LA LITTÉRATURE D’IMAGINATION
sayiste de « Routes », l’infatigable observateur et le minutieux analyste de la nature ?
Le contact des réalités sociales, les responsabilités assumées, et faut-il le dire, les inquiétudes de l’âme et les souffrances ont mûri Steyenson sans pourtant le vieillir. Sa. sensibilité a pris de la richesse et de l’ampleur. Bien suggestive d’un état d'esprit renouvelé de son enfance est la. lettre qu’il écrit à un camarade :
« Et franchement, Meiklejohn, ce n’est pas vers Shakespeare que nous nous tournons quand nous sommes dans une mauvaise passe, ni vers George Eliot certainement, ni même Balzac. C’est vers Charles Reade, ou le vieux Dumas, ou ce qu’il y a de meilleur dans Scott, ou les Mille et Une Nuits ; ce sont des histoires qu’il nous faut, et non la haute fonction poétique qui représente le monde : nous sommes alors comme l’Asiatique avec son conteur, ou l’homme du Moyen Age avec son trouvère : au diable votre philosophie... Ainsi quand je suis bientôt hors de moi, je me plonge dans un roman comme une autruche dans un buisson » (2).
N'est-ce pas le sort d’une grande partie de l’humanité de tâcher par l’imagination, d’échapper à la réalité de sa propre vie ?
C’est aïnsi aue Stevencon poursuit la composition de : son fameux « Prince Othon » (1) encore dénommé « The forest State » qu’il traîne partout avec lui. Quel singulier contraste avec l’étrange tumulte de San Francisco ! Et cependant, jusqu’à quel point la familiarité avec les intrigues démagogiques des Kearney, et des Coleman étalées sous ses yeux ne contribua-t-elle point à l’établis-
(1) P. 103. Vol. 2 cetters 1er fubr. 80 — And frankly Meiklejohn. it is not Shakespeare we take to, when we are in a hot corner ; nor certainly George Eliot — no, nor even Balzac. It is Charles Rrade or old Dumas, or the Arabian Nights, or the best of W. Scott ; ît is stories we want, not the high poetic function which represents the world ; wk are then like the Asiatic with his. improvisatore, or the middle-aged with his trouvère. We want incident, interest, action : to the devil with your philosophy. When we are well again and have an easy mind, we shall peruse your important work... So when I am ready to go beside myself, 1 stick my tend into a
story-book, as the ostrich with her bush.
(2) Voir lettres à Henley de la même date.
sement de la version définitive de son roman plus ou moins philosophique en gestation ! :
Et à San Francisco, ce singulier Ecossais, dans son déniument trouva encore des amis comme il en avait trouvé jadis. Ce furent d’abord les Virgil Williams, un ménage d'artistes. Car il y avait des artistes même à San francisco. Ce fut un écrivain, Charles Warren Stoddard, l’auteur, comme lui d’un livre de voyages, intitulé. : « Une croisière d'été dans les îles du Pacifique ». Par eux, Stevenson fut initié à quelques livres qu’il ne éonnaissait pas encore : ceux d’Herman Meiville (1) qui dataient déjà d’une trentaine d'années, Omoo et T'ÿpee, curieux récit d'aventures dans les îles Marquises. Il connut également le livre de Dana, comme Melville compatriote de Thoreau, « Deux ans marin à la voile » (2).
Et sortant de cette atmosphère de ses lectures il n’avait qu’à ouvrir les yeux pour deviner par delà le monde présent tout un monde lointain qui venait battre ces extrêmes rivages au bord desquels il attendait sa destinée. Les bassins de San Francisco regorgealent de vaisseaux hétéroclites en partance pour la Cnine et le Japon dont ils venaient. C’étaient des grands vapeurs et des grands cargos. Et il y avait aussi, ancrés où amarrés aux quais de ces étranges barques du Pacifique, montées par des habitants des îles, aux types variés, depuis les superbes spécimens de Tahiti jusqu'aux hideuses et farouches physionomies des îles Gilbert et des Fidji. Quelle source de visions merveilleuses que tous ces objets et tous ces êtres tumultueusement assemblés Ià !
Pendant trois mois, Stevenson vécut ainsi au fond de Bush Street, se repaissant de tous les spectacles et frôlant tous les dangers de San Francisco, la ville tentaculaire, le point d’aboutissement de cette conquête de
(1) Melville, né à New-York 1819 — Son voyage fut effectué en 1841. (2) « Two years before the mast » avait paru en 1840 — Dana, né en 1829, était à Brook Farm, :