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LES ROMANS DANS LA MAISON

Certes, les rayons de la Bibliothèque paternelle contenaient bien en évidence des livres plus ingrats et austères, plus conformes dans leur génie à l’orthodoxie presbytérienne. Les romans étaient modestement cachés dans les coins et sur les côtés (1). Mais cet alignement de façade représentait-il bien une hiérarchie d’influence ?

Ces lectures, ces images furent en quelque sorte l’étincelle fatale où s’alluma la curiosité de sa jeune âme avide de sensations que lui refusait son existence relativement monotone. Il contracta là la première habitude des Paradis artificiels pour sortir de l'ennui ou contrebalancer les premières terreurs de l'Enfer religieux.

Lisait-on ainsi le soir des romans, au Presbytère de Colinton, chez le Révérend Pasteur Lewis Balfour dont Mme Stevenson était la plus jeune fille ? C’est peut probable. Et pourtant...

« Un jour, j’apportai à la maison un beau volume c'était la traduction des Mille et une nuits de Burton. J'étais plongé dans l’histoire du Bossu quand mon grand père (il avait la réputation d’être plutôt strict) entra derrière moi. Je fus paralysé de terreur. Mais, au lieu de n’ordonner de renvoyer le livre, il dit qu'il aurait voulu être à ma place » (2).

Les Mille et une Nuits, même consciencieusement ex purgés de cet élément de candide sensualité que lon trouve aussi dans Ja Bible, ne contiennent pas trace d’un élément moral ou intellectuel dans la traduction de Burton. Il n’y à rien, dans tous les cas, de chrétien. Et le Presbytérien sévère avouait le plaisir d’une telle

(1) P. 5 Further Memories - My father’s library was a spot of some austerity.…. ; * \

(2) P. 105 (A penny plain...) Memories and Portraits. «… when ] brought back with me the Arabian Entertainments in the fat old double - columned volume with the prints. I was just well into the story of the Hunchhbach, I remember, when my clergyman - grand father (a man we counted pretty stiff) came in behind me. I grew blind with terror. But instead of. ordering the book away he said he envied me, Ah, well he might ! »

lecture ! Il enviait à la jeunesse ses distractions pro: fanes, et jusqu'à cette frivolité.

Le Pasteur Lewis Balfour n’était peut-être pas aussi étroit quil s'était fait la réputation de l'être à Colinton, Il y était le représentant officiel d’une certaine

discipline. Celle-ci s'était-elle relâchée ce jour Jà — 11 avait quatre vingts ans — en faveur de son petit-fils,

l'enfant de sa plus Jeune fille ? Etait-ce exceptionnel ? Peut-être, après tout, sur certains aspects des dogmes, n'était-il pas aussi convaincu que ses prédécesseurs ? L'enfant jugeait bien dans ses appréhensions. Les Mille et une Nuits, malgré les suppressions, étaient pleines au travers de toute leur fantasmagorie, d’un amour sensuel, d’un amour effréné, exclusif de la vie

‘en contradiction avec le mépris qu’en affichaient les

doctrines calvinistes qu’on lui enseignait par ailleurs.

Cette lecture permise, et cet état d'esprit, bien mieux — envié — que pouvait-on lui interdire ? En fait, que Jui interdit-on ?

Sous légide tutélaire d’un libraire qui vendait des livres pieux, Stevenson avait fait connaissance, sans qu'on songeât à intervenir, avec d'aussi enivrantes pos-. sibilités d’exaltation (1). |;

De la confortable demeure de ses parents, on atteignait tout de suite la route qui mêne: à Leith, où se trouve le port, et la mer. « Le samedi », nous dit-il (car on n’y allait pas le dimanche consacré au Sabbath, — « nous faisions une promenade en famille pour aller voir les navires ».

Les navires ! Suggestion de l'inconnu immense, des voyages, des aventures, des incidents qu'on trouve dans les romans, et des dangers qu’on peut courir, des exploits qu'on peut accomplir. C'était la porte ouverte sur la vie, Leith était le Porche d'Or du rêve, « Et depuis ce temps là, j'ai aimé les navires comme on aime le Bourgogne ou le lever de l’aurore. Rien que cet at-

(1) A partir de 1857. Balfour p. 48,

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