‹ La Vocation de Robert-Louis StevensonChapitre 75 sur 205 · L'INFLUENCE D’HERBERT SPENCER · texte numérisé non relu

L'INFLUENCE D’HERBERT SPENCER

mesure sa vaste structure soutiendra-t-elle l'épreuve du temps, dans quelles proportions est-elle faite d'argile et de bronze, il serait intéressant de le rechercher. Mais ses phrases, si elles sont sèches sont toujours viriles et honnêtes ; ses pages sont animées d’une joie hautement ab:traite, dénudée d'ornement comme un symbole algébrique, mais toujours allègre ; et le lecteur trouvera là un caput mortuum de sentiment religieux, avec peu de ses grâces, mais avec presque tout l'essentiel ; et ces deux qualités le rendent aussi sain que sa vigueur intellectuelle en fait un écrivain stimulant » (1).

Ce qui recommanda Herbert Spencer à Stevenson “était ce qui le recommandait à l'Angleterre : l’enthousiasme de la science, un certain air de Puritanisme austère, une apologie de l’individualisme et du progrès matériel. Ses origines « non conformistes », ses tendances à la fois rationalistes et mystiques, leur concordance avec les affirmations jacobines du dernier siècle sur le progrès humain, les droits naturels le recommandaient encore bien davantage à un Ecossais.

Qu'on ajoute que Spencer avait débuté comme ingé-

nieur, et que comme Stevenson il avait abandonné les réalisations concrètes pour se tourner vers la sphère des constructions abstraites ou verbales. Ce mélange d’imagination créatrice et de savoir scientifique qui le caractérise, sa faculté d'organiser un point de vue, sa systématisation à priori séduisait alors tant de gens, à plus forte raison un jeune homme.

Chez ce positiviste, l’affectation d’une cosmogonie, fournissait habilement un substitut à la vision calviniste du monde. A l’époque de Darwin, il parlait en termes d'évolution.

Tout concourait à en faire un prophète à Birmin-

(1) P. 64 d° — How much of his vast structure will bear the touch of time, how much is clay and how much brass, it were curious to inquire. But his words, if dry, are always manly and honest d there dwells in his pages a spirit of highly abstract joy, plucked naked like an algebraic symbol, but still joyful ; and the reader will find there a caput-mortuun of piety, with little indeed of its loveliness,

but with most of its essentials ; and these two qualities make him a wholesome, as his intellectuak vigour makes him a bracing writer.

gham ou à Edimbourg pour des esprits impatients de la morne tyrannie des vieux dogmes, même renouvelés par Carlyle. À certains égards, n’était-il pas lantidote de la fureur de dramatisation et de la poésie du malheur du tragique Ecossais ?

Ce ne fut qu’en 1884, que Herbert Spencer, afin de ré: sister au développement de l'idéologie socialiste, passa curieusement du Radicalisme qui l’accueillait au Parti conservateur qui semblait le centre de la résistance indi-

vidualiste. ù À l’époque où son influence s’exerça sur Stevenson, il semblait être à l'avant-garde des audaces de la pensée. Nul doute qu’il ne favorisât une affectation de hardi radicalisme politique, religieux, et social. Mais les aspirations de la jeunesse sont incohérentes, utopiques, vagues et grandiloquentes.

L'intérêt rétrospectif de la Révolution française était encore dans Pair. Il y avait quelques rumeurs de républicanisme en Angleterre. Stevenson comme peut-être de ses amis, s’éprit d’une certaine phraséologie sans grande signification pratique.

Quand Huxley, le célèbre Professeur de Sciences naturelles de Londres attira l'attention du grand public

par ses incursions dans le domaine de la pilosophie, de

la sociologie, de la théologie, Stevenson comme beaucoup de ses contemporains prit parti pour lui. Huxley ne marquait-il pas une réaction contre la tyrannie du parti de la routine mentale ? Et comment un esprit ouvert à toutes les suggestions de l'intelligence pouvait-1l ne pas généreusement accueillir d’Edimbour£g tout ce qui était insolent et fort ?

Il semble que quelques-unes des connaissances de St>venson, principalement de la basoche, se fussent assez régulièrement réunies dans une taverne à proximité de l'Ancien Parliament House devenu Palais de Justice. C'était dans une ruelle appelée Advocate’s Close, dans la Haute et Vieille Ville, non loin du Quadrangle de lUniversité. Là, on discutait, on échangeait des vues avec

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passion. Sans doute on y rencontrait Charles Baxter et

plusieurs autres. Et c'est ainsi qu’en futurs hommes de

loi, ils rédigèrent les statuts d’une soi-disant société secrète d’idéologues et de réformateurs. Qui n'aurait voulu être à leur place ? Ils étaient tous jeunes, très jeunes...

Parmi les sujets pour lesquels il était prévu des épreuves à l’examen d'admission au Barreau se trouvait le Français. Stevenson semble avoir eu déjà une connaissance assez étendue de cette langue dans laquelle il lisait au moins des romans. On lui reprocha aux interrocations de n’en pas très bien connaître la grammaire, Mais 1l ne paraît pas avoir connu davantage la grammaire de sa propre langue qu’il parlait tous les jours avec ses parents, avec ses proches et avec ses amis, et qui était le dialecte du Lothian. Le dialecte du Lothian n’est pas celui de Ayrshire et de Burns. Mais c’est la langue de Dunbar. Il avait appris l'Anglais par la lecture des grands auteurs, en tête desquels il fallait inscrire le catéchisme de l'Eglise Presbytérienne, les sermons, les cours et les discussions intellectuelles relevées. Il aimait aussi à pratiquer le français.

Pourtant, lorsqu'il s’agit de sortir un peu d’Ecosse, ce ne fut pas vers la France qu’il se tourna. Depuis qu’il avait renoncé à être ingénieur des phares en Avril 1871, et même depuis l’été précédent, il n’était guère sorti d’Edimbourg et de Swanston que pour une excursion au pays des lacs et un voyage à Cambridge, où son cousin Robert, familièrement Bob, était étudiant. C’était mene: une vie vraiment casanière pour Robert-Louis Stevenson. +

Vers l’été de 1872, on agita la ‘question d’un séjour en Allemagne. Celle-ci était le pôle magnétique du grand écossais Thomas Carlyle. L'Allemagne avait d’ailleurs en Grande-Bretagne pour plusieurs raisons un grand prestige intellectuel.

Parmi ceux qui, comme Stevenson se proposaient d’être admis au Barreau se trouvait un certain Simpson, le fils d’un chirurgien célèbre, largement pourvu d'argent

et avec lequel il se lia d'amitié. Il est impossible de trouver un plus grand contraste extérieur entre deux habiants d’une même ville, aspirant à la même professio” awentre Robert-Louis Stevenson, et Sir Walter Grind- 17 Simpson, baronet. Car Simpson, héritant de son père élait baronet. Il était d’ailleurs parfaitement correct dans sa tenue et sa mise. Stevenson était extrêmement négligé, avec une affectation d’esthétisme. Simpson était lourd. Stevenson était mince, dégingandé, très grand. IL ét: vif, avec une esprit de décision rapide. Simpson était réservé et circonspect à un degré presque comique, « ne prenant jamais de résolution sans examiner la question envisagée sous tous ses aspects de la façon la plus sér euse » (1).

Mais cette froideur de méthode personnelle n’était pas le signe d’une âme mesquine. « Son indulgence pour les erreurs des autres était presque du cynisme ». Type “peut-être aussi extravagant dans son genre que l'était Stevenson.

Tous deux avaient formé le désir de profiter des mois de liberté des vacances pour quitter Edimbourg et aller suivre les cours de droit et de philosophie organisés dans

quelque Université allemande. C’était une façon de sor- tir de la misérable procédure et des chétifs manuels. Et c’est ainsi que par Bruxelles, Stevenson rejoignit son ami à Frankfürt am Mein.

Mais le projet initial de poursuivre des études de va- cances dans quelque Université allemande rencontrait Popposition des parents de Stevenson. Ils ne voulaient pas que leur fils courût le risque d'échapper à leur tutelle. Peut-être se faisaient-ils des illusions quant à l’efficacité de celle-ci à Edimbourg même. Ils permirent simplement un séjour de quelques semaines avec Sir W. Simpson sur un pied modeste dans la vieille ville libre,

(1) P. XIV Pref. Nole Tusi 17 Mrs S. : « Sir W. Simpson was a reticent, cautious man who came to no decision until the question Involved had bcen carefully examined on all sides. — de Indeed his

leniency towards the faults of others very nearly touched the bounds of cynicism »,

= Ss

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