DANGERS DE L'ÉCOSSE
le à l’ordre établi. Par sa nature primitive et sauvage d'enfant il couvait des aspirations désordonnées.
Dans cette grande ville de près de trois cent mille habitants, 1l se croit isolé au milieu de ses livres. Il ne se doute pas qu’il est, même dans le présent, beaucoup plus près du grand cœur éternel et vibrant de l’Ecosse qu’il ne lui semble. Chez tous, et chez son père lui-n.ême qui approche de la cinquantaine, travaillent inconsciemment des instincts qu’un souffle suffirait peut-être à rallumer.
La grande structure majectueuse de l'Eglise Presbytérienne avec ses sévérités et ses outrances de doctrine a toujours été dans un équilibre assez instable. C’est bâtir ‘sur le sable que de tenter d’abolir la nature humaine. Elle est toujours prête à rebondir.
Heriot Row est sans doute un poste d'observation bien médiocre. Le milieu bourgeois presbytérien et conservateur des dernières années qu’on y entrevoit n’emplit pas toute l’Ecosse. I1 domine si peu Edimbourg en réalité ! Derrière cette façade impressionnante de perfection anglo-saxonne bat la large houle de la turbulence humaine. Autour de l’édifice de la théologie presbytérienne, le regard entraîné d’un Hawthorne, comme dans sa Nouvelle Angleterre, pourrait saisir éclat sinistre des flammes d’un Enfer aussi éternel que le Ciel. Car Edimbourg, la Cité des justes a ses abîmes insondés d'inconduite et de désordre.
Pour commencer, c’est l’abus effréné des liqueurs fortes : « Dans notre pays de buveurs, dira Stevenson, 11 y a un certain privilège qui s’attache à l’ivrognerie. Chez nous, en particulier, elle est presque respectable, surtout quand on la compare aux « irrégularités de conduite entre les sexes ». (1)
Mais les « irrégularités entre les sexes » parce que
moins publiques, plus risquées sont d’un attrait plus ra-
(1) P. XV. Preface by way of criticism. Familiar Studies. « For, first there is, in our drunken land, a certain privikgd extended to drunkenness. In Scotland, in particælar, it is almost respectable, above all when compared with « any irregularity between the sexes, »
74 GONSIDÉRATIONS SUR L'ÉDUCATION
re, d’une insolence plus subtile et plus secrètement passionnée. L'intrigue amoureuse dénuée de sentiment est la véritable eau de feu des forts .
Les parents de Stevenson avaient-il eu en lenvoyant à l'Université d'Edimbourg une conscience quelconque des possibilités de défi pr odigieux du milieu écossais # Sans doute, dans ce pays plutôt pauvre, où la propriété est relativement morcelée dans les Basses Terres, on n'y souffre pas de l'exemple d’une aristocratie portée au gaspillage, à l’ostentation du luxe, et à J'immoralité des plaisirs. Le mot écossais « laird » n’est pas du tout synonyme de lord et une énorme, importante, une formidable influence à été laissée aux pasteurs.
Is ont choisi pour l'infliger au pays une discipline r'eligieuse, froide, tragique, et concentrée, une discipline d’un héroïsme tout intellectuel et abstrait. Mais la démocratie écossaise s’est bien vengée.
L'ascendant militaire du Puritanisme anglais par son succès et par.ses revers politiques a plongé successivement le pays du Sud de la Tweed dans des phases de vertu totale et de licence générale. Le Presbytérianisme des bourgeois et des pasteurs à trouvé quelque difficulté à anéantir, ne fut-ce qu’un instant, le parti de ,« Sir Toby » (1), celui des gâteaux et de la bière.
L'Eglise presbytérienne, avant même d’être une institution religieuse est une institution nationale. Elle est le cadre de toutes les sévérités intellectuelles, aussi bien que de toutes les détentes, et ces détentes semblent plutôt sensuelles, grossières et brutales en proportion de la pression exercée.
Si quelqu'un pouvait en douter, il n’aurait qu’à lire Robert Burns. Ce poète paysan réussit en somme à opprimer plutôt les pasteurs : Peu de poètes ont dans d’autres pays chanté aussi librement, exprimé avec autant d’impudence leur appréciation de l’amour sensuel. Dans la ville même du Synode, la légende de ses dissipations s'étale publiquement sur les demeures qu’il à han-
(1) Personnage de la Nuit des Rois de Shakespeare,
BURNS ET LA LICENCE NATIONALE té
tées. Sa chanson provoquante de « Venant à travers les seigles », ou son Apostrophé à Satan, pleine de sentiments conciliants ont toujours été en vogue. L'anniversure de leur auteur prend presque lallure de 1: commémoration d’une fête nationale. Stevenson lui-même s’est presque brouillé avec sa patrie pour avoir voulu un jour apprécier sévèrement ses incartades.
Sans doute l’atmosphère de lEcosse, au siècle de la reine Victoria a subi un remarquable adoucissement. tant dans les rigueurs de la théologie que dans Îles explosions extérieures d’instincts. Mais la position psychologique de ce peuple n'est-elle pas restée sensiblement la même ? L'Ecosse n’est pas le pays de la via media de l’Eglise anglicane. C’est un milieu de contrastes et d’alternatives extrêmes. La démocratie écossaise s’est bien vengée de l’intellectualité extrême de Calvin. Elle est pleine d’une terrible logique qu’elle brandit volontiers comme une épée à deux tranchants. Et voilà un autre aspect de l'initiation de Robert Louis qui commence avec son entrée à l'Université d’'Edimbourg. |