LES DEUX SOUS HN NOÏE
trait du monde lointain était suffisant pour les empreindre d'un prestige sacré » (1).
Mais, il ae fut bientôt plus nécessaire d’aller en famille jusqu’à Leith pour déployer les ailes de son imagination. En suivant Leith Walk, on passait devant une certaine boutique de libraire.
Là, dans la vitrine était exposé de facon permanente un théâtre d'enfant avec tous les accessoires, « La lbrairie », si l’on y pénétrait — et il y pénétra bientôt — « était sombre et sentait la Bible » (2). Mais on y vendait cles feuilles 1lustrées semblables à nos images d'Epinal qui étaient censées être des pièces à monter chez soi. Le libraire avait un air d'autorité qui faisait peur aux enfants. Mais c'était un charme que cette audace à entrer et à acheter. Pour « deux sous en noir et pour quatre sous en couleur »;, on se procurait une pièce de théâtre. Le théâtre, quelle idée de défi à la sévérité puritaine ! |
Si elle était en noir, on pouvait la colorier soi-même: c'était presque de la peinture et de Part.
Stevenson n'était pas le seul à céder à l'attraction de ce qu'offrait cette boutique. Elle était « comme un ai- -mant irrésistible pour tout ce qui porte le nom de garcon. Ils ne pouvaient passer devant, ni, y étant entrés. la laisser. C'était un lieu assiégé; les boutiquiers, comme les Juifs reconstruisant Salem, avaient une dou; ble tâche. Ils nous retenaient à distance; ils nous regardaient de travers, nous arrachaient chaque pièce -des mains avant de nous en confier une autre... » (3)
Signe des temps, éveil de la jernesse à de nouvelles
(1) P. 103 (A penny plain.) Memories and Portraits « When upon any Saturday we made a party to behold the ships, we passed that corner ; and since in those days I Jloved a ship as a man loves Burgundy or daybreak, this of itself had heen enough to hallow it. »
(2) « That shop, which was dark and smelt of Bible. »
(3) P. 104 (A penny plain.) Memories and Portraits. « That shop. was a loadstone rock for all that bore the name of boy. They could not pass it by, nor having entered, leave it, It was a place besieged ;: the shopmen like the Jews rebuilding Salem, had a double task, They kept us at the sticks end, frowned us down, snatched each play out of our hand re we were trusted with another... »
sources d’amusement ? Non, la jeunesse écossaire avait toujours eu l'intérêt et la passion de l'aventure, la curiosité aussi. Symbôle plutôt de la situation-:réée par le -Presbytérianisme. La sévérité théorique du milieu donnait du prix, et du charme à la vie. L'exagération de la vertu donne presque de lattrait au vice. L'homme os-. cille vers les contraires. L’acquisition d’un théâtre d’enfant, des accessoires et du répertoire n’était pas un indice de relâchement. C'était un prétexte de courage.
Stevenson ne fit pas de cet équipement un jeu de société frivole, une sorte de distraction mondaine qui servit à le.mettre en vedette auprès d'amis de son âge. Il vivait vraiment pour lui-même et seul en lui-même. Les jeux sont l’initiation des enfants à beaucoup d'associations mentales. Ils sont d’une nature plus sérieuse qu'il ne nous semble. Il en fit, de manière caractéristique, une occupation méditative et solitaire. Il fit là ses classes enfantines de métaphysique de la vie.
Il n'y avait dans ces textes aucune qualité littéraire. La matière de ces librettos édités à Londres était enfièrement constituée par de vieux thèmes plus où moins populaires en Angleterre. Ils n'étaient pas aussi connus en Ecosse. Ils portaient des titres comme « Le vieux coffre de chêne », « Le Meunier et ses garçons, la Servante d’auberge », etc. Ils évoquaient des crimes, des scélératesses. De vrais mélodrames. Il y avait aussi une esquisse de décor pittoresque : des châteaux sur la colline, des coins de forêt, un tournant inquiétant de la grande route at temps des brigands de grand chemin. Une des qualités de ces compositions pour Stevenson était qu'on était sorti de l'Ecosse, de l'atmosphère bourgeoise, rangée et honnête du Presbytérianisme qu'il corhaissait. On y était dans une Angleterre, où les aventures semblaient toujours fleurir sous les pas.
Quelques-uns de ces « deux sous en noir et quatre sous en couleur » ramenaient aussi À ce pays prodigieux et lointain des Mille et une Nuits, où sont les pachas,