L'ENTREPRISE MODERNE
récifs à fleur d’eau étaient rendus inoffensifs à la navisation. Grâce à la persévérance, à J’ingéniosité des hommes de confiance de la Commission des phares du Nord, ces régions jadis barbares et inhospitalières étaient de plus en plus minutieusement jalonnées de ports bien conditionnés, de feux marins judicieusement conçus. Tout était balisé, repéré, inventorié. Quelle conquête du passé pouvait se comparer à cette œuvre de patien: ce ? Dans les lieux les plus écartés, dans les sites les plus farouches, une Administration fonctionnait, amenait l’outillage, les hommes et les matériaux, et le phare édifié continuait à fonctionner au milieu de la brume, de la solitude et des plus terribles tempêtes.
Ce qui se faisait dans l’extrême Nord de la Grande- : Bretagne à des latitudes qui marquent vraiment la limite de l’extension de la société humaine se faisait partout. Fleming Jenkin avait procédé à un autre travail, celui de la pose de câbles dans la Méditerranée, au Portugal, et dans la direction des Antilles. Ceci était par excellence l’entreprise moderne. Stevenson était témoin, dans ces régions qui étaient proprement le fief des Stevenson. la sphère de leurs ambitions et de leurs initiatives, d’un épisode émouvant de la grande besogne d'aménagement et d’édification de l’Empire britannique,
Stevenson vit-il tout cela ? Nul doute qu’il le vit. T1 avait lu Whitman qui chante déjà « le fardeau de l’homme blanc » (1), la gloire et la poésie de la civilisation industrielle. T avait lu Herbert Spencer qui préconise une organisation de la vie fondée sur la science, et qui insiste sur la valeur des activités concrètes et extérieures. Il'avait lu Victor Huvo et es Travailleurs de la Mer. dans lequel le thème de la Intte de l’homme contre la Nature est si clairement symbolisé. Toutes ces idées &taient daillenrs énarses. Stevenson n'avait pas hesoin que vint Kipline, et au1l chantât les Phares de Hante mer. les Câbles sous-marins, les Ports, rt 1as œrands
(1) The White man’s burden. The five Nations 1903. Kipling.
navires pour connaitre cet aspect de la force créatrice de l'Angleterre.
Ces ambitions ne lui parurent pas antipathiques. II n’y avait rien qui lui interdit d’être ingénieur. Mais 1} était personnellement dans une situation très gênante.
Ses proches ancêtres s'étaient trop illustrés, avaient accompli déjà trop d’exploits dans cet ordre d'activités pour qu'il pût espérer aller au delà de ce qu’ils avaient fait. Dans la perspective de leurs vies successives, Je dernier venu, était déjà moins grand que le premier. Thomas Stevenson, malgré son travail et son ingéniosité ne semblait pas valoir son père Robert, le fondateur de la dynastie. Il y avait peut-être un élément de découragement à marcher sur leurs traces. Etait-il singulier qu'au bout de trois quarts de siècle d'enthousiasme le descendant commencât à être blasé ? Ces travaux, ces préoccupations avec lesquelles 11 était trop familier finissaient peu à peu par prendre l’allure d’une routine.
La vie ne procède-t-elle pas autant par réactions que par rigoureux enchaînements. C’est parce qu’il en était trop plein pour commencer que les inspirations de son père et de son grand’père ne l’enchantèrent pas autant qu'un autre. Pour lui, les phares, les ports, les cables sous-marins manquaient de nouveauté. N’était-ce pas la besogne ordinaire ? Et au fond, quelle que soit la grandeur du but assigné, toutes les tâches pour lesquelles s’accumulent des modèles et des précédents ne finissent-ellss pas par en arriver là ? 5
. Son stage pratique sur les chantiers de son père se poursuivit trois étés, ceux des années 1868, 1869 et 1870. Là encore on ne tentâ pas trop énergiquement de dresser « ce jeune baudet sauvage ». Il semble qu'il ait été plutôt en spectateur qu’en partenaire actif et Tesponsable d’un détail quelconque des travaux. N°y avait-il pas encore quelque chose de nature à affaïblir le ressort psychologique de Pambition dans cette position d’un jeun» homme, qui, pour peu quil feignît de s'intéresser et de