EMPIRISME PATERNEL
de Stevenson, lui-même « n'avait jamais été dans ses études qu'un parfait flâneur» (1), et pourtant, sans avoir appris le latin en classe, il se targuait de le lire. IT avait ses auteurs préférés : Vossins, Lactantius et le Cardinal Bona, que bien peu de gens sans doute lisaient en dehors de lui, et c'était peut-être la raison de son choix. Il confessait volontiers son ignorance du grec. IT était surtout ingénieur.
Mais tout constructeur de phares, tout inventeur de procédés d'éclairages qu'il fût. 1l s'appuyait aussi peu que possible sur des connaissances apprises en classe où à l'Université. Il exerçait même sans dipJôme. Dans ses travaux, qui. semblaient exiger des connaissances scientifiques pour être menés à bien, « une perspicacité naturelle, un sentiment instinctif des lois optiques, et une grande puissance de concentration mentale le conduisaient à de justes conclusions: mais, pour calculer la formule nécessaire pour les instruments qu’il avait conçus, 1] devait <e reposer sur l’aide des autres » (2). Cette méthode de conduire des travaux est assez accréditée en Grandë Bretagne. Mais déjà, M. Thomas Stevenson était quelque peu de la vieille école puisqu’à l'époque où son fils atteignit les vingt ans, le Service des phares exigeait ün diplôme de ses ingémeurs.
Dans tous les cas, c’est sur ces bases d’habitudes conerètes et de tâtonnement que le père de Stevenson avait: fait sa carrière, Il n°7 à rait pas mal réussi. Stevenson nous-dira qu'il avait écrit des livres techniques « eonnus jusqu'au Pérou », qu'il avait perfectionné de nombreux mécanismes et instruments nécessaires aux phares. Dans ce domaine, certes, « Fresnel avait beaucoup fait . ‘il avait arrêté l'appareil fixe producteur de lumière sur un principe qui semblait impossible à améliorer: et cependant Thomas Stevenson s'était mis sur les rangs et il avait introduit la même perfection dans la lumière
(1) Memories and Portraits - Thomas Stevenson. (2) id.
Ni
tournante. » Il serait trop long d’énumérer tous les projets qu'il devait mener à bien, « la construction de Skerryvore, le plus beau des phares de haute mer » (1) avec son frère Alan, Le Poulet et le Dhu Heartach avec son frère David. Il devait établir des ports d’aménasement difficile, et toujours trouver la solution ingénieuse.
Tout cela, sans avoir travaillé en classe, sans être passé par l’Université, en succédant simplement à son père ! M. Thomas Stevenson était la démonstration -vivante de l’inutilité des études ! RE
Pourquoï son fils ne marcherait-il pas de même sur ses traces ? Pourquoi ne serait-il pas guidé lui aussi en temps opportun par cette sorte d'inspiration mystérieuse que possédaient les Stevenson (2).
Aünsi, le père de Robert-Louis Stevenson n’entrevit-il pas de dangers à ce que son jeune fils entrât dans la vie en parfait désœuvré, évitant les classes. Sans doute, la santé de l'enfant ne permettait pas toujours de l’astreindre à l’assiduité. Mais Fexcuse était fréquente. Sa
santé eût-elle été meilleure, il n’est pas certain qu’une pression efficace eût été exercée sur lui. La seule chance qu'ait pu avoir Stevenson d’être élevé normalement était que M .Thomas Stevenson se fut trouvé comme son père en face d’une nombreuse famille d'enfants à tenir en ordre. Mais Robert-Louis était fils unique, Cet enfant en liberté était un si faible dérangement…
Ees tendances morales de l'Ecosse produisaient ainsi leurs pleines conséquences.
Le jeune Anglais de bonne famille, par tradition et par conviction, est envoyé loin de chez lui, à Eton. à Rubgy. Pensionnaire, il est soumis à des règles de dis-’ cipline collective, il subit la contrainte latente du voisin, le contact et le conflit avec des caractères variés. ceux de ses camarades et de’ses aînés. On se faconne
(1) Thomas Stevenson, Memories and Portraits. (2) Il avait même écrit un livre de théologie.
LA FAIBLE SCOLARITÉ 47
les uns les autres. La conscience se forme socialement.
L'individu ne peut jamais s’isoler. Peu à”peu, il subit l'empreinte du milieu. C’est l'effet recherché dans cette méthode d'éducation. Les résultats scolaires semblent moins précieux même que lPacquisition d’une série ordonnée d'habitudes mentales et d'associations d'idées. 11 ne pourra Jamais s’en dégager complètement. Voilà les ‘adres du développement de sa personnalité déjà tracés. Les émotions sont normalisées, et presque standadisées. II y a une mesure de succès personnel à s’idenüfier davantage à Fesprit moyen de ce milieu. On y brille à l’affirmer avec aisance et vigueur.
Ce système est la création spontanée de l'Eglise an. glicane. Dans l'absence de méthode préconçue, dans la discontinuité qui préside à la direction de la période scolaire de la vie de Stevenson, on devine la présence de cet esprit de dissidence, qui croit à la possibilité de
limprovisation individuelle, à ce qu’on appelle Pinspi-
ration, par opposition aux résultats de l'Education. L'état d'esprit des Covenantaires ne couve pas seulement pas dans les campagnes. TI] est dans la maison d'Heriot Row. Les Stevenson mont jamais été de solides bourgeois anglais désireux de s'élever jusqu'au contact aristocratique. Ils sont restés écossais, avec tout ce que cela implique d'avantages et de Hmitations.
Une seule fois, pour des raisons de pure commodité, sans aucune arrière pensée de méthode ou de discipline, au cours d’une absence de sa mère dans le Midi de la France, son père en tournée, on avait imaginé de placer Stevenson dans une école anglaise, à Springgrove. près de Tondres.
Est-ce là qu'il se rendit compte pour la première fois
qu'un Ecossais se sent quelque peu étranger en Anpgle- Lo) fe
terre ? (1) On ne put l'y maintenir plus d’un trimestre. Il assailhit son père de tant de lettres pathétiques que le rigide presbytérien, l’homme du Nord aux manières
(1) The foreigner At home (eéssay).
brusques succomba tout à fait. C'était un sentimental. F1 fit lui-même le voyage pour aller chercher le jeune « Lou » et le ramener à la maison.
M. Steuart remarque : « Dans son enfance, Stevenson échappa toujours à ce contact vigoureux avec les autres garçons qui forme une partie si rude et si effective de l’éducation masculine. De bonne heure, ce fut une plante de serre » (1).
S'il fut une plante de serre, celle-ci dût être singulièrement tenace, et peu encline à s’étioler d'elle-même. C'était une liane exubérante, ou plutôt même une de ces fleurs dangereuses, attirantes, comme celles qu'a imaginées H.-G. Wells dans un de ses dramatiques et ingénieux récits, qui trouvant dans la serre plus de liberté qu'au dehors, et dans l’atmosphère confinée peut-être quelques-unes des qualités de la forêt ancestrale, allait subitement un jour développer ses rameaux, et épanouir ses fleurs à travers les vitres brisées. ù
{1) P, 47 Vol, L « from the first he was a pot house plant ».
Les sources familiales des plaisirs d'imagina- ‘ion de L.R. S. Les deux sous en noir et quatre sous en couleurs. Les mille et une nuits. Les Romans dans la maison,
L’inconvénient le plus grave quand un enfant est quelque peu oisif et néanmoins retenu de courir hardiment au plein air résulte de son trop de loisir. S'il à un peu d'imagination, il le remplira par une famnliarité de chimères.
Il ne suffisait pas des sombres évocations de la nourrice Cummie, des hymnes covenantaires, des images du catéchisme. Quand Penfant nerveux et surexcité ne pourait trouver le sommeil, on avait recours aux talents de M. Thomas Stevenson. Celui-ci savait mimer et conter.
La discipline calviniste des ancêtres eût-elle autorisé Pusage, pour ne pas dire Pabus, des facultés d’imagination pour des fins aussi puériles / Avant J.-M. Barrie, son compatriote, M. Thomas Stevenson se délectait des possibilités du cycle héroïque de Peter Pan: Elles servirent d’antidote aux visions trop tragiques de Pinitiation religieuse de enfant. :
N’était-ce pas déjà en dissiper quelque peu le prestige et l’ascendant de réalité ? L'ingénieur des phares, parce qu’il était conservateur, et qu'il aimait à discourir gravement sur les questions de théologie, parce qu'il avait ses grands galas d’austérité quand 11 lisait des auteurs latins qui n'étaient ni Horace ni Ovide, se croyait un Presbytérien de vieille roche. Ce sentiment
qui devait s'imposer au dehors n'était point partagé par Cummie. Elle acceptait bien: l'imagination profane dans la nursery, mais quand M. Thomas Stevenson. oublieux des préceptes rigoristes, se laissait aller à jouer aux cartes après dîner, l’appréhension des pièges du démon la reprenait. Avec l'enfant, on se mettait à genoux, et l’on priait avec ferveur. Elle sentait obscurément que l’ennemi était dans la place. Mais il était mieux installé qu’elle ne s’en rendait compte.
N'était-ce pas l’époque où la bourgeoisie même puritaine et presbytérienne ne savait plus résister à l’attrait de la littérature d'imagination mise à la mode par Walter Scott ? La tendance s’élargissait, et Ruskin, dans un style de prophète, prétendait définitivement réconcilier l’art et le protestantisme le plus strict.
Aussi, lisait-on des romans dans la maison d’Heriot Row. Ce n’était pas une ostentation, et on s’en abstenait même le dimanche; mais l'occupation n'était pas non plus furtive. Un dignitaire de l'Eglise épiscopale d'Angleterre, M. Charles Kingsley, en écrivait de très alléchants. Beaucoup d'auteurs étaient encore suffisamment moraux et suffisamment chrétiens. Mais que restait-1l en somme de l’ancien point de vue minutieux, et catégorique avec cette largeur d’esprit inquiétante ?
Cireonstance à laquelle on ne prenait pas garde : on Tisait des romans comme autrefois on eût Ju la Bible en famille. On lisait le soir, à haute voix. « Mes aînés, écrira Stevenson, avaient l'habitude de lire des romans à haute voix; et je puis encore me souvenir de quatre passages différents que j'ai entendus avant d’avoir dix ans, avec le même plaisir intense et dur: ble. » (1) Et, comme le trait rapporté en témoigne, ces lectures ne furent pas sans exercer de bonne heure leurs suggestions sur limagination de l'enfant déjà surexcitée par une foule de causes.
(4) P. 120. À Gossip on Romance, Memories and Portraits « My elders used to read novels aloud : and I can still remember four different passages which I heard, before 1 was ten, with the same kecn and lasting pleasure, »