NOUVEAUX INCIDENTS EN ROUTE
à tour tant d’aspects différents ? Il a perdu la santé. Maïs: du côté de l'expérience psychologique, que de terrain gagné. Il est riche de tant de choses, de pensées et de visions, si riche que dorénavant il n’a plus besoin ni de la Forêt ni de sa société. Le temps approche où il va réagir vis-à-vis du siècle, y apporter son signe et son empreinte. Car il est déjà virtuellement le Robert Louis Stevenson qui va développer sa légende.
Les Stevenson partirent pour Paris, mais bientôt ils préférèrent habiter Saint-Germain. 1Is s’attardèrent, et dès Vors, il leur arriva ce qui était arrivé si souvent à Stevenson jadis : ils se trouvèrent à court d’argent. Sans doute avaient-1l expédié déjà la plupart de leurs bagages, car ils en restaient nantis très légèrement, si légèrement que les personnes chez qui ils avaient trouvé une installation meublée s’alarmèrent de leur impécuniosité. Il y eut des scènes, des menaces de comparution au commissariat de police. Tout s’arrangea enfin à l’arrivée des subsides envoyés d’Edimbourg.
À qui incombait la responsabilité de ces ennuis ? Les Stevenson avaient-ils dépassé leurs revenus, ou les parents avaient-ils négligé de leur adresser à la date régulière la somme sur laquelle ils comptaient ? Il y avait certainement beaucoup de désordre et d’imprévoyance dans l’existence de Stevenson, mais peut-être n'était-1l pas le seul fautif.
L’inconvénient qu’il pouvait y avoir à mener une existence irrégulière, même après les quelques mois de cure d'altitude n’avaït pas tardé au surplus à se manifester. Stevenson eut une assez grave hémoptisie dont il se remit pourtant assez vite. C'était un avertissement plutôt sérieux dont il ne tint pas beaucoup compte.
Après avoir retardé suffisamment leur départ, ils traversèrent la Manche et ne firent qu’un très court séjour à Londres. Cependant, ce ne fut que le 30 mai qu'ils atteignirent Edimbourg. Stevenson ne s’y arrêta que trois jours. Avec une impatience bien caractéristique de ses nouveaux élans d'imagination il se précipita vers les
Hautes Terres où l’on avait décidé de passer l’été. Il attendit ses parents à Perth.
T1 semble que ceux-ci à leur manière aient été en proie à la même instabilité que leur fils. Chez eux, on prenait toujours les décisions à la dernière minute. Stevenson avait marqué sa répugnance pour la vie d’hôtel dont il venait de goûter à Davos. Il s'agissait d’habiter ensemble un chalet. On le découvrit enfin quand on commença vraiment à s’en occuper.
Kinnaird Cottage, à Pitlochrie, était la résidence estivale habituelle de l’helléniste Blackie, le Professeur d’Edimbourg, célèbre par la bizarrerie de ses allures et de son accoutrement. Le chalet étant libre cette année-là fut loué par les Stevenson. Robert-Louis s’y rendit de Perth, et ses parents, sa femme et le jeune Lloyd y vinrent en même temps d’Edimbourp.
La région n’était pas absolument inconnue à l’auteur du Voyage dans les Cévennes, puisque dans ce livre, écrit quelques années auparavant il y compare (1) la vallée du Tarn à la passe de Killiecrankie qui, justement se trouve dans le voisinage.
Mais Stevenson voyait l’Ecosse gaëlique avec d’autres yeux que jadis. Son imagination avait pris une tournure plus violente, et Killiecrankie évoquait désormais une atmosphère de lécende : c’est 1à, en effet, qu’en 1689, le célèbre Claverhouse, le « Bonnie Dundee » des ballades populaires, l’implacable adversaire des Covenantaires. Pun des perconnages de Waverley, avait trouvé la mort au milieu de la victoire remportée Jà par lui sur le général Mackay.
Le site avait beau être traversé maintenant par une route et un chemin de fer, il n’était pas entièrement déponillé de cet aspect sauvage qui justement mettait de plus en plus les Highlands à la mode. Le Ben Vrackie, imposante montagne dominait les lieux. Autour de Kin-
naird Cottage, Stevenson trouva tont le décor pittoresque de l’Ecosse : une abondance de genêts et de bruyère,
(1 P, 22%, Tusi 17,
ira. 0
des paysages accidentés, et surtout un délicieux torrent de montagne qui descendait en rugissant parmi les rochers. Kinnaïrd Cottage fit ses délices.
L'été, comme c’est souvent le cas à si haute altitude, fut particulièrement humide et pluvieux, si pluvieux que Mme Stevenson habituée à la Californie se refusa à constater le moindre indice de la présence de l'été. Stevenson dut très souvent garder la chambre. Le faible éloignement de la mer dans un pays naturellement brumeux n’était pas ce qui convenait le mieux, même en été à l’état précaire de la santé de Stevenson. Mais la famille écossaise conservait ses illusions sur la valeur curative de l’air pur de lenr nays. $ :
I1 conserva souvent la chambre, disions-nous. Et quelles possibilités de distraction sinon de s’adonner à ses travaux littéraires favoris ?
Longtemps, Stevenson avait été un essayiste. La série de Virginibus Puerisque qui venait d’être remise sous les veux du public et de la critique attestait son succès et son originalité. Les livres de voyages en canot, à pied, à bord d’un navire d’émigrants. en chemin de fer dont quelques-uns restaient encore à livrer au public n’étaient qu’une adaptation, qu’un heureux et pittoresque développement de ce genre initial. A côté de cela, Ste-
venson avait bien écrit quelques nouvelles, et 1l remuait
dans son esprit le thème et le scénario du Prince Othon. Maïs à l’âve de trente ans. il n’avait rien réalisé de concluant. Rien de sinoulier, comme l’affirme le professeur Saïintsbury (1). qui ne fut pas étranger à son cercle, que la plupart des amis de Stevenson l’incitassent à continuer à cultiver surtout ses talents d’essayiste.
Mais il semble que déjà à Davos Stevenson était bien décidé à s’engager au contraire dans la voie de la littérature d'imagination. À plusieurs reprises, sa correspondance atteste qu’il est conscient depuis longtemps des possibilités d'influence plus vastes, que ce genre est sus-
(1) History of English literature XIXth C. p. 361 — Very early when most of his critical friend, etc.
ceptible d'offrir. Dans son essai sur la Moralité de la profession d'écrivain, il glissera cette réflexion encore : «< Les plus médiocres romans sont une félicité pour ceux qui sont dans la détresse, le chloroforme lui-même n’en est pas une plus grande. Plaire est se rendre utile » (1). Colorer les pensées des autres, n'est-ce pas l’unique objet de la littérature, ét de quelle facon ce résultat peut-il être mieux atteint que par l’ascendant exercé sur l’imagination ?
N'est-ce pas le programme de ses prochaines tentatives dans ce sens qu’il expose à la fin de cet essai ? Parlant de la littérature d'imagination, si souvent ravaudée, et traitée comme une simple source de rémunération, il s’écrie : « Voilà donc un travail qui vaut la peine d’être entrepris, et qui vaut aussi qu’on s'efforce de bien l’effectuer. Et ainsi, si j'avais l'intention “encourager une plus large participation, ce ne serait pas parce qu’on pourrait en tirer un plus haut salaire, mais parce que ce métier me semble utile à un très grand et très haut degré. parce qu’il est difficile à bien exercer, et qu’on peut s’y perfectionner chaque année ; parce qu’il réclame des pensées scrupuleuses de la part de ceux qui peuvent le pratiquer, et sert ainsi de méthode d'éducation à leur plus noble nature ; et que, qu’on le paye autant qu'on voudra, dans la grande majorité des meilleurs cas. il sera encore insuffisamment rétribué... » (2)
C’est aïnsi qu’il opposait sa conception consciencieuse au brillant scepticisme et à la frivolité charmante de James Payn, romancier sans arrière pensée.
(DIPLGOEELTUS IS The slightest novels are a blessing to those in distress, not chloroform itself a greater. To please is to serve. to colour the thoughts of others. Cf. La dernière soirée du Tasse, Du Sang, de la Volupté et de la Mort de Maurice Barrès où la même question est posée. ‘
(2) P. 61 — Tusi 28 — Here then is work worth doing and worth trying to do well. And so, if I were minded to welcome any great accession to out trade, it should not be from any reason of a higher wage, but bceause it was a trade which was useful in a very great . and in a very high degree. which was difficult to do well and possible to do better every year ; which called for scrupulous thoughts on the part of all who practise it, and hence became a perpetual education to their nobler natures ;-and which, pay it as you please, in a large majJority of the best cases, will still be underpaid.