‹ La Vocation de Robert-Louis StevensonChapitre 142 sur 205 · LES PRIVATIONS VOLONTAIRES · texte numérisé non relu

LES PRIVATIONS VOLONTAIRES

était insuffisant pour un homme bien portant, à plus forte raison pour quelqu'un dans son état.

Il faut présumer que les sommes versées au ménage d’Alameda étaient relativement élevées, puisqu’au bout de deux ou trois mois il paraît avoir été réduit à ses

- dernières ressources. |

Mais sa situation — dont il prenait soin que ses parents fussent informés — n’était pas sans émouvoir graduellement la maison d’Heriot Row. Que n’avaient-ils imité la parfaite adaptation aux irrémédiables circonstances de la destinée dont avait fait preuve M. Samuel Osbourne ? Etait-1il nécessaire que ce jeune littérateur déjà miné par une redoutable affection pulmonaire dût démontrer la grandeur de sa vertu, l'intensité de sa bonne foi en se soumettant à des pratiques vraïment ascétiques, peu en rapport avec sa résistance physique Ÿ Fallait-1l qu'il fût physiquement brisé pour qu’où dût

“venir à son secours ? En attendant que cette impression fut produite, il était en proie à un cauchemar et à un lent épuisement.

Un attachement sentimental, autant qu’une longue habitude de la dépendance matérielle lempêchaient de détourner complètement ses regards de la maison familiale. Quoiqu’ils n’en reçût aucune nouvelle il trouvait moyen que ses travaux littéraires fussent adressés à son père, et que ses amis l’informassent de sa conduite valeus reuse et méritoire. À cet égard, sa vie à San Francisco, loin de Mme Osbourne, attendant le prononcé du divorce était le spectacle le plus édifiant qu’il pût fournir.

Savait-1l combien sa relation de sa traversée comme émigrant était susceptible d’ébranler l'indifférence plus ou moins affectée de sa famille à son endroit ? L’Amateur émigrant était l’expression bien spontanée d’un état d’âme auquel le descendant d’une famille d'ingénieurs avait été réduit. Au fond il n’y avait guère pris plaisir. Mais le résultat littéraire n’était pas sans valeur. En vérité, 1l laissait bien loin derrière lui le Voyage fluvial et le Voyage avec un âne. Et pourquoi se fut-il effrayé lui-

282 DANS LA NUIT DE SAN-FRANCISCO Ft RS NP AP En ere GA Pr tire het PR 4 TS même de révéler au public l’étrangeté de ses aventures et sa nouvelle situation ?

Dès le mois d'octobre, parlant de ce livre qu’il était en train de mettre sur pied d’après ses notes, il écrivait à Gosse : « Il relate une assez curieuse expérience, quelque chose, si je ne me trompe, qui n’a pas encore de précédent » (1).

A la vérité, il venait d'écrire un nouveau Walden, plus humain, secrète protestation contre l’étroitesse de vues et la sècheresse de conceptions du premier. Un disciple certes, mais un disciple inattendu ! Stevenson suivait, autant dans l’orientation de sa vie que dans l’évolution de ses thèmes littéraires, sa propre logique intérieure. Même l’envoi de l'étude sur Thoreau ne sembla pas dessiller les veux de ses amis de Londres. Sa rupture complète avec la dernière affectation de dilettantisme, ce sérieux total nouvellement entrevu semblaient les avoir déconcertés.

Mais si l’Amateur Emigrant rompait avec ses anciens errements, « Le Pavillon sur les Dunes » avec son décor romanesque et ses ardeurs de passion annonçait également une métamorphose. Ce n’était d’ailleurs qu'un genre transitoire. En janvier, peu après son installation San Francisco, il confessait à Colvin : « Je sais que je ferai toujours mieux que je n°ai fait Jusqu'ici ; mais faites attention que cela ne sera jamais comme ceci. Mes: sympathies, et mes affinités sont changées. Il n’y aura plus de livres de voyage pour moi. Je n’ai d'intérêt que pour le côté moral et dramatique, et plus du tout pour aspect pittoresque ou artistique en dehors de ce qui concerne les gens » (1). Où était le Stevenson des vingt cinq ans, Je « Gower Woodseer » vu par Meredith, l’es-

(1) Letters Vol. 2 p. 78 to Edmund Gosse — Oct. 79 — It tells an odd enough experience and one -— TI think never told before.

(2) P. 99. Vol. 2. Letters Janvier 1880 — I know I shall do better work than ever I have done beforte ; but mind- you, it will not be like it (The Pavilion on the links). My sympathies and interests are. changed. There shall be no more books of travel for me. I care for nothing but the moral and the dramatic, not a jot for the picturesque or the beautiful other than about people,

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