‹ La Vocation de Robert-Louis StevensonChapitre 85 sur 205 · L'HIVER DANS LE MI · texte numérisé non relu

L'HIVER DANS LE MI

né à passer l'hiver dans le Midi » qui utilisait ses impressions de malade et d’hivernant. L’essai sur les Routes avait paru en Novembre dans Portfolio, celui-ci parut en Mai 1874 dans Macmillan’s Magazine.

. L’intervalle de quelques mois reflète très bien le fait que Stevenson fut long à se rétablir du choc de son effondrement nerveux. Pendant toute cette année 1873, il avait des picotements dans la moëlle. La médication lui lut-elle ordonnée ? Il semble qu’il ait commencé à faire quelque peu appel au stimulant de Popium.

« Toute la journée d’hier, écrit-il en déecmbre, à Mrs Sitwell; j'ai été sous l'influence de l’opium. J'avais été assez mal en train pendant la nuit, et je pris une dose Je matin, et pour la première fois dans ma vie, l’opium produisit son effet sur moi. Je passai une journée de bonheur extrême ; et quand j’allai me coucher, il y avait quelque chose de presque terrifiant dans les plaisirs qui m’assiégèrent dans l’obscurité. De merveilleux frissons m’emplissaient, et ma tête vacillait de la façon la plus délirante et la plus agréable » (1).

T1 ne semble pas qu’il s’y soit adonné dangereusement comme de Quincey ou Coleridge. Il avait d’ailleurs des excuses pour y faire appel. Mais il y a des indices de la présence de l’opium dans sa pharmacopée jusqu’à la fin de sa vie. É

Les symptômes qui avaient nécessité son transfert à Menton s’atténuèrent peu à peu. I] vivait dans un h6tel, sur le pied, dit-il, de trois livres par semaine (2), ce qui, en comparaison avec ses moyens antérieurs, lui paraissait énorme. Il était souvent avec deux dames russes. Avec l’une d'elles, il esquissa un flirt, dont il rendait

(1) Letters Vol. I Monday Dec. 1873 to Mrs Sitwell — « All ÿes- - terday I was.under the influence of opium. I had -been- rather seedy during the night and took a dose in the morning and for the first time in-my-life it took effect upon me. I had a day of extraordinary ‘happiness ; and when I went to bed there was something almost terrifying in the pleasures that besieged me ïn the dafknéss. Wonderful tremors filled me ; my head swan in the most délicious ‘but enjoyable manner the recollection is not troubled by any reaction this morning ».

(2) Letters Vol. I p. I.

d’ailleurs naïvement compte à Mrs Sitwell qu’il appelait de façon caractéristique « Sa Madone ». Il alla au Cap Martin et à Monte Carlo où l’entrée de la salle de jeu

lui fut interdite. Il prit l'habitude d’un accoutrement de

plus en plus romantique. Au lieu d’un pardessus prosaïque, il arborait négligemment une cape à PERRERE d’un beau bleu.

Sidney Colvin vint quelque temps le rejoindre et lui fit faire la connaissance d’Andrew Lang, alors âgé de vingt-neuf ans. Andrew Lang n’était pas passé par l’Université d'Edimbourg, mais par celle de St Andrew. la vieille cité épiscopale, l'Oxford de l’Ecosse dans le domaine de la culture et de l'éducation. Chez Andrew Lang il y avait comme chez Stevenson, une pointe de vivacité et de versatilité gallique qui suggère un aspect de l’Ecosse qu'un Carlyle était peut-être trop enclin à ne point voir. |

Stevenson subissait l’enchantement et la détente morale du climat et du milieu méditerranéen .Comme toujours il forma des projets. Le Prince Galitzine, le parent de Madame Garschine et de sa sœur le persuada presque d'aller étudier le droit à l’Université de Gôttingen. É

Mais c'était beaucoup plus du côté de la littérature que du droit qu’il se tournait. Il lut ainsi particulière. ment George Sand.

I] s’efforça lui aussi d'écrire une œuvre d'imagination, « The Curate of Anstruther’s bottle » (1). Il avait séjourné à Anstruther au temps où il se destinait à être ingénieur. Il rédigea une première version d’un essai sur Whitman. Il était alors dans sa grande ferveur d’admiration. ; |

Il commença aussi un essai sur les Romans de Victor Hugo qui après achèvement: ultérieur. parut en Août 1874 dans le Cornhill Magazine. Un essai écrit plus tard sur « les Mouvements des jeunes enfants » lui fut dès ce

(1) Mentionnée Letters Vol. 1, p. 133.

LT TR + aX

GUÉRISON MORALE ET PHYSIQUE me lTT

moment suggéré par l’observation de la jeune Nelitschk: âgée de deux ans et demie, la nièce de Mme Garschine.

Mais, surtout, 1l imagina d'écrire quatre études sur quatre grands écossais Knox, Hume, Burns et Scott. Deux seulement furent exécutées par la suite. Enfin, il esquissa un drame, Diane d’Ephèse, qui devait évoquer la destruction du temple de la déesse par Herostrate.

Dans l’ensemble, il fit preuve de plus de velléités que de puissance créatrice. Et pourtant, on ne peut pas dire qu'il céda à la torpeur dont furent envahis, dans l’île de Circée les compagnons d'Ulysse, ou au pays des lotophages. C’est le signe qu’il avait déjà pris des habitudes de travail.

En avril, après avoir joui du soleil d'hiver, de la vue des oliviers, de la mer bleue, et des palmes, de la conversation mondaïne et littéraire, de la liberté de lui-méme, dans un cadre tranquille et souriant, Stevenson rasséréné reprit le chemin de l’Ecosse.

En passant à Paris, il retrouva son cousin Alan Mowbray, appelé familièrement Bob. Le 6 avril il était à l'Hôtel St-Romain, rue St-Roch. TA il eût une rechüûte qui prouvait que la guérison était loin d’être achevée. Et cependant, il prit son premier contact’ avec le Paris d’Alexandre Dumas, de Balzac, de Mürger, et de Victor Hugo. |

Quand ïl rentra à Edimbourgh, l’atmosphère de la maison paternelle sembla miraculeusement changée. « Nous sommes tous très joyeux ensemble, écrivit-il à Mrs Sitwell, en sorte que c’est un grand point de gagné » (1).

Au fond ses parents subissaient inconsciemment le prestige de ses nouvelles amitiés. Le fait qu’il avait mené en France une vie indépendante, réglant lui-même sa dépense le fortifiait à leurs propres yeux, et ils étaient moins enclins à contester la légitimité de ses vues maintenant qu’ils le voyaient environné d’un halo naïssant de

{1} Letters Vol. I, p. 157 — May 74, Swanston — We are all Jolly together so that is a great thing gained.

178: “ NOUVELLES AMITIÉS | UE QE PE EPS M RP EN le considération sociale. La maison d’Heriot Row n’était pas essentiellement fanatique. Mais il y régnait un SOUD çon d’ignorance, et un grand respect final pour toutes les puissances établies. La difficulté était de les recon. naître. Pour les parents de Stevenson leur fils était ur, être bien difficile à déchiffrer. 11 faut avouer qu'ils n’étaient pas les seuls à Edimbourg à être déconcertés.

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ESSAI DE VIE RANGÉE A EDIMBOURG ET L'INFLUENCE DE Mrs SITWELL

Mrs Sitwell et Stevenson. L'harmonie à Heriot Row. Excursions. Stevenson sérieusement au travail. Ses projets littéraires. Déclin de la phase idéaliste, Stevenson repris par ses dissipations d’Edimbourg.

Stevenson se remit au travail. De Menton, il avait écrit à Mrs Sitwell : « J’ai abandonné tout espoir, toute fantaisie plutôt de faire de la littérature mon but principal : je vois que je n’ai pas assez d’aptitudes. Ma vie sera, si Je le puis, ma seule affaire. Je suis désireux de

mettre en pratique, plutôt que de prêcher » (1). Ici, nous

saisissons sans doute l'influence idéaliste de celle qu’il appelle presque dévotement « sa madone ». Mais le fait d'avoir conçu de telles aspirations dénote une certaine fraîcheur d’âme et des penchants pour le divin. Loin d’être un sceptique ou un cynique Stevenson est essentiellement un croyant, un croyant qui cherche sa foi à travers un immense dédale. :

Il eut non seulement plus de tolérance, mais aussi plus de latitude. A son retour à Edimbourg, il put écri-

re à Mrs Sitwell : « Je me suis arrangé avec ma famille. Je dois recevoir 84 livres par an. J’ai demandé seulement quatre-vingt livres après réflexion sérieuse » (2).

(1) Letters Vol. 1 Nov.. 30 1873 — p. 100 — I have given up all hope, all fancy rather of making literature my hold : 1 sec that I have not capacity enough. My life shall be, if I can make ïit, my only business. I am desirous to practise, now rather than to preach.

(2) Letters Vol. I p, 157 May 74 — I have made an arrangement with my people : I am to have 84 pounds a year. I only asked for 30 pounds on mature reflection.

D'ailleurs ne pouvait-1l pas bientôt espérer tirer profit de ses travaux littéraires ? Après avoir passé le mois de mai à Swanston, il retourna à Londres. En se tarœuant de son projet d’essai sur John Knox, il sollicita par Leslie Stephen d’être reçu par Carlyle. Mais celui-ci ne possédait pas ces trésors de patience-et d’indulgence pour les jeunes qui distinguèrent quelques grands hommes. Il refusa de connaître Stevenson avant d’avoir lu l'essai qui ne parut qu’à la fin de l’année suivante.

Mais ce séjour fort bref à Londres eut cependant ses excellents résultats : Stevenson prit contact, sous le patronage de Sidney Colvin avec quelques milieux intellectuels. I1 connut notamment Leslie Stephen. Surtout, il revit Mrs; Sitwell qui lui ouvrit un monde nouveau. Avec elle 11 visita les Musées londoniens, et notamment the British Museum où les Marbres du Parthenon produisirent sur lui une impression durable. Longtemps, il parla de cette vision d’art grec qui évoque un si mer- veïlleux équilibre des forces dissociées par sa culture. TI emporta pour orner sa chambre à Edimbourg quelques reproductions de ces bas-reliefs qui, mieux que les vers de Kbats, parlent à l’âme et aux sens, et font de l’amour un sentiment si naturel dans l'attrait réciproque des belles femmes pour les beaux guerriers. C’était une nouvelle audace que d'amener dans un appartement d'Heriot Row d’où les images des saints étaient elles-mêmes bannies, celles de ces femmes païennes aux larges flanes et. aux poitrines robustes. Mais que ne pouvait justifier l'autorité du British Museum où elles étaient exposées ? D'ailleurs, ces formes si parfaites, et si sobres avaientelles quelque chose de commun avec le désespoir du péché, la conscience de la chute et la faiblesse sensuelle ? N'étaient-elles pas plutôt l’incarnation d’une humanité pour laquelle de tels indices de dégénérescence et da mortalité étaient inconnus ? Qu'était le puritanisme étroit, la pudibonderie morbide en face de cette suggestion de l’âge d’or, et de l'enfance du monde ?

À peine revenu en juin à Edimbourg, Stevenson par

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st

tit avec ses amis Suupson et M. T. Barclay faire un croisière à bord d’un yacht de 16 tonnes, le Héron. {ls restèrent quinze jours dehors, ne s'éloignant guère de l'embouchure du Forth. Occupation saine entre toutes, et qui contribua encore à guérir chez Stevenson les maux du corps et les infirmités de l’âme. Ils revinrent tout imprégnés du parfum âpre et brutal de l'Océan.

Le jeune honune rejoignit sa fanulle en Angleterre. Son père et sa mère étaient allés à Chester. Avec eux, 1i alla à Barmouth, puis à Llandudno dans le Pays de Galles. De même qu'il avait parcouru à pied la forêt Noire, il fit une excursion dans ie Buckinghamshire.

En Août parurent à la fois dans le Cornhill Magazine, la grande revue libérale fondée par Thackeray et alors dirigée par Leslie Stephen, la première étude littéraire de Stevenson « sur les Romans de Victor Hugo », et un essai dans Portfolio sur « Les Mouvements des jeunes enfants ».

Rentré à Edimbourg après tous ses déplacements, il semble qu’il se soit remis à préparer sérieusement son admission au Barreau.

« Il faut que je vous décrive ma façon de vivre qui est régulière à un très haut degré, écrivait-1l quelques semaines après à Mrs Sitwell. Petit déjeuner à 8 h. 30 ; pendant le petit déjeuner, et tout en fumant ensuite jusqu'à dix heures où je me mets au travail, je lis quelque chose sur la Réforme ; à partir de dix heures je travaille jusqu’à une heure moins un quart ; de une heure à deux heures, je déjeune et je Lis un livre sur Schopenhauer ou sur le Positivisme ; de 2 à 3, travail ; de 3 à 6, n’importe quoi ; si je suis rentré avant six heures, je lis quelque chose sur le Japon ; à 6 heures dîner et je fume une pipe avec mon père, et je prends le café jusqu’à 7 h. 30; de 7 h. 30 à 9 h. 30, travail ; après cela, on soupe et une pipe à la maison, ou chez Simpson ou Baxter ; je me couche entre 11 heures et minuit » (1).

(1) Letters Vol. 1 p. 195 to Mrs S. Nov. 1874 — I must tell you about my way of life which is regular to a degree. Breakfast 8.80 ;

On se lève tard à Edimbourg. Le petit déjeuner à 8 h. 30 était dans l’ordre, plutôt matinal que tardif. Les livres sur la Réforme étaient sans doute en vue de l'essai sur Knox. Schopenhauer et le Positivisme correspondaient à son désir d'élargir constamment son horizon.

Si Mrs Sitwell avait conduit Stevenson au British Museum, Sidney Colvin lui avait fait apprécier les estampes japonaises. Ue pays commençait à attirer lattention des connaisseurs. À cet engouement Stevenson apportera plus tard sa contribution avec son essai sur Yoshida Torajiro, le réformateur martyr.

11 méditait quelques essais qui prirent corps et furent ultérieurement publiés. Mais il conçut également l’ambition d'écrire un roman : « Le Cor de Chasse du Roi Mathias » dont 11 parle dans ses lettres avec un véritable enthousiasme. Il en rédigea d’assez importants fragments. Mais, comme il lui arriva souvent, il se fatigua du sujet, et il l’abandonna si complètement que tout ce qu’il avait écrit est aujourd’hui perdu.

Quoi qu'il eût perdu toute foi dans la réalité de la Révélation, quoi qu’il fût en révolte contre les dogmes et les règles de conduite de l'Eglise presbytérienne, quoi qu’il interprétât la conception de Dieu de façon si abstraite qu’on peut se demander s’il méritait encore d’être classé parmi les déistes, 1l est piquant de constater que Stevenson se considère comme si peu étranger à cette Institution nationale avant tout qu’il écrivit dès Septembre 1874, un « Appel au Clergé de l'Eglise d’Ecosse. »

Cette composition de 11 pages doit être classée à côté des études sur une nouvelle forme de lumière intermittente » ou « sur l’Influence thermale des forêts ». Il ne s’agit pas d’une ressemblance de style, car il est ici laboduring breakfast and my smoke afterwards till ten when I begin work, I read Reformation ; from ten I work until about a quarter to one ; from one till two I lunch and read a book on Shopenhauer or one on Positivism ; 2 to 3 work ; 3 to 6, anything 3; if E am in before 6 I read about Japan ; 6, dinner, and a pipe with father and coffee until 7.30 ; 7.30 to 9, work ; after that either supper and

a pipe at home or out to Simpson’s or Baxter’s : bed betwpen eleven er twelve »,

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