LES AMIS : LE COUSIN BOB
Jack : « Je n'ai jamais connu quelqu'un qui mêlât si
largement les ingrédients possibles de la conversation. Je ne sais ce qu’il y a de plus remarquable, l’invraisemblable lucidité de ses conclusions, l’éloquence humoristique de son langage, ou sa vigueur de méthode, pour faire entrer toute la vie dans les étroites limites de son sujets, retournant la salade de la conversation comme un dieu enivré» (1). Bob, par sa versatilité intellectuelle, par sa fantaisie qui lui servait d'exemple et de stimulant. a exercé une grande influence sur Stevenson. Mais il est difficile de la définir, car les deux cousins étaient aptes à se renvoyer la balle. De très bonne heure, ils commencèrent à se fréquenter et à correspondre. Car Papparition de Bob à Edimbourg ne pouvait jamais être qu’in-
-termittente, puisqu'il poursuivait ses études ailleurs. Ainsi, Stevenson était la plupart du temps laissé à ses propres ressources et le retour de son cousin n’en pouvait être que mieux apprécié. Par son contact véritable avec les nnlieux intellectuels du dehors, malgré les déplacements et les villégiatures avec sa famille, le séduisant Bob lui apportait le choc des idées et des préoccupations de PAngleterre, il ébranlait déjà la routine d’Edimboury.
T/inscription de Stevenson à l'Université lui fut l’oc- ‘casion de faire une autre connaissance, Comme Robert Alan Mowbray Stevenson, Fleming Jenkin fait partie de la galerie des portraits de l’essai sur la Conversation et les causeurs. « Cockshot est autre chose que Burly. mais extrêmement inférescant, et sa conversation a été pour moi le manger et le boire de longues soirées. Sa manière est sèche et son choix des mots n’est pas très vaste. Ce qui le caractérise c’est la fermeté de son continuel
qui-vive et sa fougue. Vous ne pouvez rien mettre en A) P. 76, Talk and Talkers, part 1 Memories and Portraits &« The
very best talker with me, is one I shall call Spring hercl’d Jack. ÏJ say so because I never knew any one who mingled so largelv the possible ingredients of converse. T know not which is more remar- Kkable ; the insane lucidity of his conclusions, the humorous eloquence of his lanouage, or his power of method bringing the whole of life into the focus of the subject treated, mixing the conversational salad like à drunken god... »
à ; Li ie je ; :
avant sans qu’il n’ait une théorie toute prête ou n’en ait
bientôt une en chantier » (1).
Stevenson avait fait une apparition aux cours du Professeur Fleming Jenkin. « Son air était peu en sa faveur en tant que professeur ; nul, et un étudiant moins que tout autre n’eût été impressionné par son extérieur. Plutôt de faible stature, remarquablement laid, ayant une apparence de jeunesse et, des manières presque enfantines.. verbeux et paradoxal. un étudiant ne lui eût iamais concédé l’autorité académique. Cependant il avait ce ressort qui faisait réoner l’ordre dans sa classe. Je ne me souviens pas qu’il my ait jamais adressé la parole : au moindre signe d’agitation, son regard tombait sur moi et j'étais calmé. Un tel exploit est comparativement facilement dans une classe peu nombrense : maïs je me suis mal tenu dans de plus petites classes encore, et sous des veux plus auguste que les siens... »
< .….C’était un homme dont on cherchaïit à éviter le reproche. J’étais enclin à considérer n’importe quel professeur comme une plaisanterie, et Fleming comme une plaisanterie particulièrement amusante. Je ne fus pas capable de suivre ses classes : pour une raison où une autre, je n’osai pas me mal tenir, ce qui était ma distraction habituelle » (2). 0
(1) P. 78. Talks and talkers Part I Memories and Portraits. « Cockshot is a different article, but vastly entertaining, and has been meat and drink to me for many a long evening. His manner is dry. brisk and pertinacious, and the choîgue of words not much. The point about him is his extraordinary readiness and spirit. You can Pr'opound nothing but he has either a theory about it ready mad, or Will have one instantly on the stocks. »
(2) P. 127. Memoir of Fleming Jenkins Tnei XIX. - « His presence Was against him as a professor : no one, least of all students, would have been moved to respect him at first sight : rather short in stature, markedly plain, hoyishly Young in manner, cocking his head like a tbrrier… full of words, full of paradox… a student would never regard, him as academical. Yet he had that fibre in him that order always existed in his class-room. I do not remember that he ever addressed me in language :; at the least sign of unrbst, his eve would fall on me and I was aelled. Sueh a feat was comparativelv rasv in a small class : but T have misbechaved in smaller classes and untlér eyes more Olvmopian than Fleeming Jenkin’s. He Was 7 man from whose reproof one Shrank.…. I was inclineä to regard any professor as a Joke, and Fleming as a nsrticulary good joke... I was not able to follow his lectures :; I somehow dared not misconduct myself, as Was my customory solace. »
FLEMING JÉNKIN 93 Fleming Jenkin, d’origine galloise et de religion calviniste, ingénieur comme M. ‘Lhomas Stevenson, et spécialisé, non dans les phares, mais dans la pose et la répäaration des câbles sous-marins, après une vie mouvementée et des voyages nécessités par sa profession etait venu s'installer à Edimbourg avec sa famille, en 1868, 1i occupait une chaire scientifique en rapport avec ses connaissances et ses cours étaient de ceux qu'aurait du __ suivre Stevenson ; il fournit avec répugnance — car Cé- Lait un puritain — un certiricat d'assiduité de complaisance. {1 n’en fournit pas d’autres.
Que trouva-t-1l dans ce mauvais étudiant, dont plus tard 1l fut l’un des parrains avec Sir Leslie Siephen, au Savile Ciub üe Lonures, pour quil linvität chez iui d'autorité Li est vrai que le père du jeune honune pouvait, avec les mellieurs raisons, etre Considéré comme un de ses plus proches collègues. Ainsi commença une intimité où Fleming Jenkin joua un peu le rôle que joue Lord Justice Clerk dans « The Weir of Hernmiston». M. Thomas Stevenson n'était pas tout à fait à Lord Braxfield, ni Fleming Jenkin un Glenalmond. Mais le paral-
lélisme saute aux yeux. Fleming fut le confident des in-
quiétudes intellectuelles du jeune Stevenson, et 11 y répondit avec beaucoup de largeur d’esprit, et une facilité à adapter les doctrines et les dogmes aux données scientifiques du siècle qui fut pour Stevenson une leçon.
I] insistera sur ce fait : Fleming Jenkin était un Puritain quand 1l le connut. Il évolua progressivement. Et cependant, quand il était encore vraiment Puritain, sa “maison était un lieu de distractions presque mondaines. La manie du Professeur de la section technique était une manie littéraire. Il organisait chez lui des représentations théâtrales. Milton, ce champion ardent de la réforme, ce logicien extrémiste n’a-t-1l pas écrit au moins un Masque ? Fleming avait de larges sympathies. Ayant vécu en France, il connaissait le théâtre d'Emile Auger. Il appréciait Racine. Avait-1l le moindre mérite à tâcher
de monter une pièce d’Aristophane ou d’Eschyle ? (1) Shakespeare allait de soi. ;
Stevenson débuta comme souffleur. Mais comme Shakespeare, il n’atteignit jamais les rôles les plus importants. L'essentiel fut qu’une série de pièces passassent sous ses yeux. Etudier une pièce pour la faire jouer, n'est-ce pas la mettre en valeur et tâcher de.s’en pénétrer ? Le jeune « baudet sauvage.» se pénétra presque inconsciemment des beautés de la meilleure série d’ouvrages d'imagination qui lui fut peut-être jamais tombée sous les yeux jusqu'alors.
Cela ne s’accomplit pas d’un seul coup. En attendant, son père, caressant. toujours la chimère de le voir prendre pied dans l’exercice de sa profession, prit des mesures pour lui faire faire un stage pratique dans ses chantiers de construction de phares. Pour cela, il fallait quitter les Basses Terres et le voisinage d’'Edimbourg. Le meilleur ‘moment été l'été, pendant les vacances. quand PUniversité suspend ses cours pendant de longues semaines. Cette époque ne tarda pas.
Stevenson n’alla guère au delà de Fleming Jenkin dans le développement de ses relations mondaines à Edimbourg. Si son père lui dit « qu’un jeune homme doit se faire des amis », ses conseils ne furent guère écoutés, encore moins suivis. Mais lui donna-t-on ces conseils ?
Il semble que le jeune homme ne se mêlât pas trop d’abord aux autres étudiants de l’Université. Jusqu'à vingt ans, nous dira sa femme, il était encore considérablement sous la tutelle de sa famille (3). Cependant, il trouvait déjà bien moyen d’y échapper. La méthode était de le priver presque totalement d'argent de poche. Mais comment pouvait-on lui interdire de choisir ses facons de passer le temps? Les cours de l'Université ou tout au-
(1) Dans les traductions de Hookham Frere et de Lewis Campbell, (2) Voir Fleming’s theatricals p. 123. Fleming’s Memoir Tusi 19. (3) Prefatory hote to the Inland Voyage, p. XIV.