PURITANISME LITTÉRAIRE
ment de la conscience tenace et presque exclusive du moi. it de cet égotisme essentiel, elle porte la manière et le cachet particulier.
Virginibus Puerisque qui nous donne cette image de la personnalité artistique de Stevenson parut en avril, au moment où s'achevait son premier hiver à Davos, lorsque son retour en Angleterre était imminent.
À la même époque, il répondit dans la ormiehtiy Review tout spécialement à un article d’« un très vivant et très populaire écrivain », James Payn, où celuic1, se plaçant du point de vue de la rétribution pécuniaire « donnait de la profession d'homme de lettres un aperçu très encourageant » (1).
Sans cesser d’être courtois, dans « La Moralité de la Profession littéraire » Stevenson est certainement plus brutal. On sent passer un peu de cette virulence écossaise et presbytérienne à la fois avec laquelle il avait secrètement rédigé ses fragments de « Morale laïque »..
« Traiter tous les sujets du ton le plus élevé, le plus honorable et le plus hardi compatible avec les faits est le premier devoir de l'écrivain. S’il est bien payé, comme je suis heureux de le lui entendre dire, ce devoir n’en devient que plus urgent » (2).
C’est ainsi que Stevenson, toujours préoccupé de trouver des Justifications pour toutes .ses actions et ses initiatives entend donner des bases au choix et à l’exercice de la profession d'écrivain : « 11 y a deux bonnes raisons au choix de n'importe quelle méthode d’existence : la première est un goût inné chez l’homme, la seconde quelque utilité élevée dans l’activité choisie. La littérature, comme n’importe quel autre art est singulièrement
(4) P. 51. Tusi 28 — The profession of letters has been lately debated in ‘he public prints. Sometime ago, in particular, a lively, pleasant, popular writer devoted an essay, lively and pleasant like himself to a very encouraging view of the profession. — James Payn est principalement un romancier. Fut directeur du Chamber’s Journal et du Cornhill Magazine. — (1830-1899).
. (2) P:: 52 d° — To treat all subjects in the highest, the most honourable and the pluckiest spirit, consistent with the fact is the
first duty of the writer. If he be well paid, as I am glad to hear he ‘is, this duty is the more urgent,
intéressante pour l'artiste ; et à un degré tout spécial parmi les arts, elle est utile à lPhumanité. Voilà des justifications suffisantes Pour n'importe quel homme ou n'importe quelle femme qui l’adopte pour y consacrer sa vie » (1). ee
Malgré ses aspirations artistiques, et son admission d’une qualité morale, rien qui soit moins exclusif que sa façon d'envisager la littérature : « Le total des lectures d’une nation, en ces jours de journaux quotidiens modifie profondément le total de ses conversations, et les conversations et les lectures, dans l'ensemble forment le milieu efficace pour l’éducation de la jeunesse » (2). "
En passant, il nous livre le secret de sa méthode de développement personnel : « Tout homme devrait tâcher d'apprendre ce qui est en lui afin de pouvoir s’efforcer de s'améliorer. Deux devoirs incombent à tout homme qui adopte la profession d'écrivain : la fidélité aux faits et un ton convenable dans l'exposé » (3).
Il ne veut cependant Pas trop restreindre la liberté de l'art : « Il y a mille dispositions d'esprit différentes qui procèdent de l’homme, et pour chacune d'elles, quand elle prédomine, quelque littérature tend à se manifester. Ceci doit-il être permis ? Certainement pas dans tous les Cas, et Cependant beaucoup plus largement que les rigoristes ne se l’imaginent. Il serait à désirer que toute œuvre littéraire, et principalement toute œuvre d'art fut issue de saines impulsions humaines, vigoureuses et puissantes, quelle qu’en soit la forme, grave, on gaie, d’inspi-
(PS 5340 = There are two just reasons for the choice of any Way of life : the first is inbred taste in the chooser ; the: second Some high utility in the industry selected. Literature, like any other art, is singularly intcresting to the artist ; and in a degree peculiar to itself among the arts, it is useful to mankind, These are suficient justification for any young man or Woman who adopts it as the business of his life. À
(2) P. 54 — The total of à nations reading in these days of daily papers greatly modifies th} total of a nations speech and the speech and reading, taken together form the efficient educational medium of youth.
(3) P.!55 -- There are two duties incumbent upon any man who snters on the business of Writing : truth to fact and a good spirit In the treatment. Each man should learn wbat is within him that he may strive to mend,.
LA MORALITÉ ET L'ART 315 ration légère ou romantique ou religieuse. Cependant, l’homme est imparfait et dans sa littérature il lui faut s'exprimer quand même, exprimer ses vues, et ses préférences ; car procéder de toute autre manière serait aboutir à quelque chose de plus dangereux que de risquer d’être immoral, ce serait être certain de manquer de véracité... En littérature, comme dans la vie, on ne peut jamais espérer être complètement au point où 1l faut » (1).
Avec ces principes on peut aller plus où moins loin dans la voie de la tolérance. Stevenson est prêt à aller au moins aussi loin que Swinburne, par exemple, qu’il cite en note avec un commentaire favorable sur la largeur de ses sympathies littéraires » (2).
Dans l’art affirme-t-il, comme dans la vie, il y a un temps pour tout « Il y a un temps pour danser et un temps pour pleurer, pour être revêche et pour être sentimental, pour être ascètique aussi bien que pour glorifier les appétits » (3).
Certes, la question d’opportunité peut intervenir. Au fond, il n’y a qu’un manquement susceptible de le faire sursauter : cest l’intervention de cet élément qu’on appelle la vulgarité. Peu de doute qu’il se fasse de la véracité d'expression, de la sincérité et de la constitution de
. la personnalité même l’aboutissement d’une recherche
délicate plutôt qu’une manifestation immédiate. C’est pourquoi Stevenson aura toujours tendance à considérer indispensablement la manière de ce qui est dit
(1) P. 56 — There are a thousand different humours in the mind, and about each of them when it is uppermost, som literature tends to be deposited. Is this to be allowed ? Not certainly in every case, and yet more than rigorists would fancy. It were to b} desired that all literary work, and chiefly work of art issued from sound, human, healthy and potent impulses, whether grave or laughing, humorous, romantic or religious… Yet man is imperfrct, yet in his literature he must express himself, and his own views and preferences ; for to do anything else is to do a far more perilous thing than to risk being immoral ; it is to be sure of being untrue.… In literature as in conduct, you can never hope to do exactly right.
(2) P. 58 d° footnote. « The width of literary sympathy displayed by Mr. Swinburne.
(3) P. 59 — There is a time to dance and a time to mourn, to be barsh as to be sentimental, to be ascetic as well as to glorify the appetites.
« Rien ne devrait être écrit en hâte qui pourrait l'être lentement... Si vous méditez une œuvre d’art, vous en devez longtemps retourner le sujet dans la tête »(1). La qualité proprement « esthétique » autorise en somme toutes les audaces. « Le prenuer devoir de celui qui veut écrire est intellectuel » (2), dira-t-il encore.
C'est au nom de son respect pour la personnalité, au nom de ses aperçus d’individualisme systématique que Stevenson corrige ce que ses prémisses puritaines qui introduisent la notion de moralité dans l'exercice de la piofeesion d'écrivain pourraient avoir de dangereux pour sa liberté.
« Dans toute œuvre d’art, pour parler largement, c est tout d’abord l'attitude de l’auteur qui nous est relatée, bien que dans cette attitude soit impliquée toute une expérience et toute une théorie de la vie » (3), affirme-t-il. Plus libéral que Ruskin, il admet fort bien qu'il puisse y avoir une variété de théories de la vie, une multiplicité d'expériences, une gamme d’individualités contradictoires. Il renonce à parler le langage strictement re- Ligieux de « l’âme ». Il remplace cette notion par celle de la personnalité. Mais se fie-t-il davantage aux ressources du tempérament ? Si dans sa « Morale laïque » il insistait sur la nécessité de la conscience de soi-même combien plus impérieuse encore lui apparaît celle de l'expression.
C’est sur ce terrain curieusement large et curieusement gardé à la fois que se situe Stevenson dans son manifeste de 1881, sur « La Moralité de la profession littéraire ». Mais sera-ce son dernier mot ?
(1) P. 60 — Nothing should be done in à hurry that can be done slowly… If you meditate a work of art, you should first long roll the subject under the tongue,
(2) P. 58 — ‘The first duty of any man who is to write is intellectual.
(3) P. 57. Tusi 28 — The Morality of the profession of letters — In all works of art, widely speaking it is first of all the author’s attitude that is narrated, though in the attitude there be implied a whole experience and a theory of life