UN PENSEUR DANS LE TROUPEAU
tions littéraires et attendant que le divorce de Mme Osbourne pût lui permettre enfin de l’épouser, ce qui serait un point d’acquis dans la poursuite de sa destinée.
Il rédigeait « L’Amateur émigrant » ; mais tout en reprenant ses notes, son esprit revenait normalement à sa pente. Sans doute, ses épreuves de vie collective, d’initation aux misères sociales laissaient dans sa sensibilité une trace précieuse, un levain de sympathie pour les déshérités, une plus courageuse, acceptation de la souf: france pour lui-même, une plus riche sincérité. Mais tout cela pouvait-il intervenir autrement que pour servir à “Porganisation, à l'élargissement de son/point de vue? Celui-c1 était essentiellement subjectif, individuel, aussi peu amer que possible pour lui-même, et spontanément ignorant des perspectives d'amélioration $ociales et politiques de l’humanité. Pour lui, il n’y a pas d'autre problème que celui des réalisations spirituelles intimes. Par d'autre solution que celle du salut « religieux » interprété selon les données de sa propre conscience.
Le féminisme de Mme Osbourne. Son type exotique. Monterey. La vie archaïque et pittoresque. Yankees et Mexicains. Le maride Mme Osbourne. Le divorce. La bonne et lä mauvaise chance.
Stevenson avait rencontré Mme Osbourne dans des circonstances de nature à frapper son imagination et à lui inspirer une vive admiration. Au moment où il fréquentait plus ou moins régulièrement l’Université, la grande poussée féministe qui a, depuis, si profondément modifié la vie de ja société européenne, ne s'était pas encore affirmée. Quelque vingt ans plus tard; la présence de femmes dans les milieux qui étaient jusqu'alors l’apanage de l’activité proprement masculine eût été consacrée par l’usage établi. Mais quand Mme Osbourne était venue étudier la peinture à Paris, quand elle s’était aventurée parmi ses compatriotes dans les auber-
ges d'artistes de la Forêt, elle représentait encore un type exceptionnel. Qui pouvait d’ailleurs être choqué de sa
présence ? Mme Osbourne n’était pas une jeune fille susceptible d’étourderie et de timidité. D’un caractère décidé, l'esprit solidement organisé par lexpérience, comment ne se fut-elle trouvée parfaitement à son aise ? Et quant à la question de principe, n’était-elle pas tranchée en sa faveur ? Si Brook Farm, la communauté littéraire et artistiqué du Massachusetts avait bien admis, comme les lecteurs de la « Blithedale Romance » de Hawthorne le savent Zenobia et Priscilla (1) vers les 1840, pourquoi
(1) Margaret Fuller et Louisa Alcott avec une certaine liberté d’interprétation.
212 MODERNISME ET EXOTISME CR ET ESS OST A A 2 LP D RE les communautés artistiques anglo-saxonnes de Fontainebleau vers les 1875 les eussent-elles absolument exclues ? Et à la vérité, Mme Osbourne, tant physiquement que moralement, était une Zenobia.
Est-ce elle qui convertit Stevenson à l’idée de l'égaté des sexes ? Ou le jeune homme désireux de s’émanciper de la routine et du formalisme qu'il déplorait dans la société était-11 tout naturellement enclin à admettre, à souhaiter même, l'émancipation des femmes ?
Pour lui, Mme Osbourne représentait done un type d'avant-carde. Tout en sachant rester femme, elle élargissait l'horizon de son sexe et réalisait pour Stevenson: une vision d'humanité meilleure que celle qui lui était familière, La forte i impression qu'elle avait faite sur lui était ainsi dans la mesure où ces sentiments peuvent être expliqués étrangement en rapport avec ses aspirations spirituelles. |
Mais, au surplus — Stevenson y avait-il été insensi-
ble? —;iy avait chez Mme Osbourne un autre élément. N Monterey ( où elle habitait, quoique là ville fut théoriquement annexée aux Etats-Unis, on était aussi loin que possible du courant ordinaire de la bourgeoisie anglosaxonne. Monterey, vieille capitale de la Californie détrônée par San-Francisco était, dans sa déer épitude, 1» dernière forteresse de l'irrédentisme mexicain. L'état sotal v était Sud-Américain. Quoiïqu'elle fut issue d'une famille hollandaise et s ’appelât orisinairement van de Grift, Mme Osbourne était assez curieusement assortie à ce milieu. Le teint sombre, les cheveux noirs, les traits décidés, plutôt petite avec un léger embonpoint, elle eût fait songer à une Espagnole. Sa mise ne contr edisait pas cette impression qu’une fleur pourpre dans les cheveux eût rendue irrésistible, Qui doute que pour Stevenson. ce Celte trépidant en réaction contre la banalité du pharisaïsme anglo-saxon, ceci ne constituât un attrait ?
À Monterey, Mme Osbourne van de Grift avait un anpartement chez des dames espaenoles toute la jourrée cachées derrière leurs jalousies. Mais quoiqu’elle parti-