PROTESTANTISME ET RACE CELTIQUE
qui avaient été responsables de son développement personnel.
N’a-t-il Pas marqué dans son œuvre combien c'était dans la tamille elle-même qu'il avait puise le gout des 1ortes impressions dramatiques et des recns émouvants qui ne s’arrêtaient pas à‘ la Bible, l'originalité du caractère, et presque la bizarrerie, les tendances à répudier la discipline intellectuelle, le don d’une certaine terveur qui cherchait l'inspiration dans la voie individuelle !
Etait-ce le signe de la race, de cette race gaëlique du côté de laquelle l’auteur d’« Enlevé », Qui fit avec Alan Breck l’apologie, rare en son temps, de la vivacité celtique, se classe très aisément par son tempérament personnel ? Etait-ce encore le résultat de la secrète survivance dans une famille bourgeoise de cet « esprit covenantaire », protestant révolutionnaire, qu’expliquent suffisamment ses origines paysannes ?
Mais c'était, dans tous les Cas, Sur cette pente indépen-
dante et quelque peu chaotique, qu’il s'était aventuré. Ne se plaisait-il pas d’ailleurs à sa justification ? . Certes, il ne s’y trouvait point seul puisqu'il avait eu des maîtres, mais toujours librement choisis, comme on se crée des amis, d'inspiration si disparate et si inattendue qu’ils allaient de Bunyan à Dumas, de Whitman à Herbert Spencer et de Villon à Thoreau. 11 avait eu des compagnons, du Vieux Berger écossais à John Addington'Symonds et des conseillers intimes, du Professeur Jenkin à Henley, de Baxter à Sidney Colvin !
Sans eux, quelles probabilités de développement médiocre. Et même avec eux, quels dangers ! Quel instinct profond et sûr, l’avait au contraire guidé, à travers un dédale d'idées et de renouvellement tumultueux jusqu'aux réalisations fortes de la personnalité ?
Elevé sans vraie méthode, dans ce qui représentait pour Jui « l’emprisonnement familial », 11 avait largement pratiqué, pendant son enfance maladive, l'évasion imaginative. I1 se souviendra toujours de ses aspirations
5 Nr ds SENSUALITÉ ET MYSTICISME 863
d'enfant et des instincts qu’elles dénotent. Puis, avec Pâme déchaînée hors de l’atmosphère moyenne du siècle de la Reine Victoria, lorsqu'il avait pu se mêler à l’exis- ) tence d'Edimbourg, il avait saisi avidement ses possibilités cachées. C’étaient les aventures d'étudiant à la EN » « y , . ., PARU .
manière démocratique de l’Université, les premières intrigues amoureuses, la conduite irrégulière, le cynisme grandissant à envisager « le péché. ».
Si l’abandon presque total de la théologie calviniste qu’on lui avait inculquée entraînait pour sa vie morale un danger assez palpable, il avait été fort heureux que se manifestassent chez lui des enthousiasmes intellectuels. L’Ecosse lui en fournit quelques-uns qu’élargissaient ses lectures faites toujours sans contrôle. C’est ainsi qu’il s'était engoué de Whitman et d’Herbert Spencer.
Sa période de préparation à la profession d'ingénieur qui était celle de son père, à laquelle il était censé s’initier avait été entrecoupée de voyages maritimes, de séjours dans les sites sauvages des plus loïntaines îles du nord... Il en avait profité d’autant mieux qu’il était déjà formé aux rêveries sur la lande dans le voisinage d’'Edimbourg où vient battre le pays celtique. Corrigeant les influences de son existence urbaine, ces contacts de la nature entretenaient toujours en lui des possibilités mystiques, imprégnaient son âme d’émois et de sensations profondes, en face de la nature éternelle.
Etudiant pour le Barreau — car il avait dû confesser son inaptitude aux enthousiasmes techniques — il avait été repris davantage par le milieu intellectuel et les amusements ordinaires, les dissipations flagrantes d’une jeunesse impatiente des prohibitions puritaines et s’exerçant à les violer. C’est ainsi qu'avait éclaté son premier dissentiment avoué avec la maison paternelle effrayée de ses hardiesses.
Maïs, c’est sur ces entrefaites que s’étaient dessinées pour lui les premières perspectives d’aboutissements littéraires. Ce tournant de sa vocation ne correspondait-
364 EDIMBOURG ET LA RIVIERA ARE RE CO 8 CRÉES TA ME RE À URL il pas d’ailleurs à une désertion de l’Ecosse ? Il y avait des années qu’il s’exerçait à écrire. Pourtant dans sa ville natale, les encouragements vrais n'avaient guère dépassé le cercie d'une société de jeunesse. Rien de singulier qu’il tournât les yeux vers Londres dès qu’il sut pouvoir y compter sur l’amitié éclairée de Sidney Coliviri en attendant le patronage de Leslie Stephen et de son Cornhill Magazine. Ne s’était-il pas rendu compte au surplus de lincompatibilité de ses dons et de ses curiosités même avec ce qu'exige le Barreau Avant que d’y être admis, il y avait déjà renoncé.
Le fait d’être sous ie coup d’une adoration piatonique pour la fenune distinguée, intellectuelle et estnète qu etait Mrs Sitwell, nouvellement rencontrée, avait bien entendu profondément modifié ses dispositions intimes. Et sa métamorphose morale avait été complétée par cette circonstance heureuse que, sa mauvaise santé ouvertement reconnue, 1l avait été appelé à passer l'hiver loin de son milieu écossais, sous le ciel plus énsoleillé de la Riviéra française, dans une société plus aisée, des distractions moins âpres.
Mais sa grise ville natale avec sa rigueur puritaine, son atmosphère dolente du nord et ses contrastes violents de brutale sensualité et de sentimentalité secrète, comme 1l en évoquera plus tard l’atmosphère avec son port de Ballantrae, pouvait-elle ne pas le reprendre ?
La fin de l'influence exercée de façon trop distante par l’exquise Mrs Sitwell avait correspondu d’ailleurs avec l'entrée en scène de ce nouvel ami destiné à Jouer un grand rôle, qui s'appelait W. E. Henley. A vec lui triomphait encore et sous une forme plus accusée la vigoureuse apologie de la vie violente, de l’impudence sensuelle, et des réactions militantes de la pensée et du geste contre le pharisaïsme.
Pourtant, la manière d’'Henley n'était-elle pas déjà minée dans l’esprit de Stevenson par d’autres initiatives, et celà au moment même où il s’y adonnait le plus ?
LESTHÉTIQUE NÉO-PURITAINE 365
Depuis longtemps déjà — n'’était-ce pas là d’ailleurs une tradition de Ecosse? — II s'était senti attiré par les perspectives françaises. C’est par une imitation de la bohême parisienne qu'il affectait un genre esthète et qu’il cultivait avec soin la ressemblance gallique. Maïs ses hardiesses intellectuelles et ses dissipations d’Edimbourg se ressentaient trop du défi à la rectitude doctrinale et à la suggestion dogmatique dont elles étaient animées.
C’est une conscience plus sereine, des instincts plus nuancés, venant d’une source plus riche dans l’âme que ses séjours en France vont peu à peu dégager, par des voies inattendues.
Car, que signifiait au fond son attitude réfractaire à la conformité de l’école, de l’Université, de l'occupation pratique et des conventions établies ?
Par quelles aspirations, pendant de longues années. en face de la nature éternelle et de ses propres sentiments humains avait-il laborieusement poli, autant qu’animé son style, cherchant la fraîcheur d’expression et la vivacité sentie? Il y avait sans doute chez lui un tempérament artistique que l’exemple français enchanta, aiguisant ses perceptions.
Mais il est par ailleurs impossible de ne pas discerner surtout ses profondes affinités dans le courant anglosaxon, l’évolution protestante d'Amérique ou d’Angleterre.
Fuvant la redoutable emprise des sentiments familiers et l'autorité des aînés, en déracinant son âme pour des révélations neuves, de féconds renouvellements de spontanéité vivante, qui suivait-il, sinon le sentier caractéristique d’un néo-calvinisme moderné qui, hors du dogmatisme ancien vise à une reconstruction de J’âme par un effort individuel conforme à la tradition mystique.
Est-ce l’influence des livres ou un dernier aboutissement d’une tendance toujours vivante ? « Prédicant non conformiste » comme l’avait noté Henley. non sans une fine ironie, ses affectations d’esthète, son mysti-
366 NON-CONFORMISME ET BOHÈME Re me re se! OC NE A LISE cisme contemplatif en face de la nature, son analyse intellectuelle, ses exaltations d’instinct avaient des sources religieuses et ne pouvaient s’harmoniser que par une synthèse semblable.
Le nombre des compatriotes venus chercher, comme lui, dans la parfaite liberté de la Forêt de Fontäinebleau, l'épanouissement d'eux-mêmes attestait que ce be soin était largement répandu dans la génération nouvelle.
C’est sous le signe de Thoreau et d’un.transcendantalisme en action avec d’étranges variantes que Stevenson avait développé sa conception de la bohême.
11 faut reconnaître d’ailleurs qu’une tentative qui vise, quels que soient les moyens suivis, à réveiller en soi-même, contre les capitulations d’habitude et de réussite s0ciale, une âme bien individuelle et vivante constitue un effort austère, une entreprise « puritaine » contre l’indolence morale, source de cette corruption vrai qu'est l’esprit conservateur.
Pendant des mois et des années, il s'était ainsi évertué à l’affranchissement de son âme, à trouver l'inspiration dans « le bel entrain de la route ». C’est l’époque des Voyages en France et de ses deux premiers livres : « le Voyage sur les Rivières » et « Le Voyage avec.un âne dans les Cévennes ». Ce sont les rêves de vie errante et des débuts d'application de cette « bohême » elargie, spirituelle et transcendante, qui, parfois, aux côtés d’Henley, reprend un caractère brutal.
Il fallait une donnée de l’âme pour ouvrir de nouvelles voies à l’activité imaginative, aux enthousiasmes intellectuels de R. L. Stevenson. Et voilà qu'avait éclatée la révélation de l’amour.
Nous ne reprendrons pas histoire de cette grande phase de sa vie. Ce sentiment nouveau qu'il exalta à souhait fut la source de maints essais et nouvelles qui dénotent toute son importance dans ses préoccupations