LE GOUT DU XVII SIÈCLE
ton même où il a commencé un essai « conçu dans le style de la plus bruyante exagération d’éloquence juvénile » (1), resté passionnément fidèle à ce prophète ? II “n’est guère nécessaire de déployer beaucoup de force de persuasion pour convaincre Stevenson du peu de valeur de l'exercice des « vertus négatives et de l’extrême importance de la pratique des vertus positives ».
C’est ainsi que Stevenson déserte la voie ouverte par « la Madone », Mrs Sitwell, et change volontairement de rôle (2). TI y aura de nouveau des événements dans sa vie. Mais ce ne sont pas de ceux dont il peut la tenir au courant. Il est de nouveau en proïe à la nécessité de la réticence de ce côté. Puisqu’il n’y a plus d’objections théoriques il a tôt fait de reprendre le cours de ses dissipations et de ses irrégularités d'autrefois.
Mais il était de plus en plus le confident d’Henley. Ils se retrouvaient des goûts communs. D’où leur venait à tous deux cette appréciation du costume et du milieu du XVII siècle ? C'était Smollett, c'était Fielding, c'était Laurence Sterne auxquels ils songeaient. Au-dessus de ce pédant d’Addison ils placaient Congreve, Farquhur Vanbrugh, Wycherley. les délicieux comiques si souvent décriés sous prétexte de licence et d’immoralité par un siècle tatillon et insupportable. Toutes les possibilités dune vie en mouvement surgissaient dans l’imagination de Robert-Louis Stevenson.
Jusqu'à sa sortie de l'hôpital, ce qui d’ailleurs exige des mois, la chambre de Henley devint un point de ral- Jiement. Car Stevenson lui amena ses amis, partageant même sa bourse, lui offrant des livres, qui servaient vite d’aliment à la conversation.
Mais tiré de son désir d'atteindre à la sérénité intellectuelle que Mre Sitwell lui avait fait entrevoir, Robert:
(1) P. XVII Preface to Men and Books — « … and oonceived fn the noisiest extreme of youthful eloquence ».
(2) Voir lettre page 184.
190 UNE ENTRÉE EN SCÈNE Louis Stevenson allait vite aux extrêmes. Car il était repris par les réactions brutales de sa ville natale. Y a-t-1l d'autre alternative au Puritanisme intégral que le vigoureux cynisme des transgressions, le défi à l’ordre moral ?
« Si je pouvais partir, et parcourir les contrées,
Par dessus les plaines de la nuit et du jour,
: J’arriverais à un pays enfin
Où tous nos péchés et nos chagrins sont passés
Et où nous en avons fini des Dix commandements » (1), écrira-t-il entre autres. Il ira même jusqu’à dire un peu plus loin : « Et que le Diable emporte les Dix commandements. » (2).
Sans doute il exprimait son impatience de la médiocrité des plaisirs frappés d’ostracisme auxquels il s’adonnaît. Et en vérité, il cherchait à s'évader par la pensée. 11 semble que se soit cette année-là que Stevenson ait tenté d'écrire son roman « Quand le Diable allait bien » (3), dont l’action se déroulait en Italie, ce pôle opposé à l’Ecosse. . Te
C’est probablement aussi l’époque où, à l'instar d’Henley, il écrira une partie de ces « Nouveaux poèmes » seulement publiés après sa mort. T1 cherche à tirer ses intrigues amoureuses des luxurieux écarts vers lesquels il tend. I1 cherche à remplir sa vie d’un tumulte d’émotions et de mouvement.
Néanmoins, Stevenson gardaît ses relations avec Londres. Il y fit dès le début de cette nouvelle période un voyage. Etait-ce la préparation au Barreau ? Il publia très peu, ou tout au moîns dés œuvres de faible importance : un article sur Béranger dans l'Encyclopédie bri-
(1) P, 156 — New Poems XCVI.
If I could arise and travel away Over the plains of the night and the day Y should arrive at a land at last :
Where all our sins and sorrows are past And we’re done with the Ten Commandments.
(2) And to Hell with...
(3) When the devii was well.
Se LES DÉPLACEMENTS VARIÉS #"191
tannique, un examen de l'édition des œuvres de Poe par -J. H. Ingram dans l’Academy, dans Portfolio d'Avril un essai : « Un effet d’automne ». Son essai sur « John Knox et ses amitiés féminines », objet de communica tions à la Speculative Society le 3 Novembre 1874 et le 19 janvier 1875 semble son plus important ouvrage. Il parut dans Macmillan en Septembre et en Octobre. Au cours de son passage à Londres où il aimait le Savile Club il fit un saut jusqu'à Paris où s'était installé son cousin. Ce fut l’occasion de sa présentation dans les milieux anglo-américains de Fontainebleau. I1 n’y séjourna guère, car bientôt il était à Bridge of Alan, près de Sterling, réputé pour ses eaux et la douceur de son climat. Ë | Sur ces entrefaites, au mois de juin 1878, Stevenson, à sa grande joie, fut enfin admis au Barreau de sa ville natale. Il put définitivement porter le titre d’Avocat qu’avaient porté avant lui Scott, J PHEOS Lockhart, John Wilson et Brougham.
Mais ce ne fut qu'un titre. Il n’en résulta pour lui aucun avantage pratique, ni aucune modification non plus de ses méthodes d’existence. Dégagé des préoccupations d’examen il put seulement s’adonner davantage à ses lec- tures et à ses travaux littéraires. Car il ne tenta même ‘pas de se consacrer à l’exercice de sa profession. Peut. être était-il trop tard, car avec l’exagération de son al- -lure bohême, et son croissant laisser aller, il suggérait - assez peu l’idée qu'Edimbourg se faisait d’un bon avocat. - En principe, il habitait chez ses parents. Il fréquentait ses vieux amis Baxter et Simpson. Mais Henlev : était à Edimbourg le vrai centre de sa vie intellectuelle. Pourtant, il ne fut pas long à le quitter à nouveau. Après l’arrêt de rigueur à Londres et la Société du Savile Club dont il était de plus en plus l’un des assidus, il fit encore un bond vers Paris. La ville de l’Art et des révolutions déjà entrevue, déjà contemplée dans ses lectures d'Alexandre Dumas à Victor Hugo incontestablement l’attirait comme la lampe les papillons. Plus elle
était décriée comme la Ville du Jacobinisme et du libertinage cynique, plus son prestige de courage à braver les hypocrisies grandissait aux yeux des jeunes générations impatientes du baillon de la vie médiocre et de la grisaille des tristes fumées qui obscurcissaient la vie anglosaxonne, sans pouvoir éteindre les lueurs sinistres d’enfer au milieu desquelles Stevenson avait vécu à Edimbourg. Si Paris avait hérité des animosités vertueuses qui se plaisaient à affubler la Rome de Eéon X et de Raphaël de noms tels que la « Prostituée de Babylone », il avait hérité aussi d’un prestige latent. C’est ce prestige que Thomas Carlyle, le grand protagoniste des influences, germaniques avait confessé non sans quelque fureur secrète dans son « Histoire de la Révolution française ». |
Car, aux plus belles heures de linsularité britannique et de $a réaction anti-francaise, depuis 1830, et bien davantage encore après 1848 on venait à Paris d’Outre- Manche. Au moment même où fleurissait à Oxford la Fraternité pré-raphaëliste, où Ruskin semblait dominer l'esthétique anglaise, si nous en croyons du Maurier, The laird of Cockpen, Taffy et Little Billee (1), avaient déjà leurs ateliers à Paris, où à côté des moulages des marbres d’Elgin dont Steyenson avait la reproduction dans sa chambre, du masque du vrai Dante, et de la Leda de Michel Ange » on faisait aussi des études de nu, et où l'on pratiquait l’art dans un esprit parfaitement profa. ne. Stevenson ne fit donc que suivre une tradition déià établie, s'engager dans une voie parfaitement tracée, et dans laquelle d’autres sont venus aussi. Si avec son cousin Bob il vint à Paris pas mal d'années après du Maurier, il précédait de dix ans George Moore (1), et sa parfaite adaptation d’une sensibilité irlandaise et catholique.
(1) Héros du roman célèbre de du Maurier : Trilby, publié seulement en 1895. :
(2) Voir : Confession of a young man — Memoirs of my dead life.