‹ La Vocation de Robert-Louis StevensonChapitre 101 sur 205 · INCIDENTS DE ROUTE · texte numérisé non relu

INCIDENTS DE ROUTE

où il dormit, et passa la Loire. Il n’alla pas beaucoup -plus loin, ear à Châtillon-sur-Loire, il fut arrêté par un gendarme et conduit devant le commissaire. Quelques réflexions de bon sens parurent au représentant de l’autorité insuffisamment respectueuses, et presque subversives. On inspecta le sac qu’il portait avec lui. « I] contenait une chemise, une paire de souliers, des chaussettes et un pantalon de toile de rechange, un petit nécessaire de toilette, un morceau de savon dans un soulier, deux volumes de la collection Jannet, Poésies de Ch. d'Orléans, et une carte, et un cahier contenant quelques notes en prose et les rondeaux anglais> (1). T1 lui manquait malheureusement des papiers. On l’enferma à la geôle d’où il ne fut délivré que par Parrivée de Sir Walter Simpson, portant un costume authentique de touriste, et muni dun passeport qui énoncait ses qualités. Après de nouveaux ennuis, il rejoignit Paris et Barbizon.

Tel était le style du voyage à pied de Robert-Louis Stevenson à l’âge de vingt-cinq ans. Quoi qu’il en fût impatient, nul incident ne correspondait davantage à Pordre de ses pensées. Ce n’était pas seulement Charles d'Orléans, c'était Villon qu’il avait devant les yeux. En remontant la vallée du Loing. ne songeait-il pas .« Quand Villon voyageait (peut-être le long de la même aoréable vallée, pour se rendre à son exil à Roussillon). peut-être avait-il la même apparence ? » (2). La maréchaussée était bien excusable de & y tromper et de confondre PAvocat d’Edimbourg, issu d’une famille d’ingénieurs, le néo-calviniste en réaction aristocratique audacieuse, avec l’escolier voleur, et piqueur de dés, assassin et très licite gibier pour être pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive au grand gibet de Montfaucon.

(1) P. 117. Tusi — Enilogde — The knapsack proved to contain a change of shirts, of shoes, of socks and of linen trousers, a small dressing case, a piece of soan in one of “he shoes, 2 volumes of the Collection Jannet lettered Poesies Ae Ch. d’Orléans, a map, and a version book containing divers notes in prosè and the remarkable English roundels. e

(2) P. 113 4 — When. Villon journeyed perhaps by the same pkeasant valley to his exile at Roussillon, I wonder if he had not something of the same appearance.

T1 y à chez Stevenson en même temps qu’une grande passion de sincérité un histrionisme profond qui est une source pour lui d'initiation à toute une variété d'états d’âme.

Avant d’effectuer à nouveau avec Simpson un voyage en France, Stevenson, avons-nous dit, pareourut le pays de Burns et visita un coin des Highlands avec Jenkin. Mais aucune de ces périgrinations n’a laissé dans la littérature la trace que laissa ce qu’il appela : « An Inland Voyage ». Il ne paraît pas alors avoir connu Thoreau et ses « Deux semaines sur les rivières Concord et Merrimac »: D'ailleurs le voyage sur les rivières et les canaux du nord sur la Cigarette et l’Aréthusa s’accomplissait essentiellement au travers d’un pays parfaitement policé. Aucune suggestion de vie sauvage. Les deux navigateurs semblent avoir produit une impression contradictoire. À Pont-sur-Sambre, à l'auberge, îls furent pris pour des colporteurs. À la Fère, on leur refusa un tepas à l’hôtel et ils durent se contenter de dîner « chez Bazin, à Penseigne de la Croix de Malte: ». Singulière déchéance pour des gens qui avaient été priés à dîner à Landrecies par le juge de paix en même temps que le percepteur et le notaire.

Heureusement d'ailleurs qu’il avait ses papiers bien en.

ordres, car au passage de la frontière, unique étape effectuée par le traîn en raison du nombre des écluses. à Maubeuge, seul de tous les voyageurs, on lui avait demandé son passeport. « Passer la frontière, s’écrie-tl, même dans un train est pour l’Aréthusa une affaire compliquée. TI est, pour une raison ou une autre un homme marqué d'avance aux yeux de lautorité. Partout où il ’avance ses représentants sont rassemblés. Des traités

sont solennellement sionés.…. sous ces sauvegardes, des -

clergymen imposants, des maîtresses d'école. des messieurs en complet gris et toute ln foule ordinaire des touristes britanniques voyagent sans encombre dun air satisfait d'eux-mêmes et cependant la flnette personne

de P'Aréthusa ect capturée dans leurs mailles tandis que

DE LA SAMBRE À L'OISE rs M

-ces gros poissons poursuivent leur chemin allègrement. S'il voyage sans passeport, il est jeté sans métaphore dans de fétides cachots ; si ses papiers sont en ordre on lui permet de poursuivre son chemin en vérité, mais pas avant d’avoir été humilié par une incrédulité générale. II est né sujet britannique et pourtant il n’a jamais réussi à persuader un seul fonctionnaire de sa nationalité » (1).

« C’est une mauvaise époque pour ceux qui ont des

- penchants nomades » (2), dira-t-il non sans complaisance... « Sur ma vie, Je ne peux pas le comprendre. Moi aussi j'ai été à l’église à l'appel des cloches, et j’ai pris ma place aux banquets des gens bien pensants ; mais je n’en porte aucune marque. Je suis aussi étrange qu’un Indien de foire pour leurs lunettes officielles » (3).

T1 n’y a pas de doute que Stevenson cultive cet affranchissement. T1 y met un point d'honneur significatif. I] exulte dans sa subjectivité originale. I] l’exhibe avec une sereine insolence. Et il ne se contente pas de se libérer de ses origines. Il prétend échapper à tout milieu, se constituer une conscience fluide, comme 1l l’a déjà entrevu dès 1871 lorsqu'il écrivait dans PEdinburg University Magazine : « Celui qui étudie, celui qui en est encore à tâtonner pour trouver ses prémisses devrait tenir son esprit agile et susceptible de nouvelles impressions » (4).

(4) P, 17. Tusi 17 — At Maubeuge — An Inland Voyage : « To pass the frontier, even in a train, is a difficult matter for the Arethusa. He s, somehow or otlfer, a marked man for the official eye. Wherever he journeys, there are the officers ghthered together Treatfes are solemny signed... Under these safeguards, portly cler. gymen :; school, mistresses. gentlemen in grey tweed suits and all the ruck and rable of Bristish touristry pour unhindered ; and yet the slim person of the Arethusa is taken in the meshes, while these great fish go on their wav rejoicing. If he travels without a passport, he is cast. without any figure into noisome dungeons ; if his papers are in order, he is suffered to go his way, indeed, but not until he has been humiliated by a general incredulity ; he is a born British subject, yet he has never succeeded in persuading a single official of his nationality.

(2) d° p. 28 — It is an evil age for the gipsily inclined among men. (3) d° p. 18 — For the life of me T cannot understand it. I too

have been knolked to church and sat at good men’s feasts ; but I bear no mark of it. JT am as strange as a Jack Indian to their official spectacles. <

(4) P. 151. Tusi 25 « He who studies, he Who is yet employed in .groping for his premises should keep his mind fluent and sensitive ».

C’est dans cette veine qu’il avait persuadé Simpson dacheter avec lui une péniche pour s’en aller l'été suivant sur les canaux et les rivières de la France de longs jours au fil de l’eau. Pendant qu’il regagnait Edimbourg en octobre 1876 pour y retrouver Henley, la péniche fut confiée à un charpentier de Moret. Il s'agissait de l’aménager pour leur habitation. Elle avait été appelée dn nom plaisant « Les Onze Mille Vierges de Cologne ». Mais le projet si bien conçu ne fut jamais mis à exécution. Certaines circonstances psychologiques modérèrent le zèle de Stevenson. Et pour ce qui est de Sir Walter « son premier enthousiasme pour ces randonnées diminua ». Il ne supporta même plus les tours plus réduits, < car il voyait de travers la perspective de prendre la route à pied... Son allure était très compassée, avec des pas très courts et même prudents » (1).

Stevenson privé de compagnon ne renonça pas pour cela aux joies et aux possibilités d’une vie errante et nomade. :

Dans son essai « Walking Tours », paru en juin 1876 dans le « Cornhill Magazine », avant d'entreprendre son voyage fluvial, Stevenson avait dit : « Il ne faut pas s’1maginer qu’un tour pédestre soit simplement une meilleure ou une plus mauvaise facon de voir la campagne. IT y a de nombreuses manières d'observer le paysage qui sont tout aussi bonnes : aucune n’est plus saisissante. en dépit des affectations des dilettantes que de le regarder dun train » (2). |

L'essentiel pour lui n’était donc pas dans la manière. mais dans le style du Voyage. T1 reproduit volontiers Paffirmation d'Hazlitt dont il est en somme . l’humble disciple : « essence dn voyage est la liberté. la per-

(1) Pref. Note p. 127. Tusi 17. Voyage with a donkey — As time passed, Sir Walter’s enthusiasm waned, and besides he lookcd askance at the idea of taking the road on foot, His gait was very deliberate, with Short, even careful steps.

@) P. 117. Tusi 25 — Walking Tours — It must not be imagined that à walking tour, as some would have us fancey, is mercly a better or a worse way of secing the country. There are many ways

of seeing landscape quite as good :; and none more vivid, in spite of the canting dilettantes, than from a raïlway train.

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