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PREMIÈRE PARTIE

Pour le biologiste, il ne saurait y a^oir de psychologie animale.

(Uexeûll).

Introduction.

1. Des sensations visuelles chez les animaux. — Qui voudrait refuser aux animaux supérieurs toutes sensations, et spécialement les sensations visuelles ? — Le singe possède un organe visuel constitué jusque dans les petits détails sur le plan de celui de Thomme. D'autre part, sous l'influence de la lumière, il se comporte en somme de la même façon que l'homme. Celui qui contesterait que chez le chimpanzé par exemple, l'excitation de la rétine par la lumière, produise les mêmes effets que chez l'homme, y compris les sensations visuelles, au degré près, nous le voulons bien, ferait étalage d'un « orgueil spiritualistc » qui n'est plus guère partagé par aucun naturaliste. — Et ce qui est vrai de l'homme au singe supérieur l'est du singe supérieur au singe inférieur, puis de ce dernier à un échelon encore moins élevé de Téchelle animale.

Mais en continuant de cette manière, on en arrive fatalement à attribuer en principe aux plus infimes représentants de la série animale, à un polype, à un infusoire, toutes les manifestations que la lumière provoque chez l'homme, y compris des sensations lumineuses, de couleur, puis des jugements basés sur les sensations visuelles, voire même les sentiments esthétiques (de plaisir, de déplaisir, etc.), éveillés chez nous par la vue d'un paysage ; c'est-à-dire qu'on leur attribue toutes les qualités psychiques humaines *.

Mais essayons du même raisonnement en parcourant la série animale en sens inverse. Nous verronsque tout nous convie à refuser des sensations lumineuses aux animaux inférieurs, aux Protozoaires, aux Polypes. Or, du polype à la méduse il n'y a pas de saut véritable dans l'organisation ; on ne comprendrait pas qu'on attribuât à celle-ci les sensations lumineuses qu'on refuse au premier. Et en continuant de la sorte, en remontant à travers la complication graduellement grandissante des animaux, on arriverait à refuser les sensations visuelles à tous les animaux, y compris le singe.

Notre raisonnement, prenant deux points de départ solides, incontestables, nous conduit donc à deux déductions contradictoires, également absurdes. Il est donc fautif. — Effectivement, dans l'un et l'autre

I. Une fois engagé dans cette voie, on a bien dû aller « jusqu'au bout » : Certains biologistes (Wundt, Nageli, Haeckel, Hartmann, etc.) mettent sur le compte de facteurs psychiques (plaisir, déplaisir, etc.), les mouvements des plantes, et même les mouvements de la matière non organisée (de la matière en soi) étudies en chimie et en physique.

cas, nous nous servons d'un raisonnement par analogie. Or, un axiome scientifique dit qu'en sciences naturelles surtout, le raisonnement par analogie ne saurait nous conduire à la certitude. Il nous mène à formuler des suppositions, des hypothèses plus ou moins plausibles, mais qui pour passer à l'état de choses démontrées doivent être soumises à la pierre de touche de l'expérimentation. Par exemple, trouvant chez un animal un organe qui d'après certaines analogies pourrait bien être un muscle, nous n'admettrons définitivement sa contractilité qu'après l'avoir mise en évidence par les excitants connus.

Toutes nos expériences sont instituées pour contrôler par nos organes des sens externes si les conséquences impliquées dans nos hypothèses, dans nos déductions et dans nos inductions, se vérifient ou non. Mais nos organes des sens externes ne sont d'aucun secours pour contrôler le bien fondé de nos hypothèses touchant des états de conscience. C'est le sens intime et non les sens externes, qui nous dit s'il y a des sensations lumineuses ou non. Or, déjà dans l'espèce humaine le sens intime est de nature à nous induire en erreur. Mon sens intime à moi me révèle chez moi des sensations lumineuses (blanches, rouges, bleues, etc.), et je conclus par analogie que tous les hommes éprouvent les mêmes sensations lumineuses. — Il est vrai que nous devons raisonnablement attribuer à notre semblable un sens intime analogue au nôtre. Mais le fait est que les données qu'il lui fournit ne sont valables que pour lui. — Les philosophes (Spinoza, etc.) avaient reconnu depuis longtemps que les renseignements fournis par le sens intime ne

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sont valables que pour chacun individuellement. Néanmoins l'identité des sensations visuelles chez tous les hommes était généralement admise jusqu'en i83i, époque à laquelle Dalton prouva que ses sensations chromatiques à lui différaient de celles de la généralité des hommes: L'éveil étant donné, on ne tarda pas à reconnaître que 3 pour loo des hommes sont dans le même cas que Dalton, que le système de leurs sensations visuelles est dichromatique seulement, au lieu d'être polychromatique. On a même découvert que certaines gens (dites « achromatopes ))^ n'ont aucune sensation chromatique, ou plutôt qu'ils n'en ont qu'une seule. — Ainsi donc déjà chez l'homme, les données du sens intime ne peuvent être acceptées qu'avec la plus grande circonspection lorsqu'il s'agit de fixer le nombre des sensations lumineuses. Que sera-ce donc des animaux, dont le sens intime éventuel est pour nous un livre absolument fermé?

En supposant que les animaux disposent d'un sens intime, nous devons admettre que son développement est plus ou moins en rapport avec celui de l'organe qui chez nous provoque les faits de conscience. Mais alors, nous sommes acculés au raisonnement par les dissemblances, qui est tout aussi légitime que celui par analogie. L'écorce cérébrale dite visuelle, dont le fonctionnement est chez l'homme accompagné de sensations lumineuses, est déjà chez le singe, et surtout chez le chat et le chien, autrement conformée que chez l'homme. Chez le lapin, c'est tout au plus si une petite partie de cette écorceest affectée aux fonctions visuelles. Chez les poissons, il n'y a plus guère d'écorce cérébrale du tout. Que dire enfin du système nerveux

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d'une fourmi ou d'une abeille? Toute analogie avec le cerveau de l'homme a disparu, sinon que tqujours il y a des neurones. Or, il est bien prouvé que le neurone en lui-même n'est pas sensible, si par « sensible » on entend la faculté d'éprouver des sensations. Le neurone n'est ni sensible ni moteur ; il est encore moins visuel, auditif ou gustatif.

Ajoutons toutefois que pas plus que le raisonnement par analogie, celui basé sur les dissemblances ne saurait nous mener à la certitude. Et surtout ni l'un ni l'autre ne pourrait servir à fixer l'échelon de la série animale chez lequel apparaissent les sensations visuelles.

II. Tendances anthropomorphisante et psychologante en biologie comparée. — D'un bout à l'autre de la physiologie des organes des sens, et spécialement dans la partie qui s'occupe de la vision, on a eu de tout temps une tendance marquée à attribuer à l'animal toutes les particularités que nous connaissons chez l'homme. C'est ainsi que dans les organes visuels des animaux inférieurs, n'ayant aucune homologie anatomique avec celui de l'homme, on s'est évertué à trouver un cristallin, un corps vitré, une choroïde, etc., et une fois le nom appliqué à la chose, on eut tôt fait de conclure de l'identité de nom à l'identité de la fonction.^ Ainsi a-t-on pu méconnaître longtemps la nature de certaines cellules excitables par la lumière, parce qu'on croyait y voir une certaine analogie avec le cristallin. Ainsi en est-il de mille exemples.

Cette tendance (f anthropomorphisante » est encore

plus marquée dans le domaine des faits visuels psychiques. On attribue à la sangsue, à la moule, des représentations psychiques et visuelles des objets, une acuité visuelle, la vision des formes, etc. — Le raisonnement courant est le suivant. Tel animal réagit, se comporte sous l'influence de la lumière plus pu moins comme l'homme. Donc la lumière provoque chez lui les mêmes effets que dans l'espèce humaine, y compris des sensations lumineuses. Et pour peu qu'il réagisse différemment à des lumières colorées différemment pour nous, on n'hésite pas à lui attribuer des sensations chromatiques identiques aux nôtres.

En ce qui regarde les mouvements provoqués ainsi chez l'animal, leur existence est constatée par nos organes des sens (externes) ; aucun doute ne peut exister quant à leur réalité. Quant aux sensations visuelles, c'est tout autre chose, comme nous venons de le voir. Qui nous dira jamais ce qu'éprouve un ver de terre, une limace, etc., réagissant à la lumière?

Notre sens intime nous renseigne aussi la « volonté » comme excitateur des réactions à la lumière, c'est-àdire comme excitateur des mouvements visuels. Les psychologistes d'autre part nous expliquent que la volition serait basée sur les sensations, à peu près comme la construction d'un édifice repose sur les propriétés des pierres qui y entrent. Ils développent encore que le plus souvent la volonté résulte des sentiments de plaisir et de déplaisir qu'éveillent chez nous nos sensations, etc.

Qu'à cela ne tienne ! Attribuons donc à la moule toutes les qualités psychiques (sensations, senti-

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ments, jugement, volonté, etc.) que notre sens intime nous révèle chez nous. La tendance anthropomorphisante devient alors uiie tendance « psychologante » ou plutôt « spiritualisante », qui conduit à des erreurs tout aussi manifestes. Des Protozoaires et des Cœlentérés, un ver de terre, réagissent à la lumière dans des conditions qui provoquent également des mouvements chez les animaux supérieurs et chez Tliomme. Or, les Protozoaires n'ont pas même de système nerveux, et celui des Cœlentérés est fort discuté. Évidemment, supposer chez eux les qualités psychiques, la volonté, etc., qui chez nous accompagnent le fonctionnement d'un système nerveux très compliqué, c'est quitter absolument le terrain de la physiologie, c'est se lancer dans les spéculations de psychologie introspective, ou plutôt métaphysiques, où nous, physiologistes, nous refusons absolument de nous engager. Nous quitterions ainsi le terrain des sciences positives, qui est le nôtre.

Un coup d'œil jeté sur les publications biologiques fera voir la désinvolture phénoménale avec laquelle les auteurs les plus appréciés admettent chez les animaux toutes les qualités psychiques humaines, sur la foi d'observations qui, au fond, dénotent tout simplement que la lumière provoque chez eux des mouvements, et rien de plus. C'est ainsi qu'une abeille « affectionne » telle couleur, la « préfère » à une autre ; elle a du « plaisir » à la vue d'une fleur; un ver de terre ou même son seul segment caudal est « effrayé » par la lumière, la « fuit »; un protozoaire « veut » aller « reconnaître » un objet lumineux, etc., etc. Nous trouverons couramment chez

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les auteurs les expressions d'animaux « leucophiles » et « leucophobes » (lucifuges) « aimant » ou « détestant » la clarté, et agissant en conséquence de ces « sentiments ». Cette mise en branle de toute la terminologie de la psychologie spiritualiste, à propos des animaux inférieurs, rappelle absolument qu'avant Gallilei les corps tombants « cherchaient leur heu » et que n la nature avait horreur du vide ».

Certes, plus d'un auteur est conscient de la portée réelle de ces expressions. On nous répondra que le plus souvent l'écrivain entend dire que les animaux se comportent en présence de la lumière comme s'ils éprouvaient des sensations « lumineuses », comme s'ils « voyaient » (Le mot « voir » supposant généralement une distinction visuelle et une représentation visuelle et psychique des objets). Que par conséquent nous combattons des moulins à vent, et que c'est ridicule à nous de nous poser en censeur. — Nous verrons- que pas mal d'auteurs réputés se placent ïranchement sur le terrain psychologant. D'autres, et des meilleurs, commencent par poser les principes logiques, déclarent qu'en employant une expression spiritualiste, ils font la restriction mentale nécessaire. Mais une page plus loin nous les prenons en flagrant délit ; ils se sont fait prendre eux-mêmes à l'impropriété des termes employés par eux. Il en est de cela comme de la fréquentation delà mauvaise société : les meilleurs se laissent entamer. — Non seulement cette manière anthropomorphisante de parler est de nature à induire en erreur le lecteur, les auteurs eux-mêmes finissent par être pris au mirage de leurs propres paroles.

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Le plus souvent, l'esprit critique des auteurs ne va pas aussi loin. Ils commencent par admettre, comme un axiome, l'existence de sensations chez un animal, et à envisager les mouvements observés chez lui comme incités par ces sensations, c'est-à-dire qu'ils partent de deux suppositions gratuites, ainsi que nous le verrons à satiété dans la suite. C'est ainsi que LuBBOCK, pour ne citer qu'un exemple, voyant les abeilles réagir différemment à des lumières colorées différemment (pour nous), conclut que « des observations démontrent clairement que les abeilles possèdent la faculté de distinguer les couleurs* ». Et cependant, les faits observés s'expliqueraient tout aussi bien par une simple différence d'intensité d'une seule sensation lumineuse. Mais nous verrons que même cette unique sensation lumineuse n'est pas démontrée chez l'abeille par les expériences des auteurs. — Le même auteur, voyant les fourmis réagir aux rayons ultra-violets, conclut comme suit : « Il est donc pro- « bableque les rayons ultra- violets produisent chez « les fourmis la sensation d'une couleur distincte, « aussi différente (pour la fourmi) que le vert diffère « (pour nous) du rouge. » Il se demande même « si « la lumière blanche de ces insectes ne diffère pas « de notre blanc, puisqu'elle contient (pour la « fourmi) une couleur de plus * » .

A la base de ces raisonnements erronés, mais généralement admis en biologie comparée, se trouve

I. LuBBOCK. Les fourmis, les abeilles^ etc., t. II, p. 60, i883.

a. Ibidem, p. 181.

une autre erreur, tout aussi fondamentalej et qui consiste à admettre que chez l'homme, au moins, les mouvements visuels, ou les réactions motrices à la lumière, sont provoqués, soit par les sensations lumineuses elles-mêmes, soit par d'autres états psychiques (représentation psychique, plaisir, déplaisir, volonté, etc.), qui, au dire des psychologistes, dérivent des sensations. D'après les idées courantes, les mouvements qui, chez l'homme, doivent être envisagés comme excités par la lumière seraient à peu près tous dans ce cas (voir, plus loin, vision chez l'homme), sauf peut-être le réflexe pupillaire (contraction de la pupille sous l'influence de l'éclairement de la rétine), qui pour tout le monde est un réflexe pur, un mouvement obligé, au même titre que cette même pupillo-contraction survenant dans l'œil excisé d'une anguille.

C'est ainsi que si un corps lumineux apparaît dans la périphérie du champ visuel, nous y dirigeons le regard, parce que, dit-on, nous « voulons » le fixer; et cette volonté résulterait du désir de voir nettement ; la volonté serait la cause originelle du mouvement. — Dans certaines circonstances, l'éclairement des deux rétines par un seul et même objet provoque un mouvement de convergence, incité, dit-on, par la « répulsion » contre la diplopie. Dans l'un et l'autre de ces deux cas, le mouvement visuel serait incité, non par un processus physiologique, mais par un état psychique, et un état psychique entendu dans le sens spiritualiste, c'est-à-dire révélé par l'introspection. — Il n'en est rien cependant. Nous verrons qu'il n'y a pas de diflerence fondamentale, de principe, entre un mou-

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vement visuel du corps ou de l'œil d'une part, et le réflexe rétino-pupillaire d'autre part. Nous verrons de plus que les mouvements visuels en apparence les plus « volontaires » doivent être envisagés comme des conséquences de processus physiologiques, c'est-àdire physiques, et non comme étant incités par des états de conscience. Il est vrai que ces processus physiologiques sont, chez l'homme au moins, accompagnés de phénomènes de conscience, de sensations lumineuses, etc. Mais ces sensations ne sont pas la cause excitatrice des mouvements observés. Ceux-ci résultent de processus nerveux (c'est-à-dire physiques), dont la sensation est un épiphénomène psychique (Maudsley, Huxley) un peu comme l'ombre accompagne le corps (voir, plus loin, vision chez rhomme).

III. Pauvreté de notre terminologie en biologie comparée. — En grande partie, la cause des errements signalés dans ce qui précède réside dans la nécessité qui nous force à employer pour les animaux une terminologie créée pour un être organisé tout autrement, c'est-à-dire pour l'homme. Déjà chez l'homme, cette terminologie, conçue à un point de vue a spiritualiste », est de nature à masquer à notre intelligence les processus physiologiques. Forcés de nous en servir en biologie comparée, nous aboutissons trop souvent à la confusion absolue.

Le daltonien lui aussi est obligé d'employer une terminologie chromatique forgée pour un système do sensations chromatiques autre que le sien, qui n'est que dichroma tique. Il est donc amené à appliquer

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les appellations de couleurs à des qualités visuelles qui n'ont rien à voir avec les couleurs, c'est-à-dire à de simples différences d'intensité. Ainsi faisant, il nous masque à nous, voyants normaux, le système de ses sensations chromatiques, et de plus, il est amené à ne pas voir clair dans ses propres sensations.

Chaque fois que nous dissertons sur la psychologie des animaux, in specle sur leurs « sensations » visuelles, leurs «jugements» et «représentations» visuels, nous sommes encore bien plus mal lotis que le daltonien ; nous sommes comme l'aveugle parlant des couleurs.

lY. Nouvelle école en biologie comparée. — En présence de ces difficultés, une nouvelle tendance, une nouvelle école, si on veut, est en train de se constituer, sous les auspices de Loeb*, Bethe', Uexkull*, Th. Béer*,. Ziegler"*. Le Dantec*^ a dernièrement exposé dans ses principes généraux la légitimité de cet effort, dont l'objectif est de réagir contre la tendance qui suppose partout aux actions des animaux des motifs psychologiques, identiques à ceux

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