VISION DE LA DISTANCE
Dans certaines circonstances, dit-on, en langage courant, nous portons aussi des jugements sur la distance de l'objet « visuel ». Et les moyens dont nous disposons à cet effet sont : a) l'accommodation ; b) la convergence ; c) la diplopie ; d) Tangle visuel sous lequel se présente un objet de dimensions connues ; e) les déplacements parallactiques d'objets situés à des distances différentes ; f) la perspective linéaire ; g) la perspective aérienne, et h) les ombres projetées. Commençons par la vision de la distance moyennant l'accommodation, puis nous passerons à celle qui se fait à l'aide de la convergence et à celle qui se fait à l'aide de la diplopie. Ces deux dernières réunies constituent la vision bi-oculaire de la dislance.
XVIII. Exposé psychologique de la question. — Il n'est pas sans intérêt de rappeler qu'il y a de cela moins d'un siècle, toute l'accommodation était expliquée psychologiquement. L' « attention » (psychique), portée alternativement de près et de loin, devait nous faire voir nettement, tantôt un objet rapproché.
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tantôt un objet éloigné. L'influence de l'attention sur la vision nette à des distances différentes a été fort ébréchée par l'élucidation du déterminisme dioptrique de l'accommodation. On ne dit plus que l'attention (psychique) seule fait voir à des distances différentes ; cependant, divers états psychiques continuent à être invoqués comme cause de l'innervation de l'accommodation. C'est ainsi que l'attention est citée comme motif de l'innervation accommodative^ c'està-dire de l'innervation du muscle ciliaire ; et sur des sensations que produirait l'accommodation on base des jugements relatifs à la distance des objets. L'élément psychique s'est donc évanoui dans la partie de l'accommodation dont on connaît le déterminisme physiologique ; il continue à être invoqué dans les parties du phénomène qui nous sont à peu près inconnues, c'est-à-dire dans l'innervation de l'accommodation. Là où le savoir positif fait défaut, on a recours aux béquilles psychologiques. L'étude de l'accommodation est éminemment suggestive à ce point de vue.
Voyons d'abord les faits dans leur revêtement habituel, psychologique. — L'accommodation peut servir à renseigner sur la distance. Dans la vision monoculaire, et dans des circonstances excluant tout autre élément pouvant faire apprécier la distance, l'accommodation peut y suffire. Ajoutons qu'il résulte d'expériences de Reddingius notamment que ce moyen ne nous sert réellement que pour des distances fort rapprochées, en deçà d'un mètre. Et dans ces limites mêmes, c'est un moyen d'appréciation fort imparfait.
Dans des conditions où le travail du muscle ci-
liaire est augmenté, nouS jugeons les objets trop près; lorsque ce travail est au contraire diminué (ou facilité), nous jugeons les objets trop loin. Le premier état est réalisé si nous parésions légèrement le muscle ciliaire par l'atropine, ou bien si nous regardons à travers un verre négatif ; le second est réalisé dans un œil auquel on instille de l'ésérine, ou qu'on munit d'un verre positif pas trop fort : dans le premier, on voit les objets trop près ; dans le second, on les voit trop loin.
Dans la vision à l'aide d'un seul œil, dit-on, notre jugement sur la distance est basé sur l'accommodation, c'est-à-dire sur un renseignement sensoriel fourni par l'appareil accommoda teur. Et en quoi consiste ce renseignement, de nature sensorielle? — Encore une fois l'on ne saurait ici invoquer des sensations musculaires. On remplace donc ces dernières par des sensations de l'innervation motrice'. L'innervation de l'accommodation deviendrait consciente, provoquerait une sensation qui serait d'autant plus intense que Tinnervation accommoda tive serait plus forte; et sur cette sensation serait basé notre jugement relatif à la distance.
I. Ces raisonnements et déductions psychologiques ne sont généralement développes dans toute leur étendue qu'à propos de la convergence, et on se contente de dire que l'accommodation est « associée » physiologiquement à la convergence. Mais ou pourrait tout aussi bien dire que la convergence est associée à l'accoinmodation. Chez le borgne (de naissance) au moins, c'est sans contestation à l'accommodation qu'il faudrait rapporter ces raisonnements. Nous verrons, du reste, que ceux-ci n'acquièrent pas plus de logique sur le terrain do la convergence.
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Avons-nous besoin de relever que personne ne démêle dans son for intérieur une trace de ces sensations de l'innervation accommodative. Il faut donc y renoncer, à moins de se rabattre sur des « sensations inconscientes » !
Reste alors à la théorie psychique à nous dire pourquoi nous changeons notre accommodation. Et ici elle sort de son arsenal toute une série d'états psychiques qui, à son dire, seraient capables de modifier Tinnervation accommodative, états psychiques eux aussi inconscients et qu'il est impossible de serrer de plus près par une définition. On invoque encore 1' « attention », entendue dans le sens psychique, et qui se porterait sur des objets situés à des distances différentes ; mais il est évident que si la simple attention a cet effet (accommodateur), elle suppose déjà la notion de la distance, notion qu'on explique précisément par l'accommodation (cercle vicieux).
Généralement on ne parle pas d'accommodation « volontaire » , parce qu'on considère l'accommodation comme associée, liée à la convergence. Mais au moins chez le borgne de naissance, on devrait parler d'accommodation volontaire au même titre que chez l'individu à deux yeux ou parle de convergence volontaire. — N'osant parler de la volonté, on se rabat souvent sur une « tendance » presque irrésistible à voir nettement les objets qui se profilent sur la fovea, ou sur une violente « répulsion » pour des cercles de diffusion fovéaux ou maculaires. Cette (( tendance » ou cette « répulsion » seraient une espèce de volonté inconsciente, du même ordre que la leucophilic cl la leucophobic des animaux ; c'est-à-dire
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ce sont là des étiquettes psychiques pour des processus physiologiques peu connus. Notons ici que cette espèce de volonté inconsciente emploie un moyen inconscient (l'accommodation) pour attemdre un but plus ou moins conscient (la vision nette). Elle suppose de la comparaison, de la délibération, et surtout l'expérience individuelle, etc. — Un physiologiste ne peut manquer d'être effrayé par tout cet attirail psychologique invoqué pour « expliquer » (!) un acte visuel, attirail que nous examinerons d'ailleurs plus en détail à propos de la vision bi-oculaire de la distance.
XIX. Cause physiologique de l'innervation accommO' dative. — L'accommodation, la contraction du muscle ciliaire, est un acte réflexe, un photo-réflexe sur l'œil. La réception qui le provoque est donnée dans les cercles de diffusion sur la fovea ; ceux sur la périphérie rétinienne n'ont pas cet effet (Reddingius). Cette photo-réception très spéciale provoque donc le réflexe accommodateur, par un mécanisme nerveux qui est loin d'être connu. Une fois les cercles de diffusion disparus, le réflexe reste à l'état statique, sollicité qu'il est par chaque relâchement de l'accommodation. — Nous remplaçons donc la tendance psychique à la vision nette par une notion physiologique, par une espèce de motricité d'une certaine photo-réception*.
I. Un point non encore élucidé dans tout cela est qu'un objet situé plus loin que le point d'accommodation produit les mêmes cercles de diffusion, c'est-à-dire la même photo- réception qu'un objet plus rapproché. Or, dans le premier cas, l'accommodation doit diminuer, et augmenter dans le second. C'est une question
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XX. Signification biologique de l'accommodation. — Dire que le but de l'accommodation est la vision nette, c'est lui assigner un but psychologique. Pour nous, le « but physiologique » de l'accommodation est double : a) d'assurer les photo-réactions iconiques sur le corps, et b) de préciser la projection quant à la distance. La première utilité se comprend, à un point de vue purement physique : sans photoréception (image rétinienne) un peu nette, l'iconoréaction soma tique est impossible. La seconde nous occupe plus particulièrement ici. En vertu de la seule vision radiaire, la main, dirigée sur le point lumineux, est simplement poussée dans la direction de ce point. En vertu de l'accommodation, ce mouvement est limité quant à son extension : la main va jusqu'au point et pas au delà. De par l'accommodation, le photo-réflexe somatique est limité quant à son extension, et c'est là un but, une signification physiologique de l'accommodation. En général, ce
à élucider par l'analyse physiologique. Un essai de ce genre a été tenté par Reddingius.
Dans toutes ces circonstances, les photo- réflexes sur l'œil cessent d'eux-mêmes lorsque rcflfet est obtenu, et cet effet c'est la disparition des cercles de diffusion fo veaux. Il est des circonstances où cela n'est pas possible. Alors la réception continue à agir, par exemple en cas d'astigmatisme. 11 en résulte des phénomènes pathologiques, le spasme de l'accommodation. — Cette pathogénie de ces accidents, évidente selon nous, n'a guère encore été envisagée par les auteurs. — La théorie psychique est impuissante pour expliquer pourquoi, dans ces circonstances, Taccommodation dépasse le but, c'est-à-dire le maximum possible de la netteté de l'image rétinienne, puisque aucune a expérience » individuelle n'a révélé l'utilité d'un excès d'accommodation.
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photo-réflexe sur l'œil n'a de raison d'être que parce qu'il y a un photo-réflexe somatique.
Mais où rattacher, à cette chaîne physiologique, le fait psychique, la représentation de la distance? — Reddingius lui-même, suivant en cela les auteurs psychologants, le rattache à l'accommodation, à une certaine phase de l'ihnervation accommodative, qui deviendrait consciente sous cette forme psychique. — Nous sommes d'avis que tous les états psychiques d'extériorisation visuelle doivent être rattachés aux photo-réflexes soma tiques, dont ils sont les épiphénomènes psychiques. En général, les phénomènes de conscience objectivante n'accompagnent que les réflexes sur les muscles de la vie de relation, les réflexes sur les organes viscéraux n'en sont pas accompagnés (voir aussi plus loin, photo-réflexes sur les glandes stomacales). Et le muscle ciliaire est un pur muscle viscéral. — En général, les photoréflexes oculaires, notamment celui de la fixation radiaire (voir aussi celui de la convergence) ne sont que des mécanismes réflexes, régulateurs des photoréflexes somatiques. Nous nous figurons que le fait psychique ne naît qu'à propos d'une phase avancée du processus nerveux général, lorsque déjà il est modifié par le réflexe accommoda teur. Il est en réalité une fonction (psychique) d'innervations motrices somatiques, qui, elles, sont modifiables par des innervations inconscientes. — Ainsi s'expliquent les observations signalées plus haut, dans les circonstances où le travail accommodateur est, soit augmenté, soit diminué: la réaction somatique étant autre, son épiphénomène psychique doit l'être également. —
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Surtout nous ne voyons dans le fait psychique, dans la représentation de la distance, ni la cause de l'accommodation, ni celle du photo-réflexe somatique.
L'accommodation a donc une influence marquée sur la représentation de la distance. Mais cette influence n'est pas celle supposée par la théorie psychique; elle est purement physiologique. — On a été amené à rattacher le fait psychique directement à l'accommodation, ou remarquant que souvent elle est le seul photo-réflexe appréciable. A notre avis, l'absence de photo-réflexe somatique, dans ces cas, n'est qu'apparente. En réalité, ce réflexe existe dans sa portion nerveuse, mais il est empêché par toutes sortes d'influences cérébrales frénatrices d'évoluer jusque dans sa phase musculaire. Une preuve en est qu'après avoir regardé (monoculairement) un objet, nous pouvons le toucher du doigt, les yeux fermés. — Dans ces circonstances, le processus nerveux a évolué au moins jusque dans sa phase qui est accompagnée du fait psychique. — Souvent d'ailleurs l'absence de photo-réaction somatique musculaire n'est qu'apparente, cette réaction consistant le plus souvent seulement en une icono-régulation de mouvements excités par d'autres réceptions (voir p. i5i).
L'accommodation n'est pas le seul photo-réflexe oculaire qui se produise dans les circonstances indiquées. Il survient en même temps de la convergence des deux yeux, une certaine rotation des yeux autour de leurs axes visuels, et enfin une constriction de la pupille, tout cela en qualité de réflexes provoqués par les cercles de diffusion fovéaux. Or, ces mêmes quatre efiets se produisent, en qualité de réflexes, à la suite d'une certaine
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photo-réception bi-oculaire (voir plus loin). — Pour la bilatéralité de raccommoda tion ainsi que pour la « volonté » dans ses rapports avec l'accommodation, voir plus loin.