‹ La Vocation de Robert-Louis StevensonChapitre 67 sur 205 · LA SOCIÉTÉ SPÉCULATIVE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ SPÉCULATIVE

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reille à un couloir, les murs bordés de livres derrière leurs cages de treillis métalliques, et un corridor avec une cheminée, des bancs, une table, de nombreux portraits de membres fameux et une tablette murale en lhonneur d’un ancien secrétaire. Là, un membre peut se chauffer et flâner et lire ; là, malgré les décrets du Conseil de l’Université, il peut fumer. Le Conseil de l’'Université regarde ces privilèges de travers, 1l regarde avec aigreur la société tout entière, ce qui semble suggérer un manque d'équilibre chez ces esprits érudits, car le monde, on peut en être certain, estimera beaucoup plus cet antre de lions morts que tous les chiens vivants de l'Université » (1).

La Speculative Society n’a qu’un nombre limité de membres, et un nombre assez restreint, puisqu'on s’arrê: te au chiffre de trente. L’admission se fait par élection. Stevenson nous a raconté les phases de la sienne qui date du 16 février 1869. Il prit part à quelques débats, puis partit en vacances. Il fréquenta les séances qui ont lieu une fois par semaine toute l’année suivante. Pour lui c'était une oasis dans le désert d’'Edimbourg. Et bientôt il laissa passer le bout de l’oreille. Il proposa la publication d’un Magazine à l’instar de ceux que publiaient d’autres universités.

En 1855, William Morris, Burne Jones et Rossetti après avoir fondé la « Fraternité » faisaient paraître

(1) P. 31 Mem. and Portraits. À College Magazine. « The Speculative Society is a body of some antiquity and has counted among its members Scott, Brougham, Jeffrey, Horner Benjamin Constant, Robert Emmet, and many a legal and local celebrity besides. By an accident variously explained, it has ïts rooms in the very buildings of the University of Edinburgh : a hall, Turquey-carpeted, hung with pictures, looking, when lighted up at nigbt with fire and candle, like some goodly dining-room ; a passage like a library walled with books in their wire cages ; and a corridor with a fire place; benches, a table, many prints of. famous members, and a mural tabler to the virtues of a former secretary (Macbean). Here a member can warm himself and loaf and read ; here in deflance of Senatus consults, he can smoke. The Senatus looks askance at these privileges ; looks even with a somewhat vinegar aspect on the whole society ; which argues a lack of proportion in the learned mind, for the world, we may be sure, will prize far “higher this haunt of dead lions than all the living dogs of the professorate », Passage cité par Balfour, p. 77,

138 LÉ MILIEU UNIVERSITAIRE The Oxford and Cambridge Magazme qui contenait leurs premières œuvres. Stevenson tenta de les imiter.

À la Société Spéculative, pour cette œuvre ambitieuse, Stevenson ne trouva que deux associés, dont les noms sont seulement sauvés de l'oubli par cette circonstance : James Walter Ferrier, et Robert Glasgow Brown.

J. W. Ferrier doit, après le Professeur Jenkin et le cousin Bob être ajouté à la liste des amis qui tirent une grande place dans la vie de Stevenson. Il est un exemple de ce qui eût pu arriver à Stevenson.

« Dans sa jeunesse, dira-t-il, 1l était physiquement très beau, très serein, et très gai, plein de vigoureuses réflexions, et de pensées rares Il semblait qu'il résidât en lui une facilité inépuisable ; nous le voyions condescendre à jouer avec nous, mais nous envisagions pour Jui de plus hautes destinées ; et j'ai été rarement aussi flat-

té dans mon orgueil que quand il s’assit à la table de

mon père, officiellement mon ami » (1).

Cet.-ami avait des ambitions littéraires. Il publia au moins un roman Mottischffe (2) avant que Stevenson n’eût écrit grand chose. Mais la destinée de Ferrier devait plutôt jeter une ombre sur les pensées de Stevenson. « Il nous étonnait, dira celui-ci, par ses saillies spirituelles, innocentes, et inhumaines, et par son humour au style Johnsonien déformé, 1l démolissait les senti ments honnêtes » (2).

Stevenson fera plus tard allusion à une tragédie dans la vie de Ferrier qui ne semble pas avoir été entièrement à son honneur : « un jeune homme splendide

mais recherchant la vanité et ne croyant pas au bien ;

et en vérité, quelque part dans les hautes mers de la vie

(1) Old Mortality p.25 Memories and Portraits « In his youth he was most beautiful in person, most serene and genial by dis position, full of racy words and quaint thougts.…. Power seemed to reside in him exhaustless ; we saw him stoop to play with us, but held him marked for higher destinies ; and I have rarely had my pride more gratified than when he sat at my father’s table, my acknowledged friend... (p. 32) He would astonish us by sallies, witty, innocent and UE and by a aRpee Johnsonion pleas antry demolish honest sentiment, (2) Voir Tusi 28, p. 212 (Earlier works).

PREMIÈRE JENTATIVE LITTÉRAIRE 139

avec Sa santé, ses eSpoirs, SN patrimoine, et son réspect de lui-meine sombrèrent imisérablement... fi revint à ja farnilie qu'il avait désertée. Des blessures du corps 11 ne fut Jamais guéri ; 11 mourut nusérablement » (L).

Pour l'instant, rien ne faisait prévoir une aussi nnisérable fin. Et qui eût pu s'imaginer que ce Magazine auquel 11 condescendait serait son seul titre à la consider àtion émue de la postérité !

Que Stevenson ait eu plus ou moins en vue de prendre la tête d'un mouvement de rénovation intellectuelle analogue à ce qu'avait été le Preraphaelite brotherhood, ou The Oxford and Cambridge Magazine dans les vieilles : Universités anglaises ressort de la tendance des egsais qu'il publia.

Il est à noter qu'il ne mit en avant aueun récit ,jaucuùe œuvre d inagimation, et très peu de vers (2). S'il se sert de l'ironie comme d’une arme, si le ton est parfois badin, c’est pour mieux pourfendre quelques-uns des défauts de son environnement. Sous un masque de légèreté, 1l est sérieux.

Après avoir dans le premier numéro examiné ce qu’était la vie des étudiants d’Edimbourg un demi-siècle auparavant (3), Stevenson aborde la question beaucoup ‘plus brûlante de létudiant d’aujourd’hui. Il proclaine — idée bien calviniste — la dégénérescence du milieu moderne :

« La tendance naturelle de la civilisation est d’oblitéres ces distinctions qui sont le vrai sel de la vie. Toute

la vieille et fine saveur professionnelle du langage s’est évaporée. De cette tendance, de cette usure graduelle de la vie dans laquelle tout ce qui est particulier et

ractéristique est poli jusqu’à l’effacement, jusqu’à ce que le monde entier commence à nous glisser entre les doigts

(1) Old Mortality p. 32. A noble figure of a youth, but following vanity and incredulous of good ; and sure enough some whyre on the high seas of life, with his health, his hopes, ni patrimony and his selfrespect, miserably went down.

(2) The lightkeeper.

(3) Edinburgh Students in 1824, p. 135. Tusi 25. C’est l’époque où de Quincey habitait Edimbourg.

‘140 LE MILIEU UNIVERSITAIRE comme un sable fluide, il ressort que nous ne devons : plus diviser les étudiants en étudiants en droit, en théologie et en médecine » (1).

S'il ne sait pas tracer de démarcation entre eux, il prétend avoir découvert le principe de leur identité.

« Au milieu de cette uniformité des caractères, la gra vité de tous les visages n’est pas le trait le moins commun. Le joyeux étudiant en médecine ne court plus 1mpatiemment par les clairs matins d'hiver se réfugier sur les pentes escarpées de la colline d’Arthur’s Seat, où 1l entendait les cloches des églises préluder et grossir et puis s’éteindre au-dessous de lui dans l’amoncellement des fumées de la Cité. Il ne rompt pas le Sabbath pour. si peu de chose » (2). Et si l'étudiant en médecine humême à ce visage de carême, aujourd’hui « un air maussade et solennel pèse sur tout le Quadrilatère de l'Université » (3).

Et pourtant, y aurait-il surcroît d’application ? Non « Aucun des étudiants ne semble trouver plaisir à ses études — aucun amour pédantesque de tel sujet ne fait briller les yeux — la science et le savoir ne sont que des moyens d'atteindre à un gagne-pain, à une carrière qu'ils ont choisie tranquillement et qu’ils poursuivent solennellement » (4).

(1) Tusi 25. The Modern Student p. 140. ‘The natural tendeney of civilisation is to obliterate those distinctions which are the best salt of life. All the fine old professional flavour in language has evaporated … From this tendency, from this gradual attrition of life in which every thing pointed and characteristic is being rubbed down till the whole world begins to slip between our fingers in smooth undistinguishable sands, it follows that we must not. follow this simple division of students into Law, Divinity and medical,

(2) P. 141. The Modern Student Tusi 25. « And in the midst of all this weary sameness, mot the least common feature ïis the gravity of every face. No more does the nierry medical run eagerly in the clear winter morning up the rugged sides of Arthur’s Seat, and hear the church bells begin and thicken and die away below him among the gathered smoke of the city. He will not break Sunday to so little purpose ».

(3) d° p. 142. Solemnity broods heavily over the enclosure of the Quadrangle.

(4) d° p. 142. But none of the students seem to find any relish for their studies — no pedantic love of this subject or that lights up their eyes — science and learning are only means for a livelihood, which they have considerately embraced and which they

solemny pursue,

ESSAIS JUVENILES 141

« Telle est l’impression laissée dans l’esprit de n’importe quel étudiant qui observe par un trop grand nom- ‘ bre de ses camarades. Ils semblent tous être des vieillards glacés : et l’on s'arrête à considérer comment une tel état de chose a été atteint » (1).

T1 semble d’ailleurs que nul n'échappe à la contagion. « Les jeunes gens dissolus ne sont pas moins guindés. La solennité même dans la dissipation est le mot d’ordre, et ils.s’en vont au démon avec une perversité sérieuse, ua rationalisme systématique dans l’immoralité qui eût surpris les simples pécheurs de jadis. » (2).

« Les dandies ne sont pas moiïns éteints. leur promenade le long de Princes Street accomplie par manière d'acquit » manque à révéler la moïndre chaleur de tempérament. « Le flirt est pour eux un grand devoir s0cial, une obligation fatisante qu’ils exécutent de Ja même facon froide et. officielle » (3). À

-Et Stevenson étudiera les moyens de resuséiter en quelque.sorte la conviction de vivre et l’animation dans ce morne milieu. Il prétendra qu’on manque d'esprit de corps, que Îles étudiants se dispersent en faïbles groupes et en coteries. Dans l'essai suivant. il en viendra à proposer la fondation d’une « Debating Society » sous les anspices des autorités universitaires. « Un tel club, ditil, pourrait parvenir neut-être à rivaliser avec The Union à Cambridge, et The Union à Oxford » (4). Rien n'indique mieux sa préoccupation d’imiter à Edimbourg ce qu’avaient fait Morris. Burnes et Rossetti avec leur Oxford and Cambridge University Magazine en 1855.

(4) P. 144 This is the impression left on ‘the mind of any observing student hy too many of his #ellows. They sreem all frigid old men ; and one pauses to think how such an unnatural state of matters is produced.

(2) P. 14%. The Modern Student, Tusi 25 « nor are the fast men less constrained. Solennity. even in dissipation is the order of the day 3; and they go fo the devil with a perverse seriousness, a systematic rationalism of wickedness that would have surprised thk - simple sinners of old .

(3) P. 142 d° The dandies are no less subdued.. Their perfunctory march along Prince’s Street. Flirtation is to them a great social duty, a painful obligation which they perform on every occasion in thé same chill official manner.

(4) de p. 153. Such a club might end perhaps, by rivalling « the Union at Cambridge and the Union at Oxford ».

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