TRAFIC MATRIMONIAL
à une personne qu'il n'aime pas et qu'il n'aimera jamais, il se permet de ne pas suivre leurs conseils en cette circonstance, on éclate alors en invectives. C'est un fils dénaturé qui ne comprend rien à l'affection. Et si par malheur le jeune homme exclusivement préoccupé de pureté et de noblesse morale annonce qu'il pense à une autre jeune fille, qui n'a qu'un seul défaut, et celui-là bien pardonnable à son avis, de n'avoir pas une grosse fortune, on ne veut rien entendre, on refuse de donner son consentement, on menace. C'est le commencement des hostilités.
Une véritable guerre est déclarée à ce malheureux. Tous les parents s'en mêlent ; on fait intervenir des amis ; on calomnie la jeune fille ; on va jusqu'à employer les moyens les plus déloyaux pour la perdre dans son esprit. Si le jeune homme n'est pas robuste de caractère, il se soumettra la mort dans l'âme, ou bien il renoncera au mariage et s'écartera des sentiers de l'honneur où jusque là ses parents, avec fierté, l'avaient suivi du regard. Plus tard, ils gémiront sur l'in conduite de leur fils ou sur les malheurs d'un ménage mal assorti.
Pour la jeune fille on prend moins de précautions oratoires. On impose sa volonté. On a choisi pour elle, et elle n'a qu'à s'incliner. Et que lui donnc-t-on souvent ?
Son âme pure demande une autre âme qui garde le trésor de sa pureté ; son cœur affectueux demande
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un cœur qui garde le trésor de son affection. Elle veut une âme à qui elle puisse se donner sans réserve et qui le lui rende. Sans cela, malgré la fortune, malgré les titres, elle sera malheureuse, parce que jamais les nobles aspirations de son cœur virginal qui ne soupçonne môme pas l'ogoïsme, ne seront satisfaites.
Et cependant les parents qui, pendant de longues années, ont veillé avec un soin jaloux sur leur fille, évitant tout ce qui pourrait ternir la blancheur de son âme, la protégeant contre le monde, choisissent pour elle une âme vide de vertus, un cœur vide d'affection, une âme ravagée et un cœur corrompu, ne gardant ]î1us même la no1)le faculté de répondre à l'affection, ni la faculté plus noble ercore de comprendre la vertu. L'illusion d'un titre et surtout le prestige du million les fascinent et leur font oublier le plus sacré de tous les devoirs d'un père et d'une mère, sauvegarder l'âme de leur enfant.
On cachera à la jeune lille la vérité sur son futur mari. Et de crainte qu'elle apprenne ce qui pourrait l'amener à refuser on la séquestre et on l'éloigné le plus possible du monde où les langues vont leur train et où l'on s'étonne de voir une aussi pieuse enfant vendue au noceur dont toute la ville connaît, et depuis longtemps, les aventures galantes. On surveille sa cx)rrespondance ; une de ses amies, poussée par son affection et craignant un malheur, pourrait la renseigner sur les faits et gestes de sou
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prétendant. On lui interdit d'aller trouver son confesseur. Il pourrait se n:êler de ce qui ne le regarde pas, en mettant en garde sa pénitente contre ce qui va lui arriver et en l'obligeant en conscience à refuser un tel parti. Pour être plus sûr d'éviter toute indiscrétion fâcheuse, on l'emmènera à la campagne, sous prétexte qu'elle 3' sera phis tranquille pour se préparer dans le recueillement et le silence à ce grand acte qui doit pour toujours fixer sa vie.
Si la jeune fille demande du temps pour réfléchir arguant qu'elle n'a pas encore pensé au mariage et qu'elle voudrait bien savoir qui est le jeune homme qu'on lui propose, on lui répond qu'il n'y a pas besoin de tant de réflexion pour accomplir une bonne action, et que d'ailleurs, ses parents toujours si bons ont réfléchi pour elle, ne voulant, elle ne doit pas en douter, que le bonheur de leur fille chérie.
Est-il chrétien, demande-t-elle, se souvenant des enseignements d'autrefois, et du jour où après un sermon sur le mariage elle avait dit, en pensant à celui encore inconnu qui pourrait demander sa main, il sera chrétien ou je refuse de me marier.
S'il est chrétien, lui répond-on, quelle question ! Est-ce que nous te le proposerions s'il ne l'était pas. Mais nous tenons à cela avant tout. Et comme elle insiste, ne se contentant pas de cette réponse trop vague, on lui énumère complaisamment, en remontant aussi loin que possible, toutes les gloires religieuses de la famille de son futur. N'a-t-il pas eu un
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oncle zouave pontiflcal,mort glorieusement au service du Saint PèreàCasteliidardo? N'y a-t-il pas dans sa famille plusieurs prêtres et un grand nombre de religieuses? Un de ses ancêtres est mort en odeur de sainteté. Sa mère est d'une piété angélique et son père est l'édification de sa paroisse. Il a été élevé dans un collège religieux. Que peut-on désirer de plus ? N'est-ce pas un brevet de catholicisme intégral ? Puis on précipite les choses. Les visites se multiplient. On signe le contrat. Et finalement, même si la jeune fille ose esquisser un geste de résistance, elle se laisse marier. Elle ira au mariage comme d'autres vont au sacrifice, la tête basse. Il faut bien qu'elle croie qu'il est parfait, tout le monde le lui dit, et ô ironie ! on la félicite de son choix. Il remplit toutes les conditions pour faire un excellent mari.
« Il est massif et blond, elle est agile et brune; Elle arrive de l'Inde, il est d'un port flamand, Elle a l'esprit très vif, lui l'àme très commune, Elle tient de l'oiseau, lui du clieval normand,
- Les parents jugent donc l'alliance opportune : Il faut les rapprocher; mais par quel bout, comment? Elle a de la fortune, il a de la fortune, Et c'est là, mes amis, qu'est le rapprochement. » (i)
« Que pensez-vous qu'il advienne d'ordinaire de ces mariages mal faits, unions à contre-sens, dont
(i) J. AUTRAN. Sonnets capricieux.
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la nature s'indigne et dont la raison murmure ? Ah ! je vais vous le dire : des crimes souvent, des tristesses toujours, des catastrophes quelquefois. Ces unions faussées par nos mœurs alors qu'elles se font, sont par elles encore perverties alors qu'elles sont faites.
Regardez : voilà face à face l'une de l'autre, deux âmes qu'une entente de vanité ou un calcul d'égoïsme a placées pour toute la vie sous la loi d'un môme contrat indissoluble et d'un môme serment inviolable. L'acte qui a stipulé les conditions de la vie matérielle n'a rien pu pour garantir entre ces deux êtres les harmonies de la vie morale ; ils ne s'aiment pas, et l'absence de l'amour trouve tout au plus dans une mutuelle estime une médiocre compensation. Leur société de convention est pour leur cœur trompé pire qu'une solitude ; et la tristesse vient s'asseoir entre ces deux êtres qui s'ennuient. Ce qu'il faut pour la vie à deux leur manque tout-à-fait ; ces deux cœurs si rapprochés par l'espace sentent entre eux des distances qui les épouvantent ; ils sont l'un pour l'autre même sans le vouloir un glaive de douleur ; et ce qu'ils imaginent de mieux, tant que la voix du devoir est encore entendue, c'est d'arriver à ce vulgaire idéal, le seul qu'ils aspirent à pour.suivre, un mutuel support ! Mais l'âme trop facilement faillit à ce rude travail ; le cœur surtout souffre de ses perpétuels refoulements, et pour peu que quelque chose de moins froid vienne à pénétrer
aaO LA VOCATION AU MARIAGE
dans cette atmosphère glacée, la tentation trouve ouverts ces deux cœurs qui ne donnent rien l'un à l'autre de ce que plus ou moins ils aspirent tous deux. Si, pour comble de malheur, le roman contemporain a été admis à franchir le seuil déjà trop menacé ; s'il a montré à ces deux êtres que la réalité étreint le monde de félicités imaginaires, ils arrivent bientôt à se dire, qu'après tout on ne peut pas condamner sa vie à la perpétuité de la mort ; que le crime n'est peut-être pas si grand qu'on le suppose, à chercher hors du foyer ce que l'on ne peut trouver au foyer ; et le cœur, qui s'est enchaîné pour toujours à une vie rêve vaguement de s'enchaîner à une autre ; il sent passer en lui le premier souffle des amours illégitimes, comme on sent passer dans l'air les souffles précurseurs des orages (i). »
Les parents ne se doutaient-ils donc pas de ce qui arriverait ? Ils marient, presque invariablement, leurs enfants sous le régime dotal le plus sévère, et ils ont de bonnes raisons pour agir de cette façon. Ainsi,hormis les cas spéciaux qui justifient noblement cette mesure, ils livrent le cœur, le bonheur, l'avenir et la vie d'une enfant, jalousement gardée pendant vingt ans, à un homme auquel ils jugent dangereux de confier une parcelle de leur fortune. Leur futur , gendre pourrait dire avec le jeune homme mis en scène par Emile Augier : « Je ne leur offre pas assez
(i) p. Feux. S. J. Conférences de N.-D. Année 1860, p. 138.
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de garanties, pour qu'ils fassent de moi leur emprunteur ; je leur en offre assez pour qu'ils fassent de m.oi leur gendre ! »
Est-ce à dire que je réprouve les mariages qui unissent deux fortunes. Evidemment non, car il peut y avoir là un précieux moyen d'exercer une action puissante et féconde pour le bien. Mais à une condition toutefois, c'est que les jeunes gens n'aient pas uniquement en vue l'argent et la vie facile qu'il procure. Ils se laisseraient alors bien vite envahir par l'esprit du monde qui partout se glisse et nous pénètre avec l'air même que nous respirons. Facilement ils deviendraient des jouisseurs et des inutiles.
Ce qu'il faudrait faire admettre aux jeunes gens, c'est que les gros revenus ne faisant point du tout le bonheur, si vraiment ils désirent se marier pour être heureux, ils ne doivent pas se montrer trop exigeants sur la question pécuniaire. Il y a des qualités d'ordre, de travail, d'économie qui valent très certainement de belles rentes. Qu'ils ne craignent pas, pour faire un mariage suivant leur cœur, de renoncer à un peu de fortune. Ils travailleront davantage, mèneront moins grand train ; tout sera profit et finalement, ils trouveront peut-être la fortune (i). Et si un jour ils ne sont pas assez riches
(i). Cf. R. p. VOILLERMET. — Soyez des hommes. — Chap, XIII, L'esprit d'initiative.
LA VOCAJ'IO.N AU VlAîliACiE
pour constituer une véritable fortune à chacun de leurs enfants, le malheur n'est pas grand. Les enfants devront travailler pour se créer une situation qui leur permette de tenir un rang honorable dans la société. Ils seront probablement plus heureux en ce monde et beaucoup moins exposés à perdre leur âme.
Celui qui supprimerait cette mauvaise habitude bien française de la dot rendrait un immense service à notre pa^'s. Il contribuerait à avancer l'âge du mariage de beaucoup et il déracinerait ce préjugé si tenace et si malfaisant dans un certain monde, qu'on ne doit avoir des enfants que si on peut les doter (i).
(i) Cf. R. p. VuiLLERMET. — Lc Suictdt d'une Race. Chap. XVI, La
Formation de l'opinion.
L'Age du Mariage.
L'Age du mariage.
J'ai consulté sur cette question de nombreux auteurs. Aucun ne résout de la même façon ce délicat problème. Les uns prétendent que les jeunes gens peuvent se marier dès l'âge de la puberté, parce que le mariage précoce est suivant la loi de la nature. Les aiitres affirment qu'il faut attendre au moins vingt-lmit ans et que trente ans est l'âge normal, parce que se marier trop jeunes c'est aller contre les lois de la plus élémentaire prudence (i). I^a vérité pourrait bien, là com.me souvent, se tenir loin des extrêmes et se réfugier dans un juste milieu. Aussi je n'ai pas la naïve prétention de résoudre ce problème avec une précision mathématique ; mon intention est de donner seulement certaines indications qui aideront ceux qui pensent à se marier à le solutionner d'une manière convenable, conforme à leur propre intérêt et à ceux de la race.
Les jeimes filles ne doivent pas se marier trop tôt.
(i) Arist/te exige vingt anspo-.ir la femme et trente sept ans(!) pour l'homme. (Politique IV,XIV-6.)