UN DIVORCE AMÉRICAIN
tout son possible pour hâter la solution d’un concours de circonstances avec lesquelles il fut presque bientôt d'humeur à sympathiser. Sur toutes ces transactions psychologiques 1l semble que planât un intellectualisme assez serein, et dans tous les cas dénué de férocité. Jamais on ne vit aussi peu des réflexes barbares et aveugles de l'amour passion, jamais autant d'horreur des faux- semblants. Ce problème humain, entre tous, du transfert des affections et des liens qu’elles impliquent fut résolu avec une conscience et un esprit de méthode presque comique à force de compréhension transcendante.
Aïnsi, pendant que s’accéléraient les formalités d’un divorce, la vie continua à Monterey, consacrée par Stevenson aux promenades, aux entretiens et à la littérature. M. Osbourne ne cessa pas de subvenir aux frais d'entretien de son fils et de sa femme. Il semble même qu’il ait étendu à Stevenson dans ses embarras pécuniaires une main secourable. Celui-ci s'était toujours montré généreux avec les autres. Sachant qu'il n'avait rien à attendre de son père, pour le moment, et peu enclin à se retrouver à la merci d'Heriot Row, 1l vivait d’ailleurs le plus économiquement possible.
Pourquoi Stevenson vers le milieu de décembre 1879 se transporta-t-1il presque subitement à San Francisco ? Il paraîtrait que précisément vers cette date M. Samuel Osbourne perdit son emploi, et qu'imprévoyant comme - il l'était il se trouva dans l'impossibilité de continuer à envoyer de l'argent à sa femme. Stevenson hérita ainsi de la charge du ménage de Monterey un peu plus tôt qu’il ne l'avait prévu et dans des conditions asez embatrassantes. Une des premières ressources de Mr: Osbour-ne fut d'abandonner Monterey -et d'aller vivre chez une autre sœur mariée, Mrs Sam Orr qui habitait Al:meda près d’'Oakland dans le voisinage de San Francisco. C’est avant ce voyage que fut célébré, à Salinas, le mariage entre sa fille Isobel et le peintre Joe Strons qu’ils avaient certainement connu à Fontainebleau.
Stevenson, de son côté, ne restait pas inactif. Jamais il
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n'avait cessé dans ses lettres à ses amis de Londres de
faire comprendre qu’il s'agissait pour lui de tirer le : g
plus d'argent possible de la littérature. Les réponses semblaient peu encourageantes. Peut-être espéra-t-il trouver un emploi dans le journalisme de la grande ville? Peut-être le départ de Mrs Osbourne l’entraîna-t-11 dans son sillage? Quelle que fut la raison, et quel que fut lParrangement, il passa un triste Noël solitaire et conti: nua pendant plusieurs mois à mener à San Francisco une existence beaucoup plus morne qu’à Monterey.
En
Raisons du départ de Monterey. La vie
ascétique de Stevenson. Nouvelles initiations. Les spectacles des Portes d'Or, La solidarité humaine. Le pardon d'Hériot Row. Mme Osbourne à San-Francisco.
Une autre raison eût été très suffisante à lui faire abandonner Monterey. Il était 1à en pleine zone de paludisme, cette maladie déprimante des pays trop tièdes et insuffisamment cultivés. Pour un habitant du Nord transporté brusquement, il était impossible d’échapper aux réactions et aux malaises que l’inévitable contagion du moustique jette bientôt dans le sang. Un homme aussi averti que devait l’être sans doute M. Osbourne lui eût très Justement conseillé le séjour à la ville. Après un séjour d’un peu plus d’un mois à San Francisco, Stevenson put écrire à Edmund Gosse : « Ce qui me rendait malade, à part les rhumes, et les petits picotements pleurétiques, était une malaria larvée — et elle s’est maintenant beaucoup atténuée » (1). Et sans doute, grâce au climat eft-il graduellement retrouvé la santé s’il avait pu suivre un régime convenable de suralimentation et de - repos. Maïs ïl s’agissait bien de cela pour lui ! Stevenson se représentait ses responsabilités de facon trop an- . goïssante pour pouvoir s'inquiéter d’autre chose.
« J’ai maintenant 80 livres pour tout au monde, et deux établissements aux frais desquels il me faut faire 7 &) Lotters Vol. 2 p. 23. Janv. 1880 to Gosse — What was wrong
with me, apart from colds and little pleuritic flea-bites was a lingering malaria (iad that is now greatly overcomb).
face pour une période indéterminée » (1), expliquaitil à fienley en janvier 1580. C était, en effet sa situation avec Mine Osbourne et son fils à sa charge à Alameda et lui-même à San-Francisco.
1 ordonna de vendre à Edunbourg les quelques livres et autres objets de sa chambre dont on pouvait tirer quelque argent. Baxter s'acquitta de cette commission. Mais la soiume réalisée fut médiocre. Stevenson semble avoir envoyé dès cette époque le manuscrit complet de l'« Emigrant Amateur ». Mais on ne paraissait pas pressé de le publier à Londres. L'étude sur Yoshida Torajiro, le réformateur martyr du Japon allait paraître en mars dans le Cornhill Magazine de Leslie Stephen. Mais ces sortes de travaux lui avaient toujours fort peu rapporté.
Stevenson avait-il besoin d’avoir devant les yeux le reproche que Mme Osbourne avait fait à son mari de lavoir laissée dans le plus-grand embarras d’argent en 1875 à Paris, pour remplir son devoir ? S'il tâcha de
ménager la dépense, ce fut principalement en sacrifiant sur son propre entretien,
« Je ne puis guère dire en conscience que j'aie jamais été pauvre », expliquera-t-il plus tard, « ou que j'aie jamais su ce que c’était de ne pouvoir me payer un repas. J’ai été réduit, néanmoins à une très petite somme d’argent, sans espoir apparent de l’accroître, et à cette époque, je me réduisis à un repas par jour, ce qui eut pour ma santé les plus déplorables conséquences » (2), écrirat-1l plus tard.
Il avait pris une chambre dans une modeste maison d’un faubourg de San Francisco, 608 Bush Street. Il consacra d’abord à ses repas la somme de 75 cents et descendit bientôt à 45 cents par jour, ce qui
(1) Letters Vol. 2 p. 96 — Janv. 1880 —,I have now 80 pounds in the World and two houses to keep up for an indefinite period.
(2) P. 203. Letters Vol. 4 — I cannot fairly say that I have ever been poor, or know what it Was to want a meal. I have been reduced, however to a very small sum of money, with no apparent prospect of increasing it, and at that time I reduced myself to practicallÿ a meal a day, with the most disgusting consequence to my health