de cette extériorisation de nos sensations visuelles.
Le déterminisme physiologique des faits d'extériorisation visuelle comprendrait les questions suivantes : a) la marche de la lumière dans l'œil (dioptrique oculaire, emmétropie, myopie, hypermétropie, astigmatisme) ; b) l'accommodation de l'œil ; c) la photo réception ; d) les processus nerveux qui suivent la photo -réception (photo-réactions nerveuses) ; e) les photo-réactions motrices, et f) pour mémoire au moins, les phénomènes psychiques dits d'extérioration visuelle. — Inutile de dire que cette carte-programme présente encore d'immenses espaces inexplorés.
Notre objectif spécial étant d'envisager la vision au point de vue psychologique, nous allons nous attacher surtout aux faces du problème qui donnent lieu à des considérations psychologiques. Nous négligerons donc la réfraction de la lumière dans l'œil ;
elle est depuis longtemps devenue un chapitre achevé de physique appliquée, ne présentant plus de prise aux, spéculations psychologiques. L'accommodation est aujourd'hui en majeure partie — mais pas tout à fait — dégagée des mystères psychiques. Nous en dirons un mot. Le processus même de la photo-réception, bien que peu connu encore, est cependant envisagé comme un fait d'ordre purement physiologique (malgré que certains auteurs y admettent « quelque chose de lumineux »). Nous aurons à nous occuper surtout des photo-réactions psychiques, mais aussi des photo-réactions physiologiques, en tant qu'elles révèlent des rapports spéciaux avec les photoréactions psychiques.
Réduite à sa plus simple expression, à la vision d'un point, l'opération de l'extériorisation consiste, comme on dit communément, à porter un double jugement visuel : a) sur la direction dans laquelle se trouve ce point par rapport à nous, et b) sur la distance de ce point par rapport à nous. La première vision est celle de la direction ; la seconde est la vision de la distance. Nous adoptons pour notre exposé cette distinction psychologique, bien qu'en réalité il n'y ait pas de vision de direction pure, et que toute vision est en môme temps une vision de la distance.