LES IMAGES MÉLODRAMATIQUES
les vizirs, les palais enchantés, les gnomes et les gnies.
Du point de vue de la critique, ce n’était pas grand chose, ce n'était rien. Et cependant, ces compositions « schématiques, plates, fanfaronnes », d'un art enfantin adonné au sensationnel modifièrent radicalement la position de l'enfant en face de son milieu. Elles l’aidèrent à percer le sens des romans qui arrivaient jusqu'à lui. « Le monde », dira-t-1l plaisamment, « était sans beauté ‘devant moi avant que je ne les connusse; mais bientôt 1l fut coloré de romanesque. » Et de ce goût presque voluptueux du romanesque, il ne se relèvera jamais. Son essai (1) fmmortalise en quelque sorte, le nom de Skelt, l'artisan dé Londres qui fabriquait ces « Deux sous en noir et quatre sous en couleurs ». Par quelle clarté d'exposition, par quelle profondeur de pensée peut-on exercer une plus grande, une plus décisive influence que celle ainsi exercée sur lui ?
Pour une imagination impressionnée de bonne heure par les Iueurs de l'enfer et les contortions des damnés, il est certain que l'évocation fréquente du meurtre et de l’effusion naturelle du sang n'avait plus guère rien de terrifiant. « Traîtres gesticulants, combats épileptiques, palais, navires de guerre, forteresses menaçantes » faisaient son bonheur. Ces images de vie intense et violente étaient presque un soulagement à l'horreur passive d’un autre monde. Désormais au moins ses rêves furent empreints de visions moins écrasantes, plus pittoresques et dans l’ensemble plus rassurantes, plus pleines d'intérêt. « Les deux sous en noir et quatre sous en couleur >» meublèrent son imagination de leurs défroques et de leurs accessoires qui étaient cependant comme un reflet même de la vie lointaine et mystérieuse encore pour lui.
(1) P. 108 (À peñny plain) Memories and Portraits. He stamped himself on my immaturity. The world was plain before I Kknew him, a poor penny world, but soon it was all coloured with romance,
Mais, au fur et à mesure qu’il prit conscience davantage, ne risquait-il pas de prendre toutes les images dont on avait peuplé la vie de son enfance, l'Enfer, et ses lueurs sinistres, la béatitude du Paradis, et la personne de Dieu lui-même comme autant de tableaux d’une série en tous points aussi imaginaires que les inventions théâtrales et impressionnantes des « deux sous en noir et quatre sons en couleur » ?
.… Est-ce que la cosmogonie, et toute la théodicée de son enfance ne risquatent pas de s’écrouler en même temps que.le prestige des planches criardes et schématiques de Skelt, vendues par la même maison où l’on se procurait les Bibles, le catéchisme et les livres pieux, au contact mltérieur de la vivante réalité du monde ?