L IDEAL DU MARIAGE
elle est dégagée de la loi qui l'attachait à son mari. Si donc du vivant de son mari, elle épouse un autre homme, elle sera appelée adultère ; mais si son mari meurt, elle est affranchie de la loi, en sorte qu'elle n'est plus adultère en devenant la femme d'un autre mari (i). »
« Quant aux personnes mariées, écrit-il encore aux Corinthiens, j'ordonne, non pas moi, mais le Seigneur, que la femme ne se sépare point de son mari. Si elle en est séparée, qu'elle reste sans se remarier, ou qu'elle se réconcilie avec son mari ; pareillement, que le mari ne répudie point sa femme (2). »
C'est net, il n'y a que la mort qui puisse rompre le lien conjugal.
Cette doctrine, les Pères de l'Eglise n'ont pas cessé de l'enseigner aux peuples. « La monogamie, écrit Théophile d'Antioche, est entrée dans les mœurs chrétiennes (3). » « Plus de polygamie, s'écrie Clément d'Alexandrie, le Christ l'a abolie (4). » « Nous ne connaissons qu'un seul lien de mariage Une seule femme ou pas du tout, c'est la devise du chrétien (5). » « Tant que l'homme est vivant, dit saint Jérôme, fût-il chargé de tous les crimes, il
(i) Saint Paul. Aux Romains, chap. VIII, 14.
(2) Saint Paul I. Aitx Corinthiens, chap VII, lo-ii.
(3) Ad Aniolycum. Liv. III, n» 25.
(4) Stromates. Liv. III.
(5) Minutius Félix, in Odavio, n" XXXI.
reste le mari de la femme qu'il a épousée (i). » « Ecoutez la loi de Dieu, à laquelle sont soumis même ceux qui font les lois. ly'homme ne doit pas séparer ce que Dieu a uni (2). »
Vieille de quinze siècles, cette loi de l'indissoluble unité règne sans conteste à l'époque où Luther inaugure l'âge de décadence morale, qui tend à ramener le monde régénéré par le Christ aux mœurs relâchées et corrompues de l'antiquité.
« IvUther, ce moine libertin que le froc tourmente aspire à se délier des serments qui l'enchaînent à une perpétuelle chasteté. Pour se faire pardonner le scandale qu'il va donner au monde chrétien, il ne trouve rien de mieux que de contester au mariage restauré par le Christ ses austères propriétés d'unité et d'indissolubilité. Et comme si la liberté du divorce ne suffisait pas pour lui gagner les bonnes grâces des princes dissolus dont il convoite les protections, il leur permet d'am.orcer un sérail dans leur palais. « La pol3^gamie, dit-il, n'est, après tout, qu'un retour aux mœurs patriarcales ; » mais pourtant il faut que ce retour soit discret, pour ne pas effaroucher les peuples habitués par la loi chrétienne à l'unité conjugale.
Luther a honte des licences qu'il octroie, mais l'Eglise attentive y voit une porte ouverte par où la
(i) Epist, ad Amandum.
(2) Saint Ambroise. Liv. sur le sixième chap. de satut Luc, n» V.
l'idéal du mariage , 33
corruption des mœurs va entrer dans ta famille chrétienne. Il est temps de déterminer la formule dogmatique de la loi, et de la mettre sous la protection de l'anathèm^e (i). »
« Anathème, dit le Concile de Trente, à ceux qui permettent aux chrétiens d'avoir plusieurs femmes comme si cela n'était défendu par aucune loi divine (2). »
« Anathème à ceux qui prétendent que le lien conjugal peut être rompu (3). »
« x\nathème à ceux qui accusent d'erreur l'infaillible autorité de l'Eglise, lorsqu'elle affirme que l'adultère même n'a pas le pouvoir de dissoudre l'union que Dieu a faite (4). »
(i) R. P. MON'SABRS, G. P. Lt Mariage, page 62. Tandis que Luther permettait au landgrave de Hesse d'avoiû de-.ix femmes a la fois, Calvin veprochait amèrement aux patriarches de l'Ancien Te-^tament d'avoir outr?gé et viola la loi divine en prenant plusieurs femmes, et il s'itonne que Dieu ait daigné honorer de la fécondité leurs uni»ns, qu'il appelle adultèics.
(2) Session XXIV, canon. II.
(3) Sess. XXIV, canon. V.
(4) Sess. XXIV, canon. VI.
« La monogamie rétablie par le Christ, oblige non seulement les chrétiens, mais encore les infidèles. La raison en esi, comme le montre le Père Billot, d'abord que les mots : quiconque aura renvoyé, etc., ont une portée illimitée ; ensuite, que la loi n:iturelie oblige au même titre païeni et chrétiens, et que cette loi reprend naturellement toute sa vigueur vis-à-vis de tous une fois la dispense abolie qui avait introduit la polygamie, enfin que cette dispense elle-même ne concernait directement que les ieuls fidèles, et que les païens n'en avaient profité que par concomitance. » (Billot. De Ecclesiae sacramentis II, pag. 378,.
« La loi naturelle, dont les infidèles sont eux aussi tributaires, défend d'avoir plusieurs épouses, par conséquent le païen n'a un véritable mariage qu'avec la personne qu'il a épousée en premier lieu. » (Saint Thomas. Supplément, quest. Sg, art. 3, ad. 4).
En notre temps où cette loi divine est à nouveau battue en brèche par une littérature malsaine et par les législations humaines, il est utile d'en montrer l'admirable économie.
Dieu qui voulait que l'union de l'homme et de la femme fût la plus parfaite des unions ne pouvait pas la soumettre à l'instinct et au caprice comme celles des êtres inférieurs. Dans l'union d'un seul et d'une seule et pour toujours se trouvent réalisées les conditions d'intimité et de stabilité qu'indique le mot d'union entendu au sens le plus élevé et le plus absolu.
Cette union une et indissoluble n'est-elle pas la seule forme qui convienne au véritable amour ? L'amour que le mariage consacre et divinise, tend manifestement à la fidélité éternelle. On aime quand on donne son cœur à jamais, en toute sincérité et sans réserve.
.... Il est avéré que lorsqu'on dit qu'on aime, On dit en même temps qu'on aimera toujours, Et qu'on n'a jamais vu ni rois ni troubabours, Jurer à leur beauté de les aimer huit jours.
L'homme croirait s'amoindrir en se partageant, il s'accuserait de mensonge s'il avait la pensée de se reprendre après s'être donné.
Ceux qui veulent nous jeter à l'instabilité ; poui
l'idéal du mariage 35
qui la vérité d'un être est une éternelle fluctuatioi qui dénoncent comme si c'était une illusion enfan tine « le serment d'immutabilité de deux êtres de chair à la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même ; sous des astres qui menacent ruine ; au pied d'un arbre qui se gerce ; sous une pierre qui s'ébranle (i) » ; ceux qui parlent ainsi nous rejettent à la matière et ne connaissent pas le cœur humain-
L'amour eût-il réellement existé, la perspective d'une rupture possible en aurait rapidement raison. Sentiment délicat, l'amour a besoin d'être protégé contre d'innombrables et perfides ennemis qui conspirent contre lui.
« Le mariage, dit Balmès, en assignant à lapasv sion un objet légitime, ne tarit pas cependant la source d'agitation que le cœur recèle. La passion affadit, la beauté se fane, les illusions se dissipent, le charme disparaît. L'homme en présence d'une réalité qui est loin des rêves auxquels se livrait son imagination de feu, sent naître dans son cœur des désirs nouveaux... Lâchez alors la bride aux passions de l'homme ; permettez-lui d'entretenir le moin du monde l'illusion qu'il peut chercher le bonheu dans de nouveaux liens ; laissez -lui croire qu'i^ n'est pas attaché pour toujours à la compagne de sa vie ; vous verrez que le dégoût s'emparera de lu plus promp.ement... les liens commenceront i.
(i) Diderot. Jacqu*s le Fataliste.
s'user à peine formés et se rompront au premier
choc. »
Rien n'arrête les passions, une fois déchaînées, A quelques dures conditions que vous mettiez le divorce, ces conditions seront certainement atteintes. Est-ce après des sévices ? Les sévices seront de tous les jours. Après des dissensions conjugales ? Mais vous les ferez naître, au lieu de les prévenir. C'est une prime d'encouragement que vous leur donnerez. Déciderez-vous que le consentement des deux parties sera nécessaire ? Mais il y a mille manières de l'obtenir. On ira jusqu'aux injures et aux coups. Et s'il y a une partie qui refuse son consentement, on finira par l'extorquer, dût-on aller pour cela jusqu'à la simulation du vice. Ne l'accorderez- vous que pour cause d'adultère ? La malignité hmnaine dépassera au besoin cette limite, car elle ne recule que devant ce qui est impossible, jamais devant ce qui est défendu. « Aux cœurs égarés par les tendresses coupables, la loi de l'indissolubilité impose un frein salutaire ; elle dit : Prends garde ; tu ne t'appartiens plus. Le divorce au contraire encourage le cœur infidèle et lui dit : va où le plaisir t'appelle : tu peux te reprendre. »
Ne sentons-nous pas que si la volonté pouvait se reprendre, rétracter le consentement une fois donné, pour un rien elle le ferait. « J'ai fait des vœux, moi, disait un jour le Père Didon, des vœux étemels, eh bien, dans ma foi d'honnête homme, mes vœux
l'idéal du mariage 87
me gardent, mes promesses me lient. Et vous croyez que si on avait des vœux d'un jour, on résisterait !... Au premier vent qui souffle, on aurait besoin d'aller voir ce qui se passe sur ces plages embaumées vers lesquelles nous invite la brise. Mais non, on résiste, lié par cette chaîne terrible du serment irrévocable, suprême garantie contre la faiblesse de l'homme doutant de lui-mêm.e (i). »
La loi protège donc les époux contre eux-mêmes ; elle les oblige à se garder l'un à l'autre la foi promise, et pour cela les pousse à l'acquisition de ces admirables vertus de prudence, de justice, de force, de tempérance qui font la grandeur de l'homme. Elle fait du mariage une merveilleuse école de perfection.
Cette loi de l'indissoluble unité est nécessaire aussi à la fondation d'vm foyer.
Travailler pour l'inconnu n'est pas dans l'ordre de la nature. L'incertitude de l'avenir paralj^se les énergies de l'homme. Est-ce qu'un cultivateur défriche son champ avec courage ? est-ce qu'il sème avec joie, lorsqu'il sait qu'un étranger peut venir demain recueillir la moisson ? Ce qu'il demande pour accomplir son rude labeur, c'est la jouissance certaine du fruit de son travail. Il en est de même dans le mariage. Assurez-moi l'avenir, l'exclusive propriété de mon foyer et de mon labeur, sans cela j« renonce au devoir et à la joie de me sacrifier en
(i) p. DiDON, G. P. L'indissolubilité et It divorce, page i5i.
LA VOCATrON AU MARIAGE
faveur de quelque proche propriétaire qui n'attend pour se présenter que l'issue de mon bail ou une occasion favorable. A quoi bon faire des efforts sur moi-même pour me corriger de mes inévitables défauts et pour devenir l'époux idéal, si on ne tient pas compte de ma bonne volonté et si on profite de la moindre faute pour briser un lien que j'avais cru éternel ; à quoi bon travailler avec douceur et persévérance à l'amélioration de celle que j'ai associée à ma vie, si tout cela n'aboutit qu'à préparer un objet digne d'assurer le futur bonheur d'un rival ; pourquoi avoir des enfants, pourquoi se donner la peine de les élever, si je dois un jour les abandonner ? Les meilleurs ménages ne tiendraient pas devant une pareille incertitude ; comment les médiocres et les mauvais s'en arrageraient-ils ?
Cette assurance du lendemain l'indissolubilité la donne, la perspective du divorce au contraire la détruit.
Si Pro'iidhon a pu appeler le mariage stable « une justice organisée (i) », ne peut-on pas affirmer que la négation de l'indissolubilité ouvre la porte à toutes les injustices.
Le divorce est tout d'abord une injustice à l'égard de la femme. Les ennemis de l'indissolubilité prétendent que le mariage n'est qu'un vulgaire contrat. Mais, en droite raison, la dissolution d'un contrat
(») Amour et Mariage, page 43.
l'idéal dit mariage Sq
ne doit pas être plus nuisible à l'un qu'à l'autre des contractants. Or, dans la rupture de la société conjugale, n'est-ce pas la femme qui souffre le plus ? Tandis que l'homme sort avec tous les avantages de sa force, elle y laisse ses meilleurs biens : les charmes de sa jeunesse, une beauté perdue, des infirmités précoces. Il semble qu'elle est marquée au front d'un stigmate qui ne doit jamais s'effacer. Elle que le mariage chrétien avait élevée si haut, elle descend plus bas que la femme méprisée du paganisme. Privée de l'appui sur lequel elle était en droit de compter, elle s'en ira peut-être de chute en chute jusqu'aux pires déchéances. Plante flétrie, la société sans pitié la foulera aux pieds.
C'est aussi une injustice à l'égard des enfants. Iv'intérêt de ces petits êtres est sacré. C'est pour eux surtout que Dieu a forgé les chaînes de l'indissolubilité qui unit les époux. Ces enfants, l'amour de leur cœur, le sang de leurs veines, qui reproduisent leurs traits et ont reçu l'empreinte de leurs âmes, durant les longues années où ils sont réduits à l'impuissance, réclament des soins de tous les instants. L'âme a besoin pour s'éveiller comme le corps pour naître du père et de la mère. La grande œuvre de leur éducation exige de l'autorité et de la persuasion, de la force et de la tendresse. « Un père tout seul, c'est l'autorité trop dure, la raison trop froide, la force trop pesante ; une mère toute seule, c'est l'amour sans frein, la douceur sans guide, la tendresse sans
40 LA VOCATION AU MAFxIAGE
correctif. Tous deux sont nécessaires à l'éducation. La nature les a accouplés et fondus, comme deux éléments qui se complètent^ et d'où jaillissent, dans l'âme de l'enfant, la lumière et la chaleur. »
Ces enfants que vont-ils devenir dans le divorce ? Arrachés du lieu de leur naissance et transportés sur une terre étrangère, ils végéteront, pousseront au hasard sans qu'on s'occupe de les cultiver. Si on les confie au père, il les donnera à une femme nouvelle, marâtre qui les regardera à peine si elle ne leur fait pas subir de mauvais traitements. Quelle affection une seconde femme peut-elle avoir pour les enfants d'une rivale vivante ! Et les enfants prenant le parti de leur mère injustement abandonnée m.épriseront leur père et auront de la haine plein le cœur contre celle qui est cause de leur "malheur. Seront-ils mieux si on les confie à la mère ? Est-ce que le nouveau conjoint auquel on les imposera travaillera péniblement pour nourrir des enfants qui non seulement ne sont pas de lui, mais qui sont d'un autre homme vivant ? N'est-ce pas les exposer à ses antipathies ? La situation sera-t-elle meilleure si on confie les fils au père et les filles à la mère ? Ce seront de nouvelles haines. Les noms si doux de frères et de sœurs n'auront plus entre eux ni sens ni vertu. Ce sont des séparations qui se creusent,, des procès qui s'engagf^nt, des haines qui s'éveillent ; ce sont des générations déchirées, des vies empoisonnées. A supposer que les parents méprisent la loi
* l'idéal du MAIVIAGE 1^1
de Dieu, peuvent-ils étouffer la voix de la nature qui leur crie par leurs enfants : restez unis. Et si parfois on a vu des haines s'apaiser sur la tombe d'un enfant où l'on venait prier et pleurer, est-ce que des mains désunies ne pourront pas se rencontrer encore autour d'un berceau 1
Enfin le divorce est une injustice envers la société elle-même. Pour jouir de la paix sans laquelle elle ne peut vivre, ni se développer, la société réclame impérieusement la stabilité du mariage. Officine de la vie, la famille stable en diffuse au loin les effets. Les liens de parenté qu'elle produit, qu'elle entretient par sa cohésion, portent leur influence au dehors ; ils s'étendent ; ils créent une sorte de réseau qui fixe dans la concorde toute une portion de la grande famille nationale. Les liens de subordination sont plus forts, la hiérarchie mieux équilibrée, l'obéissance mieux acceptée. L'autorité y gagne d'autant sur tous les points du territoire où des influences semblables s'exercent.
Le divorce au contraire, en même temps qu'il est un puissant agent de désunion, en armant les unes contre les autres des familles entières, qui épousent la cause de leur sang ; en multipliant les discordes, les querelles, les procès, sape par la base le principe d'autorité, condition vitale de la société. En déconsidérant le pouvoir primordial de la famille, il déconsidère du même coup le pouvoir public qui n'est qu'une imitation, une participation et une appli-
cation en grand du pouvoir de la famille. Comment voulez-vous que des enfants qui auront été les témoins des discordes de ceux qui, unis au foyer, leur représentaient la majesté et l'autorité de Dieu, puissent ne pas sentir dans leur cœur des germes de révolte contre tous ceux qui, dans la suite, voudront leur commander ? L'indignité des parents atteindra facilement tous les dépositaires du pouvoir.
La société a besoin du dévouement de tous ses membres, non seulement dans les circonstances tragiques où elle les appelle pour la défendre contre l'envahisseur, mais chaque jour, pour travailler avec désintéressement au bien commun. Or, tandis que ceux qui se soumettent à la loi de l'indissoluble unité s'entraînent à la vertu, ceux qui la repoussent, risquent fort de faire passer dans les affaires publiques l'intérêt et la passion avant le devoir comme ils l'ont fait dans leur vie privée.
La société en outre réclame protection contre les tares de certains individus. L'indissolubilité seule la lui donne en immobilisant, pour ainsi dire, les vices destructeurs de la famille. Le divorce semble avoir pour mission de lever toute douane protectionniste devant l'introduction des fraudes et des produits avariés de toute espèce. « Maraudeurs, contrebandiers du mariage que la loi d'unité condamnait à une innocmté relative, peuvent désormais étendre le champ de leurs entreprises. Chaque fois que les calculs qui les ont poussés à demander la main d'une
l'idéal du mariage 43
jeune fille auront été déçus ; chaque fois qu'ils auront épuisé la dot ou gâché la situation créée par leur alliance, ils n'auront qu'à sortir par une porte de lâche ingratitude devenue légale. Ils n'auront, sous le couvert des mêmes apparences décentes, qu'à recommencer auprès d'une nouvelle famille leur industrie de flibustiers d'amour et de coureurs de rentes et de places. Par le fait même du divorce, la société s'est privée de sa meilleure garantie contre la race des écumeurs sans vergogne et a offert des milliers de famille en proie à leurs attaques indéfiniment renouvelées.
Pour qu'il en fût autrement, il eût fallu que le jugement qui dissout le mariage, au nom de la loi, modifiât le caractère des mariés et créât des éléments nouveaux pour l'harmonie d'un second foyer. IvC divorce, comme certaines opérations chirurgicales, enlève la tumeur sans anéantir le cancer ni modifier le tempérament des cancéreux. Les divorcés emportent avec eux, hors de la maison commune, leur maladie constitutive, leur caractère, leur instinct, le vice de leur sang. »
Cette loi qui oblige les époux aux efforts généreux pour contenir leurs passions, pour atténuer leurs défauts, pour jouir en paix des biens de la société conjugale, pour faire rayonner autour d'eux la jus-
tice, la paix, la prospérité et toutes les vertus qui font le» familles fortes, honnêtes et glorieuses, éléments de l'unité indispensable à toute société qui veut vivre, est belle, mais n'est-elle pas impossible ?
La monogamie est contre nature, dit-on. L'homme est enclin au changement de par sa constitution même. C'est un animal qui, afïirme-t-on, a tous les besoins des animaux.
Que certaines lois régissent l'homme comme les animaux inférieurs, c'est un fait qu'il est impossible de nier. Ainsi nous assistons chez l'homme et chez l'animal aux mêmes phénomènes de nutrition, de sécrétion, de reproduction. Mais, malgré toutes ces ressemblances, et d'autres encore, il reste indiscutable que l'homme est supérieur aux autres animaux. Ce qui l'élève au-dessus de tous, c'est la raison qui lui permet d'exercer une maîtrise sur toute sa vie.
Aujourd'hui, alors qu'on attribue à la raison un pouvoir souverain en beaucoup de domaines, on affirme, comme Alceste, son impuissance à commander à l'amour :
« Mais la raison n'est pas ce qui régie l'amour, (i) »
Comme si la cupidité, l'avarice, l'égoïsme et une multitude d'autres défauts étaient plus faciles à vaincre que les capricieuses exigences de l'amour ! Comme si l'instabilité du cœur était autre chose que de l'égoïsme humain se manifestant par la recherche
(i) Molière. Le misanthrope, acte I, scène I.
l'idéal du mariage 45
passionnée des plaisirs personnels au détriment de la moralité générale. On peut se demander pourquoi l'homme ne ressemble à l'animal que par l'amour seulement, et s'il lui est permis de se laisser aller à cette passion,pourquoi il lui serait interdit de se laisser aller aux autres. Et si véritablement l'homme n'est que le terme plus ou moins parfait des évolutions successives de la matière ; s'il est i'arriôre-petit-fils d'un mollusque, le petit-fils d'un batracien et finalem.ent le rejeton privilégié d'un seul primate, pourquoi ne pas retourner purement et simplement aux mœurs des ancêtres. Il faut avouer que les revendications des modernes réformateurs du mariage sont bien timides.
Ceux qui estiment que dans la vie conjugale, l'homme a besoin d'horizons variés, sont précisément ceux qui, à l'auiore même de leur adolescence ont répondu aux vagues requêtes des sens par de douteuses complaisances et dont toute la vie de garçon s'est écoulée sans qu'ils tentent le moindre effort pour apaiser leurs passions et observer la chasteté dans l'attente du mariage. Ce n'est pas dans la poursuite effrénée des jouissances égoïstes, dans la pratique des amours volages, dans la fuite des devoirs permanents, dans la fureur des intrigues qui se succèdent qu'ils ont pris l'habitude de la stabilité. Ils continueront à varier leurs plaisirs dans le mariage comme auparavant ; et ils iront chercher ailleurs ce qu'ils ne trouvent pas auprès de leur
légitime épouse.Qu'ils n'accusent pas la nature, mais bien eux-mêmes : ils sont les seuls coupables.
L'indissolubilité est cruelle et odieuse, ajoute-t-on. N'est-ce pas abominable, sous prétexte d'une loi faite il y a des milliers d'aimées, de tenir enchaînés l'un à l'autre, comme deux forçats rivés au même boulet, deux époux qui se détestent et se font souffrir mutuellement. Les couples dont le bonheur n'a souvent duré qu'une lune sont bien plus nombreux qu'on ne le suppose d'ordinaire. Ils avaient cherché le bonheur et ils se sont trouvés, sans s'y attendre, en face de répugnantes infirmités, en face du vice et des passions, en butte aux injures, aux menaces, aux querelles, aux violences, aux brutalités, victimes de trahisons qui s'affichent insolemment au fo3'er même, en un mot en face de tout ce qu'il faut pour diviser les esprits, déchirer et désespérer les cœurs, tuer à jamais l'amour. Faudra- t-il donc qu'ils restent à jamais dans cet enfer ?
Qu'il y ait des inconvénients à maintenir l'indissolubilité des unions mal assorties, des ménages malheureux par incompatibilité d'humeur ou d'intérêts, nul ne songe à le nier ; mais la question est de savoir si les intérêts supérieurs de l'ordre religieux et social ne sont pas plus grièvement lésés par le divorce que par le mariage perpétuel (i).
« Il en est de la loi de l'indissolubilité comme de
(i) p. BOURGET. Un Divorce, pag. 36 et suiv.
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toutes les grandes lois divines et naturelles, dit un auteur. Elle assure la paix, la prospérité et l'avenir de l'humanité. Elle sauvegarde toutes les grandes bases de la morale, de la société, de la vie nationale. Elle est dans le gouvernement du monde une des forces primordiales avec l'énergie desquelles il faut compter, quand on se marie, sous peine d'être, atome perdu, un imprudent de plus broyé par cette puissance qui ne peut faiblir sous peine de compromettre le bien général qu'elle opère.
Oui, il y a des êtres malheureux que l'indissolubilité écrase, comme il y a des soldats que l'amour de la patrie extermine, comme il y a des croyants dont la foi occasionne le martyr, des héros que leur dévouement fait mourir. Mais a-t-on jamais décrété que, étant donnés les effets terribles des engins de guerre modernes, le soldat avait le droit de fuir ? L'horreur du supplice a-t-elle jamais autorisé l'apostasie ? Les principes ne vivent et n'assurent la vie, la gloire et le bien de l'humanité que parce qu'il se rencontre çà et là, des victimes qui donnent aux principes leur sang pour vivre et leurs luttes pour vaincre. Il n'y aurait ni patrie, ni honneur, ni science, ni humanité, s'il n'y avait eu des êtres qui ont sacrifié leur honneur, leur, repos et leur vie à la patrie, à l'honneur, à la science, à l'humanité. Les victimes n'y perdent rien. Dieu est au-dessus de nous, qui les attend et leur donne une récompense autrement glorieuse et substantielle que les vains
applaudissements d'une postérité dont la gloire, pas plus que le mépris, la renommée pas plus que l'oubli, n'atteignent ceux qui ont prématurément franclii pour un principe, les rivages de la mort. »
N'y a t-il pas des cas où la dislocation du mariage serait un réel avantage pour les enfants et pour les parents ? C'est possible. Mais n'oublions pas que tel mariage ce n'est pas le Mariage, que tel enfant, ce n'est pas l'enfant, « I^'enfant c'est l'humanité de demain, c'est donc une collectivité dont nous demandons qu'on réserve le cadre. Ce cadre, c'est le mariage et nous disons que le législateur ne doit pas se prêter à ce que de telles crises de mariage se transforment en crise du Mariage, et que pour sauver tels enfants en souffrance, on organise pour tous l'aléa des ruptures éventuelles et l'insécurité du berceau. »
Mais des ruptures dans des cas exceptionnels n'engageraient pas le principe et ne détruiraient en rien l'admirable économie de l'œuvre divine. C'est une erreur. Capituler, c'est ouvrir la voie au passage des vices triomphants et renvoyer la garde qui assure le respect de la raison, ce monarque auquel Dieu a confié la suprême direction des mouvements inférieurs. « On comprendra mieux la grandeur des maux qu'engendre le divorce, dit Léon XIII, si l'on considère que, la faculté de divorcer une fois accordée, aucun frein, si fort qu'il soit, ne pourra le contenir dans de justes limites, pas même dans celles qu'on lui avait fixées d'avance. La force des exem- \
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pies est grande, plus grande encore la force des passions. Il arrivera donc que, pareille à une maladie que la contagion propage, ou à une masse d'eau qui a surmonté ses digues et qui se répand partout, cette fureur du divorce croîtra chaque jour et gagnera l'esprit du plus grand nombre (i). «Ce qui se passe sous nos yeux confirme la parole du grand Pape. Où s'arrêtera-t-on dans la voie des concessions aux passions qui, chaque jour plus exigeantes, montent à l'assaut de la forteresse du droit et du devoir ?Hier on a laissé passer le porte-drapeau de la révolte et aujourd'hui on est contraint d'en accueillir les pires exécuteurs. Ce n'est pas en réglementant le divorce qu'on arrêtera la cohorte des démolisseurs, c'est en le supprimant totalement.
Serez-vous inflexible en face des épreuves audessus des forces humaines ? On comprendrait à la rigueur que vous le soyez pour ceux qui sont les propres artisans de leurs malheurs domestiques, ils n'ont qu'à s'incliner devant la loi de Dieu et subir le châtiment mérité. Mais pour ceux qui sont innocents, ne permettrez-vous pas la rupture d'un lien qui au lieu d'être pour eux un bienfait peut devenir un véritable danger ?
Pas davantage. Tout ce qu'on peut permettre c'est la séparation de corps, qui tout en laissant subsister le lien conjugal, fait cesser les divisions, les que-
(i) Encyclique. lArcanutn.*
LA VOCATIUN AU MARIACE. — 4
5o LA VOCATION AU MARIAGE
} relies, les scandales. Cette situation, qui n'est pas sans inconvénient, ménage cependant l'avenir, en permettant la reprise de l'union, quand l'oubli aura fait son œuvre ou quand le pardon interviendra.
Je reconnais que c'est un véritable martyre qui est imposé à certains au nom du bien commun; qu'il est difficile de le faire accepter par ceux qui ne croient pas aux compensations de l'au-delà. Quoi, pour sauvegarder l'intégrité d'un principe qui m'opprime, la sécurité d'une société qui me tyrannise, la solidité d'un foyer où je souffre, je consentirais à vivre malheureux sans amour et sans joie ! jamais ! Périssent plutôt la société et tout ce qui m'écrase, et vive le divorce qui m'apporte la délivrance !
Je comprends ces sentiments chez ceux qui arrêtent leurs regards aux choses d'ici-bas, mais pour vous, catholiques, il y a Dieu qui impose sa loi, qui donne la force de l'accomplir et qui, dans l'autre monde, récompense ceux qui ont été fidèles. Notre vie, sur ce point comme sur tous les autres, a besoin, pour s'achever et pour se comprendre, de garder ses attaches éternelles.
Le Sacrement de Alariage.
Le Sacrement de Mariage,
C'était à Cana.
Deux jeunes époux avaient appelé leurs amis au repas de noce. Jésus y était avec ses disciples.
I.e vin vint à manquer. Et la mère de Jésus dit • « Ils n'ont plus de vin... »
Or, il se trouvait là six cruches de pierre, pour les purifications usitées chez les Juifs, contenant chacune deux à trois meswres.
Jésus dit : « Remplissez ces cruches d'eau. « Et Ils les remplirent jusqu'en haut. Et il leur dit • « Puisez maintenant et portez-en au chef du banquet. »
Et ils en portèrent. Lorsque le chef du banquet eut goûté l'eau changée en vin, il appela l'époux et Il lui dit : « Chacun sert d'abord le bon vin, et quand tous sont rassasiés, le moindre; toi, tu as gardé le meilleur vin pour la fin (i). »
L'intention de Jésus, lorsqu'il assiste aux noces de
(i) Evangile i<e Saint Jean, Chap. II, i.,2.
Cana et plus tard, lorsque, répondant aux questions insidieuses des pharisiens, il proclame l'unité et l'indissolubilité du mariage, et déclare la polygamie et le divorce contraires à l'institution primitive, n'est pas douteuse. Il a voulu que le mariage fût pour les chrétiens ime institution plus sainte, plus sacrée qu'il ne l'était pour les Juifs.
Le Christ qui venait tout restaurer ne pouvait laisser le mariage dans les abaissements où des siècles de corruption l'avaient fait tomber. Du moment qu'il instituait des sacrements, c'est-àdire des signes visibles de la grâce invisible, destinés à soutenir la faiblesse de l'homme dans les diverses circonstances de sa vie, il devait faire bénéficier le mariage d'un de ces précieux moj^ens de sanctification. Sinon la sanctification manquerait là où plus que partout, ailleurs et à tous points de vue, il importe qu'elle soit (i).
(i) Ce caractère de sainteté que Jésus a donné au mariage est le principe du sa.rement. Cest en réfléchissant, en eflet, sw la sainteté du mariage réformé par le Christ, que la pensée chrétienne a pris projressivement conscience de son efficacité sacramentelle, et qu'sUe a compris toute la portée de cette sanctificatioB. Car toute i'instiaition du sacrement de mariage a consisté, et n'a pu consister, que dans la sanctification de l'union matrimoniale. L'intention sanctificatrice de Jésus nous est manifestée par les textes, mais à demi ; sans le développement postérieur, nous ne l'aurions jamais connue dans son iitéjralité. Mais, si le développement s'opère, ne serons-nous pas eu droit de conclure que le terme de ce développement est en parfaite harmonie avec son principe, c'est-à-dire avec l'intention de Jésus de rendre le mariage chrétien plus parfait que le mariage mosaïque. (P. Pourrai. La Théologie sacramentaire, page 287),
Quelle est sur ce point la doctrine de l'Eglise catholique ? A partir du XIIP siècle, unanimement et explicitement, les docteurs et les écoles enseignent le caractère sacramentel du mariage comme une doctrine de foi.
Mais, avant cette époque, admettait-on que le mariage fût un des sacrements de la loi nouvelle ?
En faveur de la tradition apostolique nous pouvons tout d'abord apporter l'argument de prescription. Les églises orientales séparées, c'est-à-dire, l'Eglise Grecque orthodoxe, l'Eglise Copte, l'Eglise Arménienne et l'Eglise Nestorienne considèrent le mariage comme un sacrement. Cette doctrine que ces sectes professent maintenant, elles la possédaient déjà au temps du schisme, au mofnent où elles se sont séparées de l'Eglise catholique. En effet, ime fois la séparation accomplie, il n'est pas possible que des sectes si différentes les unes des autres par la foi, la langijie, les rites et les mœurs, et de plus, si opposées à l'Eglise latine, se soient entendues toutes pour introduire ce point de doctrine, ou encore moins l'aient accepté unanimement des mains des catlioliques. Il faut donc remonter jusqu'au IV® siècle pour les orthodoxes, et jusqu'au V® pour les autres ; et de là nous pouvons conclure qu'au V^ siècle, la doctrine prônant le caractère sacramentel du mariage était en vigueur dans l'Eglise d'Orient comme dans celle d'Occident,
Ultérieurement, comment expliquer cette una-
nimité de foi dans l'Eglise du V® siècle, sans admettre que la doctrine en question remonte aux apôtres ? S'il en était autrement, une innovation de cette importance ne se serait pas introduite dans l'Eglise tout entière, sans controverses et sans réclamations ; or on ne trouve nulle part le moindre vestige.
Durant les cinq premiers siècles avons-nous des témoignages qui permettent d'affirmer que déjà on croyait au mariage sacrement.
I/CS témoignages des saints Pères et des docteurs des temps primitifs sont parfois un peu confus. I^e caractère sacramentel n'y est pas exposé en termes explicites, et avec la précision des scolastiques f mais il y est contenu implicitement (i). Ces témoi-
(i) L'implicite est devenu l'explicite. Le Progrès « consiste, dit le P. Janvier en parlant du dogme, en ce que les générations postérieures croient explicitement, sur l'ordre et après les décisions de l'Eglise, des vérités que les générations antérieures ne croyaient qu'implicitement. Celles-ci, en adhérant à une idée, adhéraient atout le contenu de cette idée sans le connaître d'une manière formelle... Cette explication s'effectue par voie d'analyse, lorsque se distinguent les détails d'une synthèse, les éléments d'une définition, les applications en particulier d'un principe général, les vérités singulières sous une vérité universelle. Elle s'effectue quand ce qui était obscur s'éclaircit, quand ce qui était confus s'organise, quand ce qui semblait indécis dans l'Écriture ou dans la Tradition s'.affirme comme certain, quand les expressions nettes et parfaites remplacent les expressions vagues et imparfaites, quand les mots positifs se substituent aux termes imagés, quand le principe qui servait de fondement aux pratiques de la vie est formulé, quand ce qui était enseveli dans les profondeurs de la révélation se montre au jour. Peu à peu, l'esprit du croyant entre en commerce plus intime, plus précis avec le contenu de la parole da Dieu, avec des idées qui se dégagent, se classent, se définissent. La vérité surnaturelle se déroule, se déplie dans
gnages doivent être interprétés « à la lumière des ^ documents postérieurs, qui en manifestent le vrai sens catholique, lequel n'est pas une innovation dans le dogme, mais bien une explication et un développement de la foi primitive . »
« I^e vSeigneur, écrivait saint Augustin, invité aux noces, y assista pour confirmer la chasteté conjugale et mettre en évidence le sacrement des noces (i). » « lyC bien que procure le mariage, pour toutes les nations et tous les hommes, est la propagation de l'espèce et la fidélité conjugale ; mais de plus, pour ce qui regarde le peuple de Dieu, la sainteté du sacrement, qui est telle que même l'époux répudié ne peut se marier à un autre... de même que si on fait une ordination de prêtres dans le but de constituer par là un nouveau noyau de fidèles, et que ce but ne soit pas atteint, le sacrement de l'ordre n'en reste pas moins dans ceux qui ont été ordonnés (2). » « Le propre de ce sacrement est sans aucun doute d'unir l'homme et la femme pour toute leur vie, indissolublement... aussi longtemps qu'ils vivent, un lien
l'âme et dans la conscience de l'Ei^lise qui lit, selon qu'elle en a besoin la pensée de Dieu. D'abord elle lut les dogmes fondamentaux écrits ea grosses lettres, puis à mesure que le travail d'une sagesse pénétrante se poursuivait, l'Épouse du Christ manifesta mieux les secrets de son Ep>oux, les exprima plus clairement, et, avec les éléments qu'elle détache du bloc de la révélation, elle éleva plus haut son édifice doctrinal. » (R. P. Janvier. G. P. Conférences dt N.-D., 1911. La Foi, page 197.)
(i) Saint Augustin. In Joh, tr. IX, n° 2.
(a) Saint Augustin. De bono conjugali, chap. XXIV n» 33,
conjugal les unit, si bien que ni la séparation ni le commerce avec une autre personne ne peuvent le rompre... de même que l'aipostat, répudiant pour ainsi dire son mariage avec le Christ, et même après avoir perdu la foi, n'en perd pas pour cela le sacrement de la foi, qu'il a reçu au baptême (i). »
Saint Cyrille d'Alexandrie et saint Innocent qui vivaient eux aussi au V® siècle écrivaient : « Le Sauveur vint aux noces non pas tant pour assister au festin que... pour mettre en évidence le principe de la propagation de l'espèce humaine... ; il convenait en effet à celui qui allait renouveler et entièrement relever la nature même de l'homme, non seulement de bénir ceux qui étaient déjà appelés à l'existence, mais encore d'accorder sa grâce à ceux qui devaient naître plus tard, et de rendre leur naissance sainte (2). » « Nous déclarons, nous basant sur la foi catholique que ce qui porte le nom de mariage, c'est ce qui a été primitivement institué par la grâce divine (3). »
Au IV® siècle, notons le témoignage de saint Ambroisc : « Nous savons que Dieu, en tant que maître et gardien du mariage, ne souffre pas que la chambre nuptiale soit profanée par un tiers ; et que si quelqu'un ose le faire, il pèche contre Dieu, dont il viole la loi, et tarit la grâce. Celui qui pèche ainsi
(i) Saint Augustin. De mtpt el concup., p. I, chap. X. (2) Saint Cyrille d'Alexaudrie. In Joli, liv. II, 1-4. (^) Saisi INNOCEKT. Epist XXXVI ad Frobum.
centre Dieu, perd donc le bénéfice <iu sacrement céleste (i). »
« Attendu que Dieu est l'auteur de l'union (matrimoniale), dit Origène au III* siècle, ceux qui sont unis par lyui, sont doués de grâce (2). »
« Comment, dit TertuUien, décrire dignement la félicité du mariage que l'Eglise procure, que l'offrande confirme, que la bénédiction scelle, que les ^nges proclament et que le Père ratifie ? » « vSi donc ce mariage est ratifié par Dieu, comment ne serait-il pas heureux ; comment les tribulations, les angoisses, les obstacles, les fautes mêmes pourraient-elles lui enlever toute sa félicité, puisqu'il est en partie sous les auspices de la grâce divine (3) ? »
« Le mariage est saint, écrit Clément d'Alexandrie ; l'apôtre rapporte ce m.^^stère au Christ et à l'Eglise (4). »
Avec ces deux auteurs du 11^ siècle nous touchons presque aux temps apostoliques. Le dernier témoignage que l'on rencontre est celui de saint Ignace, martyr, mort environ vers 107. « Il convient,, dit-il, que les fiancés contractent mariage d'après la sentence de l'Evêque, pour se marier selon le Seigneur et non selon la concupiscence (5). >;
(i) Saint Ambroise. De Abraham, p. I, chap. VII.
(2) Origèxe. Comment in Malih., t. XIV, n» i6.
(3) TKRTULLIEX. Ad uxoiem, t. II, chap, IX et VII.
(4) ClÉMEN'T d'Alexandrie. S/row., 1. III, chap. XII.
(5) Saint Ignace, martyr. Ad Polycar,, cljap. V, n» ^.
Puis nous avons le fameux texte de saint Paul aux Ephésiens : « Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur : car l'homme est la tête de la femme, comme le Girist est la tête de l'Eglise, Im, le Sauveur de son corps. Comme l'Eglise est soumise au Christ, que les femmes soient pareillement soumises en toutes choses à leurs maris. Hommes, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Eglise, jusqu'à se livrer pour elle, afin de la sanctifier, en la purifiant par le baptême d'eau dans la parole de vie, voulant se donner à lui-même ime Eglise glorieuse, n'ayant ni tache, ni ride, ni rien de tel ; mais sainte, immaculée. Ainsi les maris doivent aimer leurs femmes comme leurs corps, celui qui aime sa femme s'aime lui-même. Personne jamais ne hait sa propre chair, mais on la nourrit et on l'entretient avec soin, comme le Christ l'Eglise ; car nous sommes les membres de son corps, nous sommes de sa chair et de ses os. C'est pourquoi l'homme abandonnera son père et sa mère et s'attachera à son épouse ; et ils seront deux dans une seule chair. Ce sacrement est grand, et moi je dis dans le Christ et dans l'Eglise (i). »
Si dans ce passage de sa lettre aux fidèles d'Ephèse, l'apôtre n'attribue pas explicitement au mariage le signe efficace de la grâce, selon l'enseignement du Concile de Trente, il l'insinue clairement
(i) Saint Paul aux Ephésiens. Chap. v, 2-32.
LE SACREMENT DE MARIAGE 6l
En effet, saint Paul expose ici l'analogie qui existe entre le mariage et l'union du Christ avec l'Eglise, union intime et mystérieuse que le mariage rappelle et copie. Or, selon sa doctrine, l'union du Christ avec l'Eglise est telle, que l'épouse s'y sanctifie et s'y purifie par la grâce ; par conséquent le mariage lui aussi doit apporter aux époux une sanctification et une purification surnaturelles. Il doit donc être non seulement un symbole pur et simple, mais un signe qui sanctifie efiicacement.
« Ce texte de l'apôtre, disent les interprètes, est plein de mystères ineffables : mystères dans l'union du Christ et de son Eglise ; mystères dans l'unon de l'homme et de la femme. Et ce sont ces deux unions que l'apôtre appelle un gratid sacre?nent (i). Ni l'une ne serait le type, ni l'autre ne serait la copie fidèle, le symbole, le signe, s'il n'y avait dans celle-ci comme dans celle-là une vertu sanctifiante. Ni l'homme n'aimerait la femme comme le Christ aime l'Eglise,
(i) On pourrait objecter contre le caractère sacramentel du mariage que celui-ci ne produit pas ce qu'il signifie, à savoir l'union du Christ avec l'Eglise.
Réponse : D'après la doctrine de saint Thomas, on peut distinguer dans les sacrements ime double signification : ils représentent d'abord une chose qu'ils contiennent, c'est-à-dire la grâce, qu'ils signifient et produisent en même temps : ils peuvent représenter en outre une chose qu'ils ne contiennent pas, et ne produisent pas davantage. C'est ainsi que l'union du Christ avec l'Eglise n'est que S3-mbolisée, mais nullement produite par le rite matrimonial, ni que celui-ci ne la contient pas; tout comme l'ablution baptismale, outre qu'elle est le signe de la grâce, représente simplement sans la contenir ni la produire, la sépulture et la résurrection du Seigneur. Cf. BILLOT, Ouv. cité, page 23.
fia LA VOCATION AU MARIAGE
ni la femme n'aimerait l'homme comme l'Eglise aime le Christ, sans une grâce qui purifie, ennoblit, surnaturalise l'amour. Le Christ, en se donnant à son Eglise, la sanctifie ; l'homme et la femme, en se donnant l'un à l'autre, doivent se sanctifier mutuellement. Et voilà pourquoi le mariage et un grand sacrement (i). »
L'enseignement constant de l'Eglise est donc que la sanctification des noces chrétiennes remonte au Christ lui-même. Aussi contre tous ceux qui nieraient que « le mariage n'est pas vraiment et proprement un des sept sacrements de la loi évangélique, institué par le Christ » et qui oseraient dire « qu'il a été inventé dans l'Eglise par les hommes et qu'il ne confère pas la grâce », elle a solennellement lancé l'anathème au Concile de Trente (2).
Mais où donc se trouvent les éléments sacramentels dont résulte, non plus seulement un lien purement naturel, com.me dans le mariage primitif, mais un lien surnaturel, imprégné et pénétré de la grâce divine ?
Dans l'échange même des consentements. L'essence du sacrement de mariage consiste dans la donation et l'acceptation mutuelle que les fiancés se fôiit de leur personne. La donation est comme la matière du sacrement ; l'acceptation est la forme.
(i) Saint JÉRÔME, Saint CLÉMENT d'Alexandrie, Saint AMBROiSE, Saint
ATHANASE, Saint CHRYSOSTOME.
(2) Concile de Tretttè. S«3Sîtyn XXIV. J?s M'aMfH'ônio, canon i*
LE SACREMEîiT DE MARIAOÈ 63
Quand la forme est unie à la matière, quand l'acceptation suit la donation, le contrat existe, la grâce les pénètre, le sacrement est conféré (i).
C'est le contrat lui-même qui a été élevé à la dignité de sacrement. Dans les mariages des chrétiens, contrat et sacrement sont une seule et même chose.
« Personne parmi les catholiques n'ignore ou ne peut ignorer, dit Pie IX, que le mariage est véritablement et proprement un des sept sacrements de la loi évangélique, et que par conséquent il ne peut y avoir entre fidèles de vrai mariage qui ne soit en même temps un sacrement ; par suite que toute autre union entre clnrétiens que l'union sacramentelle, quelle que soit la loi civile qui la consacre, n'est autre chose qu'un concubinage honteux et pernicieux énergiquement condamné par l'Eglise ; partant encore que le sacrement ne peut jamais être séparé du pacte conjugal (2). »
Il est avéré, déclare Léon XIII « que dans le mariage le contrat n'est pas séparable du sacrement; et que par conséquent aucun contrat véritable et légitime n'est possible qui ne soit sacrement par le fait même. En effet, ainsi raisonne-t-il, le Christ a élevé le mariage à la dignité de sacrement (3). »
I/Cs contractants sont eux-mêmes les ministres du sacrement, puisqu'ils posent la forme du sacre-
Ci) Benoit XIV. Litter. apott., 19 mare 1758. (i) Pis IX. Alhciilioji du 27 sept. :853. (3) Encyclique « Arcanum ».
ment. Leur acceptation ratifie le transfert du droit de propriété fait par le conjoint. Ils font et donnent une chose sacrée.
Peu importe que les fiancés ignorent leur office de ministres. Par le fait qu'ils veulent contracter mariage d'accord avec l'institution divine et la pratique de l'Eglise, ils ont l'intention de faire ce que fait celle-ci, c'est-à-dire ce que le Christ a institué.
Ni la bénédiction de l'Eglise, ni la présence du prêtre ne sont les éléments essentiels de l'acte sacré qui s'accomplit par l'échange des serments. Cette bénédiction est une chose sainte, elle attire des grâces toutes particulières sur les jeunes époux, et il faut en faire le plus grand cas. Le prêtre est le témoin autorisé assistant au mariage au nom de l'Eglise. Il fait office de ministre pour les rites liturgiques qui encadrent le sacrement. Les paroles qu'il prononce en bénissant le mariage, signifient que cette union qui vient d'être contractée, est ratifiée et solennisée par l'Eglise. Sa présence est tellement indispensable que, d'après le décret du Concile de Trente, sans elle, les fiancés sont inhabiles à contracter l'engagement qui doit les unir (i).
Quels sont les effets du sacrement de mariage ?
Le premier effet du mariage c'est le lien conjugal, par lequel les époux sont unis et associés en un principe commun de génération et d'éducation des
(i) Cf. Chapitre V. La Législation matrimoniale.
enfants. Ce lien exige, par manière de cause dispositive, l'infusion de la grâce sacramentelle. 11 dure jusqu'à ce qu'une cause légitime vienne le rompre, par exemple la mort de l'un des conjoints.
Le second effet est la grâce même, la grâce habituelle ou sanctifiante qui, en tant qu'elle est propre à ce sacrement, donne im droit infaillible à des grâces actuelles abondantes.
« Ce sacrement ne passe pas, il demeure comme l'ineffable mystère que nous adorons sur nos autels et dans nos tabernacles. De même que les espèces eucharistiques restent, après l'acte qui les consacre, comme le symbole de l'aliment spirituel qu'elles contiennent, de même la vie commune des époux chrétiens, manifestation sensible du lien qui les enchaîne, reste comme le symbole de l'union indissoluble du Christ et de l'Eglise qu'elle copie (i). » Ce sacrement ne produit pas seulement la grâce en face de l'autel, mais il garde le pouvoir de la produire pour toutes les circonstances et tous les temps dans lesquels la vie commune des époux chrétiens, la requiert. Reçu d'une manière valide mais infructueuse, il peut re\dvre, aussi longtemps que dure le lien conjugal sacramentel. Il faut seulement pour cela que l'obstacle, absolu ou relatif, soit enlevé. Et de même qu'il peut être infructueux pour l'un et fructueux pour l'autre, de même il peut revivre pour un conjoint sans revivre pour l'autre.
(lyTBELLARiilx. De Mnttituoilio, chap. V.
LA VOl^AXiON AU MABIAGS. — C
Quels sont les principaux effets de cette grâce sacramentelle ?
« Jésus-Christ lui-même, dit le Concile de Trente, auteur et instituteur des sacrements, nous a mérité par sa Passion la grâce qui perfectionne l'amour mutuel, affermit l'union jusqu'à l'indissolubilité absolue, et sanctifie les conjoints (i). »
I,a grâce perfectionne l'amour. « Elle le rend sage. Elle lui apprend que rien n'est parfait ici-bas ; que l'infinie beauté de Dieu est le seul idéal capable de contenter un cœur avide de perfection ; que lorsqu'on n'a pas tout ce que l'on voudrait aimer, il faut aimer ce que l'on a. Elle purifie les yeux de la nature, rend supportables les disgrâces, touchantes les infirmités, aimables la vieillesse et les cheveux blancs. — La grâce rend l'amour patient. Elle l'alïermit contre le choc des défauts qu'il a pu connaître, et contre la révélation trop brusque de ceux qui ont échappé à sa pénétration. — La grâce rend l'amour juste et miséricordieux. Elle lui persuade aisément que si nous avons à souffrir nous faisons souffrir nous-mêmes, et que, dans la vie à deux, plus que partout ailleurs, il faut mettre en pratique cette maxime de l'apôtre : Portez les fardeaux les uns des autres. A la place des reproches, elle suggère des excuses. Elle change les récriminations en bons conseils, sages exhortations, doux encouragements,
(i) Session XXIV. De Matrimonio.
aimables corrections ; elle incline les cœurs qu'elle attendrit à de faciles pardons. — Enfin la grâce rend l'amour fidèle au devoir ; elle le lui fait voir dans un jour éclatant que ne peuvent obscurcir Icinuages de la fantaisie, du caprice, de l'illusion et du mensonge, et lui fait trouver dans la constance un honneur et des joies dont il remercie Dieu, si fidèle, lui, même envers ceux qui l'outragent.
Certes, ce perfectionnement de l'amour naturel par la grâce est déjà une forte garantie de solidité pour le lien conjugal, mais l'action sacramentelle concourt de plus près à son affermissement. Elle le saisit, le transfigure et en resserre si bien les nœuds qu'on ne peut plus ni le détendre ni le rompre. En le rendant plus sacré par la pénétration de sa vertu infinie. Dieu s'engage à n'avoir plus pour la faiblesse humaine l'indulgence qui lui arrachait jadis des permissions et des dispenses dont notre nature perverse a tant abusé.
Enfin, la grâce sanctifie ceux qui s'épousent, elle descend en eux jusqu'aux sources de la vie. Elle rend bon, chaste,, respectable même, ce qui pourrait épouvanter la vertu et l'abreuver de dégoûts. Elle fait chercher dans l'apaisement des sens, le grand honneur de participer à l'action créatrice de Dieu et de donner la vie, le grand devoir de peupler la terre de chrétiens et le ciel d'élus (i). »
(i) R. P. MOXSABRÉ. G. P. Lt Mariage chrétien, page 42.
La Lutte pour l'Idéal.
La Lutte pour l'Idéal.
Le Christ était venu rétablir le mariage sur les hauteurs saus ombre de l'unité et de l'indissolubilité. Héritière légitime de la pensée du Maître, l'Eglise, dès les premiers jours, entraînera les hommes à la réalisation de cet idéal. Elle les condamnera à monter jusqu'à ce qu'ils aient atteint ce but.
Il est bon aujourd'hui, alors que tout conspire à nous faire descendre et alors que sous prétexte de progrès on nous ramène à la tyrannie des passions, de rappeler ce que l'Eglise a fait sur le terrain des mœurs et des lois pour faire pénétrer les principes et les sentiments qu'on avait peut-être connus autrefois, mais qu'on avait oubliés depuis longtemps. Cette lutte de près de dix siècles pour la libération de l'esclavage des sens et pour la pureté du mariage est une des plus belles pages de sa glorieuse histoire.
Que vont faire les disciples de Jésus, si peu nombreux, une poignée d'*,tres négligeables, en face de
l'immense multitude qui non seulement ne voudra rien comprendre à cette doctrine du mariage, mais lui sera absolument opposée ?
Ils n'eurent pas la prétention d'intervenir pour modifier des lois existantes qui admettaient et encouragaient le divorce. C'eût été d'ailleurs parfaitement inutile. Leur voix n'eût pas été entendue ou bien on l'eût accueillie avec des railleries. Ils n'avaient à leur disposition qu'un mo>en, le seul vraiment efficace, quand on veut pénétrer des masses, créer une élite, dont le souci serait d'abord de réformer ses mœurs, afin d'être capable de réformer progressivement celles des autres.
Athènes, Corinthe, Rome, tous les centres de l'antique civilisation entendent les apôtres prêcher cette étrange doctrine qui commande la mortification de la chair et exige la fidélité et l'indissolubilité du mariage.
Convenons, en passant, qu'il fallait une singulière hardiesse à saint Paul, cet obscur faiseur de tentes, pour se poser ainsi en face des maîtres de la terre, et dire non, quand Auguste, Tibère, Néron disaient oui; prêcher l'indissolubilité et l'unité du mariage, quand César commandait la répudiation et le divorce ; recommander la virginité, quand les lois juliennes punissaient toute femme qui, à vingt ans, n'était pas mère, ou qui, devenue veuve, ne se remariait pas pour donner des citoyens à la République, lya raison, confondue de tant de liberté, se
LA LUTTE POUR l'iDÉAL 78
demande quels durent être les sentiments des peu-' pies païens accoutumés jusque-là au libertinage le plus effréné, lorsqu'ils entendirent promulger la loi nouvelle ? « Ces paroles sont dures et qui peut les recevoir ? (i) » Tel dut être le premier cri de toutes les bouches.
Aussi, après la notification des devoirs, le grand apôtre a-t-il soin de placer l'exposé des secours que le di\Hn législateur prépare aux époux. Aidés de ces puissants moyens, l'homme et la femme pourront, non seulement contenir leurs passions dans de justes limites, mais encore trouver facile et doux l'accomplissement de leurs devoirs, désormais aussi durables que la vie (2) . »
La vraie cause de la déchéance du mariage, c'était et c'est encore la corruption des mœurs. Là où triomphe la matière, il est impossible d'établir la loi austère de l'indissolubilité. C'est pourquoi l'apôtre qui ne l'ignorait pas, commence par enseigner la tempérance et le renoncement. Voulant assurer la fidélité dans le mariage, il prêche la pureté des sens qui deviendra au foyer le principe des admirables fécondités.
« Le corps n'est pas pour l'impudicité ; il est pour le Seigneur et le Seigneur pour le corps. Ht Dieu, qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera aussi par sa puissance.
(i) Siint ]SA-s . Evangile, VI-61.
(a) GaUUE. Histoire de la civihsation domestique. II Partie, chap. III.
» Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres du Clirist ? Prendrai-] e donc les membres du Christ pour en faire les membres d'une prostituée ? Loin de là ! Ne savez-vous pas que celui qui s'unit à la prostituée est un seul corps avec elle ? Car, dit l'Ecriture, ils seront les deux en une seule chair ». Au contraire celui qui s'unit au Seigneur est un seul esprit avec Lui.
» Fuyez l'impudicité. Quelque autre péché qu'un homme commette, ce péché est hors du corps ; mais celui qui se livre à l'impudicité pêche contre son propre corps.
« Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez pas à vousmêmes ? Car vous avez été raclietés à un grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps (i). »
Et comme saint Paul sait que pour amener la masse à la pratique des vertus ordinaires, il est nécessaire qu'une élite donne l'exemple des vertus extraordinaires, il achève son enseignement par un conseil de virginité absolue.
« Pour ce qui est des vierges, je n'ai i oint d'ordre du Seigneur, mais je donne un avis, comme ayant reçu du Seigneur la grâce d'être fidèle...
» Es-tu lié à une femme, ne cherche pas à rompre ce lien ; n'es-tu pas lié à une femme, n'en cherche
(i) Saint Paul. I Epîlie aux Corinthiens, cliap. VI, »♦» ao.
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pas. Si tu t'es marié, tu n'as point péché, si la vierge s'est mariée, elle n'a point péché ; mais ces personnes auront des tribulations dans la chair et je voudrais vous les épargner...
)) Celui qui n'est pas marié s'inquiète des choses du Seigneur et de plaire au vSeigneur ; mais celui qui est marié s'inquiète des choses du monde, des moj^ens de plaire à sa femme, et il est partagé. De même la femme, celle qui n'a pas de mari, et la vierge, ont souci des choses du Seigneur, afin d'être saintes de corps et d'esprit ; mais celle qui est mariée a souci des choses du monde, elle cherche à plaire à son mari. Je dis cela dans votre intérêt, non pour jeter sur vous le filet (c'est-à-dire, non pour vous priver de votre liberté chrétienne, ou vous faire tomber, comme dans un piège, dans des tentations qui seraient pires que toutes les tribulations du mariage), mais en vue de ce qui est bienséant et propre à vous attacher au Seigneur sans tiraillements.
» Si quelqu'un juge qu'il exposerait sa fille au déshonneur, si elle passait la fleur de l'âge, et qu'il est de son devoir de la marier, qu'il fasse comme il le veut, il ne pèche point ; qu'elle se marie. Mais celui qui, sans y être forcé, étant maître de faire ce qu'il veut, a mis dans son cœur une ferme résolution, et a décidé de garder sa fille vierge, celui-là fait bien. Donc, celui qui marie sa fille, fait bien ; mais celui qui ne la marie pas, fait mieux » (i).
i) Saint Paul. I. aiu: Corinth., VII. iS-40.
76 hk V0CATI0:N au MAniACE
Et se sont les voluptueux Corinthiens que saint Paul jette ainsi en plein idéalisme ! La résistance de la vieille corruption païenne fut longue et acharnée. Malgré cela, au fur et à mesure que les chrétiens se multipliaient, la doctrine évangélique du mariage, en des exemples vivants, pénétrait partout, jusque dans le domaine officiel des lois.
Si dans les trois premiers siècles on peut distinguer quelques reflets de la pensée chrétienne dans la législation des empereurs romains, la première victoire apparente ne fut remportée que lorsque la Croix eut brillée sur le pont Milvius. C'est sous le règne de Constantin que nous trouvons la première modification dans les lois matrimoniales.
En 33T, l'empereur converti ose briser le divorce païen, qui était une sorte de polygamie successive, et que Dioclétien quelques années auparavant avait si odieusement élargi. l'our ne pas heurter de front la conscience publique mal préparée à une ascension trop absolue, il ne l'abolit pas complètement. Il tolère encore le divorce par consentement mutuel, mais il le réglemente en n'accordant au mari que trois causes de séparation graves et dûment constatées : l'adultère, le poison et l'exercice d'un métier infâme. Iva femme pour répudier son mari doit le convaincre devant les tribunaux, d'homicide, d'empoisonnement ou de violation de sépulture. En décrétant que seule l'autorité publique peut prononcer le
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divorce pour les causes précises énumérées dans le décret, il mettait fin au règne du caprice (i).
Les conciles qui se succédèrent alors, celui d'Arles en 314, celui de Nicée en 325 n'osèrent pas toucher à cette législation pour la restreindre, ils se contentèrent d'exhorter les époux séparés pour cause d'adultère à se garder d'un nouveau mariage, ils ne vont pas jusqu'à en faire un devoir.
Quelle prudence dans cette œuvre de restauration du mariage ! Le Christ qui a été le grand rénovateur de toutes choses, n'a pas été un révolutionnaire. Personne n'a renouvelé et di\'inement enrichi l'humanité avec moins de fracas. L'Eglise l'imite dans sa conduite. Et qui donc, quand on connaît les hommes, pourrait lui reprocher sa prudence et sa sage lenteur ?
Pendant près de cent cinquante ans, le monde romain qui se christianisait de plus en plus vécut sous cette tolérance. Et tandis que les lois civiles permettaient encore le divorce, les enseignements ecclésiastiques poursuivaient leur œuvre de purification plus complète au sein des consciences privées. Les évêques et les docteurs, au fur et à mesure que les abus s'introduisaient, rappelaient avec plus de force les paroles du Sauveur : « Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a unis. » Ils voulaient chaque lour plus de docilité à la direction de l'Eglise, et
(i) Cod. lib. V, lit. 17. Ibéod. et l'aient.
toutes les infractions à cette loi aussi bien chez les grands que dans le peuple étaient hardiment réprimandées et les délinquants soumis aux pénitences publiques.
lya loi civile ne s'était pas encore élevée bien haut, et cependant elle ne put se maintenir à cette hauteur. Les passions humaines venaient battre de leurs flots bourbeux le fragile édifice de cette législation à peine ébauchée, et déjà il s'écroulait.
Théodose et Valentinien favorisaient de nouveau le divorce, en reconnaissant non plus trois causes, mais douze du côté de la femme et quinze du côté du mari. L'empereur Anastase y ajouta « le consentement mutuel » sans motif avoué.
Malgré toutes les diflicultés, la loi ecclésiastique continuait son ascension. L'obligation de l'indissolubilité devenait plus précise. « Il est admis, disaient les Pères du Concile de Milève en 402, que, selon la discipline catholique et apostolique, ni l'homme séparé de son épouse, ni l'épouse séparée de son mari, ne pourront nouer d'autres nœuds, mais doivent rester ainsi ou se réconcilier. S'ils méprisent cet ordre, qu'ils soient soumis à la pénitence, et qu'une loi impériale soit demandée à ce sujet. » La sanction du pouvoir civil ne manqua pas, et l'enseignement religieux eut force juridique.
La victoire était remportée, semblait-il. Il n'en était rien. Déjà on entendait la marche tumultueuse des barbares qui se ruaient sur l'empire décadent,