LA MONNAIE DANS L'ESPACE (COMPENSATION) . ET DANS LE TEMPS (CREDIT
Demeurons dans l'hypothèse d’une circulation purement métallique ; avant la création des banques, les déplacements de numéraire étaient difficiles et même dangereux. La monnaie transportée sous bonne escorte cheminait péniblement et les payements à distance éloignée étaient fort incommodes. La vitesse de circulation se trouvait donc sans doute très réduite et l'argent était thésaurisé jalousement entre les échéances. On comprend mieux les théories métallistes et même les doctrines mercantiles si l’on songe au pouvoir d'achat considérable que la masse de la monnaie devait avoir par rapport à l’ensemble des biens.
Les détenteurs d'espèces pouvaient exercer une véritable dictature et imposaient leur loi par la nécessité où l’on était d'avoir recours aux métaux précieux pour assurer les échanges ; on ne pouvait absolument pas sen passer et les états craignaient toujours de venir à en manquer. Dans une pareille éventualité, les mar-
chandises les plus utiles risquaient de demeurer, sans
PR AT RÈLES
acheteur et l’on était menacé par l'arrêt des transactions des troubles économiques les plus graves. Toute notre histoire jusqu’à une époque relativement peu éloignée, est remplie d'épisodes où l'on voit le rôle joué par les trésors de guerre accumulés par les princes sous forme de métaux précieux dont la possession représentait une partie très importante de la fortune privée. Quel que soit le volume des instruments de paiement, la masse monétaire n’était capable d'effectuer qu’un petit nombre d'échanges dans un temps donné et l’on conçoit l’importance que l’on attachait à la possession d’une richesse qui permettait de se les procurer toutes. Au moyen âge, celui que le droit canonique voulait protéger dans les contrats, c'était l'acheteur et non le vendeur, car celui qui se déssaisissait de son numéraire était présumé avoir les plus fortes chances de faire un marché de dupes (1).
Pour les glossateurs, l’acheteur est un naïf que le marchand a enjolé et il faut venir à son secours. Saint Thomas d’Aquin reprenant les théories d’Aristote affirme que pour faire régner la Justice dans la société il doit y avoir une certaine égalité de prestation entre les individus : Les théories morales de l’Eglise ne suffisent pas à elles seules pour expliquer cette extension de la notion de lésion. Il faut y voir dans une certaine mesure un reflet de la situation économique. Les hommes de cette époque semblent avoir été hantés par la difficulté d’arriver au moyen de la monnaie à une solution équitable
du problème des échanges.
(1) Codi (14.61.5). Voir aussi grande glose, Loi 2 OC, IV 44,
LTHQUEES
La prohibition du prêt à l’intérèt se conçoit aussi dans une société où les métaux précieux sont avant tout une richesse statique et celui qui les emprunte court un danger très grand de ne pouvoir se les procurer de nouveau à l'échéance quelle que soit l'importance de ses autres biens à cause de l’étroitesse des marchés et de la lenteur de la circulation. On peut dire qu'alors les richesses se distribuaient juridiquement aussi mal: que matériellement.
On retrouva également des survivances de cet état d'esprit dans les règles de la saisie privée. L'exécution forcée sur les biens aboutit longtemps à une dation en paiement et non à une vente publique (1).
On craint que les meubles du débiteur ne puissent trouver preneur même à wil prix et le créancier sera longtemps tenu de se les approprier, après une estimation faite par des fonctionnaires royaux. On peut aussi remarquer la fréquence dans notre ancien droit de pacte commissoire et plus tard les formalités innombrables de la saisie immobilière dont il reste encore aujourd’hui des vestiges. |
Ainsi malgré la pénurie des transactions, la monnaie était autrefois bien plus désirée que maintenant ; elle élait même si nécessaire qu'on en aurait fait la richesse par excellence et les alchimistes croyaient que le jour où ils auraient trouvé la pierre philosophale, une ère de prospérité s’ouvrirait pour l'humanité.
De pareilles notions qui correspondent à l'opinion
(1) Loi salique, titre 5o (1-2-3). Loi Ripuaire, T. 32,8 et 4.
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moyenne admise généralement pendant une longue époque historique, et qui reposent malgré tout sur une certaine observation des faits s’accomodent mal de la théorie quantitative car l’abondance ou la rareté d’une monnaie divisible à l’extrême n’est pas concevable matériellement et l’on doit admettre que la pénurie de numéraire provenait uniquement de sa mauvaise utilisation.
Pour échapper à cette servitude, pour se libérer de l’assujettissement aux caprices des détenteurs de métaux précieux, les hommes qui n'avaient pas découvert la pierre philosophale imaginèrent la compensation d’abord le crédit ensuite, donnant ainsi progressivement à la ‘monnaie les attributs qui la caractérisent à notre époque.
La compensation dans sa forme primitive supposé simplement qu'un créancier devienne débiteur de son débiteur ou inversement (Debiti et crediti inter se contributio). Déjà à Rome, lorsqu'un argentarius poursuivait un de ses clients, il devait lui-même faire la balance de son crédit et de son débit et ne réclamer en justice que le solde. S NEA EE
Ainsi comprise, la compensation rend quelques services et permet d'économiser du numéraire dans les relations juridiques entre deux personnes qui forment un couple. Mais pour chacun de ces couples, dans les cas où l'opération est possible, il y a un solde exigible et tant que ceux-ci ne sont pas groupés mais indépendants, la compensation est circonscrite dans une sphère très étroite. Pour élargir son champ d'application, on
eut recours à partir du xvit° siècle à la lettre de change
PTE
endossable, dont l'emploi se développa d’abord à Gênes, puis à Venise, puis à Amsterdam. Plus tard, grâce à la création des comptes de dépôts et l'établissement des Clearing-Houses, des masses énormes de créances et de dettes purent être éteintes par ce procédé, ne laissant substituer qu'un solde d’autant plus faible proportionnellement à l’ensemble des engagements que ceux-ci devenaient plus considérables. Dans un circuit de ce genre où la compensation s’opérerait d’une façon parfaite avec une multitude de virements en sens contraire, la loi des grands nombres nous enseigne que le solde moyen probable doit croître comme la racine carrée du nombre des opérations. Les possibilités de vitesse de circulation de la monnaie sont d’autant plus grandes que les méthodes bancaires ont atteint un plus grand degré de perfection et que le public a plus ou moins l'habitude d'effectuer ses paiements par virements. On sait qu’il y a des différences énormes dans les usages de chaque pays et qu’en France, par exemple, les espèces circulent beaucoup plus lentement qu’en Angleterre ou aux Etats-Unis.
Il importe de faire remarquer à cette place une erreur fréquente chez les partisans de la théorie quantitative qui prétendent que toutes choses égales il faut une masse monétaire deux fois plus grande quand le volume des transactions vient à doubler.
Cette opinion ne serait exacte qu’en l'absence de toute possibilité de compensation ; mais dès que celle-ci existe même d’une façon imparfaite, le solde nécessaire a ten-
dance à croître comme la racine carrée du nombre de
ble.
transactions, c'est-à-dire qu'il croît beaucoup plus lentement que le volume des échanges.
Dans l'équation simplifiée MV = PT.
Si T venait à doubler et si P restait immobile, l’équilibre se rétablirait par une petite augmentation de M et une plus grañde augmentation de V.
Déjà, les espèces peuvent circuler plus rapidement et deviennent un appoint dans le sens étroit du terme. Les paiements ne sont plus effectués intégralement, mais ne jouent que pour des soldes et l’on arrive plus facilement au résultat cherché qui est de payer des produits avec des produits.
Ainsi grâce aux banques de dépôt, les relations à distance deviennent aisées et il suffit dans la plupart des cas d’un simple transfert sur les livres de l’établissement.
De l'opération de dépôt à l'opération de crédit, il restait un pas décisif à franchir. La compensation ne jouait encore que pour les relations instantanées ou fixées à une époque déterminée de balance, il restait encore à la rendre possible dans le temps, c’est-à-dire à échéance (x).
Werner Sombart considère comme essentiel du point de vue historique le moment où la relation de crédit affirmée dans le reçu d’un banquier est dévenue impersonnelle. Un’ nouveau type de papier valeur a pris naissance le jour où un changeur a pour la première fois
réalisé par écrit une promesse de paiement à faire au
(1) Werner Sombart. Les Juifs dans la vie économique, Payot 1923,
porteur sans que ce paiement fut subordonné x Lexistence d'un dépôt d'argent comptant au nom de ce porteur.
Cette opinion du savant professeur, nous la partageons entièrement en ce qui concerne le billet de banque, mais selon nous, l'événement capital s’est produit antérieurement à son apparition. Le crédit en monnaie est né le jour où pour la première fois un banquier a fait à un de ses clients un prêt d'argent ou une promesse de paiement dans l'intention d'employer à son profit une partie des sommes reçues en dépôt après avoir supposé ou calculé que tous les créditeurs ne viendraient pas en même temps exiger leur remboursement.
L'opération de crédit en ce qui concerne le numéraire, nous n'y voyons pas autre chose qu’une extension du champ de la compensation, basée sur un calcul des probalités quant aux demandes d'espèces entre deux échéances.
Les professionnels d'Amsterdam ou de Venise ne furent pas sans remarquer que le montant de leurs dépôts ne descendait jamais en dessous d’un certain chiffre, et qu'ils pouvaient sans risque en prêter une partie à court terme. Le billet de banque exista lorsque la promesse de paiement fut libellée par écrit et impersonnelle, mais il ne fut que la consécration et le perfectionnement de pratiques existantes. Il a gardé ses caractères originaires dans tous les pays et à toutes les époques où la monnaie s'est trouvée librement convertible. Dès son apparition, il est devenu par lui-même un ins-
trument de paiement absolument parfait, s’identifiant
Fe 7e
avec la valeur métallque à laquelle il donnait droit et capable à son tour de faciliter de nouvelles compensations et de gager de nouveaux crédits.
L'emploi du billet de banque se conçoit facilement lorsque l’on songe que les titulaires de comptes courants ne font circuler leurs dépôts que pendant un temps relativement restreint et que leurs fonds sont littéralement inemployés pendant de longues périodes. Il y à une moyenne au-dessous de laquelle les encaisses ne descendent pas. Pour faire circuler ces sommes inertes qui sont techniquement res nullius, il suffit de les prêter dans les intervalles où leurs titulaires ne les utilisent pas. On accélère ainsi artificiellement la vitesse de circulation pour le plus grand profit de l'émetteur.
Mais alors que la simple compensation ne dépend que de la technique et du perfectionnement des relations bancaires, le crédit par émission pose un problème de prévision. Il n’y a à ce sujet, aucune différence entre un compte courant à la faveur duquel on peut tirer par chèque et un prêt de billets. Ce sont deux formes absolument semblables de création de pouvoir d’achat employées alternativement selon qu’on effectue ses règlements par virement ou autrement.
Mais leur utilisation suppose connues les intentions des porteurs qui ont tous des droits égaux et peuvent réclamer à tout moment les espèces métalliques qui figurent à leur crédit. En pareille matière, quelles que soient les précautions prises, nous sommes dans un domaine où les influences psychologiques sont très grandes et il est
impossible de formuler des règles précises au sujet des
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émissions supplémentaires, si modérées soint-elles.
On discute encore sur la vraie nature du billet de banque et sur celle de sa couverture métallique.
Sons un régime de convertibilité, la définition juridique est très simple; il s'agit d'une promesse d'espèces payables à vue et au porteur. Mais quel est le gage de cette promesse ? On répond que c’est l'encaisse de la banque centrale et pour le surplus son portefeuille commercial. Cependant, la lettre de change n'est qu'un engagement de rembourser à l'échéance une somme prêtée et la consistance d'un gage ne se procure que par l'existence réelle de la garantie. Or, il est constant que la masse des billets est dans n'importe quel pays supérieure à la masse métallique de réserve. Se contenter d'une promesse, c’est abdiquer en partie son droit de propriété du moment que le titre qui la constate n’est pas un simple récépissé de dépôt. L'or n'est donc pas le gage de la circulation fiduciaire, mais il la garantit en ce sens qu'il représente pour chaque porteur individuellement une probabilité d'être remboursé et même une certitude pratique en période normale. En réalité, il y a une sorte de louage de service par la banque centrale du surplus des capitaux qui restent sans emploi dans la mesure toute théorique où leurs possesseurs ne les utilisent pas simullanément, Mais si l’on faisait abstracüon de ce postulat, on se trouverait en présence d’un | ensemble de promesses irréalisables, puisqu'il n'existe pas sur terre un stock d’or suffisant pour les satisfaire toutes à la fois et la situation des émetteurs pourrait
être assimilée à celle d'un groupe de vendeurs à décou-
Spa a
vert qui auraient jeté sur le marché plus d'actions d'une société qu'il n’en aurait été émises. En résumé, pour une monnaie convertible, les engagements de là banque ont pour seule garantie, la constance des habitudes des porteurs de billets et leur confiance dans la stabilité
de la devise nationale.
Mais si le public se contente généralement des billets, c’est que la possession de ces derniers offre les mêmes avantages que celle du métal et qu'ils sont moins encombrants. Leur qualité ne peut avoir d'influence sur ce qu'on a coutume d'appeler la valeur métallique ; quant à la valeur courante, elle est influencée par cette masse nouvelle exactement comme par une production supplémentaire des mines, à supposer que la vitesse de circulation et les transactions ne viennent à subir aucun changement.
Il y a en la circonstance une véritable création de monnaie du consentement universel et l’on peut prétendre comme M. Nogaro que le billet détermine le pouvoir d’’achat de l’or bien plus que l'or celui du billet.
Cependant de cette fiction juridique, de cette situation. hybride crée par la présence de deux espèces de monnaies inégales en quantité et rigoureusement convertibles l’une dans l’autre, résultent des conséquences pratiques importantes sous le régime du gold builion stan-
dard ou du gold exchange standard.
La monnaie naturelle sera concentrée dans les caves des instituts d'émissions et ne circulera guère que pour
des virements de pays à pays, tandis que la monnaie