La générosité dans le détachement universel
Ceux qui sont honorés de la dignité d’une vocation doivent apporter à correspondre à la grâce autant de générosité que de promptitude.
Quand ils ont entrevu la vie religieuse, ils en ont saisi les côtés crucifiants autant que les joies pures et saintes. A mesure que la lumière sur la vocation se faisait plus vive, ils ont mieux compris que la vie religieuse est la voie royale de la croix, et que, pour y marcher, il faut élever ses sacrifices à la hauteur de son amour. « C’est une grâce d’endurer des peines, dit saint Pierre ; car c’est à cela que vous avez été appelés, parce que le Çhrist aussi a souffert pour nous, vous laissant un exemple, afin que vous suiviez ses traces » (I Pier., ii, 19, 21). Maintenant que la volonté de Jésus s’est pleinement manifestée, ils sont instruits des obligations rigoureuses de détachement et de renoncement qui s’imposent à eux.
L’heure n’est plus aux examens et aux hésitations, mais à l’action et à la fermeté. Autant l’âme est heureuse de se donner à Jésus, autant elle doit être généreuse dans le don de tout ellemême à son Bien-Aimé.
La vocation religieuse entraîne la séparation du monde ; c’est de tout cœur et complètement qu’il faut l’abandonner. Se réserver la moindre parcelle de ses joies, de ses plaisirs, de ses relations, de son esprit, de ses maximes, ce serait n’avoir qu’une vocation de façade qui s’écroulerait au premier choc. « Tout, dans l’amour du monde, est nuisible », dit saint Léon. Et saint
Augustin emprunte une comparaison qui fait image : « Je crois, dit-il, qu’on a comparé le monde à un moulin, parce qu’il est emporté par la roue du temps et qu’il broie ceux qui l’aiment ».
Elle demande le sacrifice des biens terrestres, qui ne sont plus d’aucune utilité dans la vie de renoncement et de mortification qu’il s’agit d’embrasser ; ce dépouillement doit se faire avec joie et empressement. Les biens de ce monde seraient une entrave à la marche d’une âme vers la perfection ; et ce serait une réelle infidélité que de lésiner quand il s’agit d’échanger avec Jésus des objets périssables. Ceux qui marchanderaient ainsi leur donation, mériteraient de perdre le trésor de la vocation religieuse et de rester les esclaves des faux biens de la terre. Jésus pourrait leur dire : « Malheur à vous, riches, qui avez votre consolation ! Malheur à vous qui êtes rassasiés, parce que vous aurez faim » (Luc, vi, 24, 25).
Néanmoins, il n’y a pas que les riches qui soient attachés aux biens terrestres ; les pauvres eux-mêmes jouissent du peu qu’ils ont et ils l’aiment. Se détacher, c’est donc renoncer librement et généreusement à ce que l’on possède, que ce soit peu ou beaucoup ; et c’est n’avoir aucun désir de ce que l’on n’a pas et que l’on pourrait avoir. Quand une âme prétend se
consacrer totalement à Jésus dans la vie religieuse, Jésus doit lui suffire, et tout le reste ne doit plus avoir de valeur à ses yeux. L’auteur de limitation a mille fois raison de dire que « celuilà est bien avare à qui Jésus ne suffit pas ».
La vocation religieuse exige enfin le sacrifice de sa propre liberté. C’est pour plusieurs celui qui coûte le plus ; et cela se comprend, car l’homme tient essentiellement à sa liberté. Il fera tous les sacrifices, pourvu qu’il conserve la libre disposition de lui-même, de ses occupations, de son temps, de sa volonté. A cause de cela, il n’y a aucun sacrifice qui plaise tant au Seigneur ; et c’est pourquoi ceux qui le font généreusement arrivent à une grande perfection.
« L’homme obéissant, est-il dit dans nos saints Livres, parlera de victoire » (Prov., xxi. 28). Parce que, comme dit saint Paul, « là où est l’esprit du Seigneur, là se trouve la liberté » (Il Cor., 111, 17), et que la vraie liberté est dans la soumission au joug de Jésus, dont la vérité nous délivre, suivant les enseignements mêmes du Maître : « Si vous demeurez dans ma parole, vous serez véritablement mes disciples, et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera... Si donc le Fils vous délivre, vous serez vraiment libres » (Jean, viii, 3i, 32, 36).
Que de fautes et d’erreurs, dont notre liberté est la cause ! C’est parce que nous nous condui-
sons nous-mêmes et que nous n’avons de compte à rendre à personne, que nous nous trompons si souvent, que nous nous compromettons et que nous retombons toujours dans les mêmes infidélités. C’est pour la même raison que nous perdons tant de temps et que, souvent, nous inutilisons nos talents et rendons notre vie si improductive.
Cela seul devrait nous faire soupirer après la vie religieuse, où l’on suit une règle, où l’on vit dans la dépendance et la soumission, et où la perte de sa liberté est compensée par tant d’avantages qui procurent une plus grande gloire à Dieu et une sanctification personnelle plus assurée. Comme elle est vraie cette parole de saint Bernard : « Que la volonté propre cesse, et il n’y aura plus d’enfer ».
Que l’âme donc qui a la vocation religieuse, se montre généreuse dans le dépouillement universel qui devient pour elle une obligation de conscience. Qu’au lieu de chercher ce qu’elle pourrait bien se réserver, sans être positivement infidèle, elle s’étudie plutôt à trouver des sujets nouveaux de détachement. Plus elle donnera, plus elle recevra ; plus elle méprisera tout ce qui est terrestre, humain et personnel, plus elle possédera Jésus, plus elle goûtera Jésus, plus elle jouira de son amour et de son intimité.
Libre et dégagée, elle ne soupirera plus
qu’après Tunique Bien-Aimé de son cœur, et, avec le Psalmiste, elle s’écriera : « Qu’ai-je à désirer dans le ciel, et que veux-je sur la terre, sinon vous, ô le Dieu de mon cœur et mon partage pour l’éternité » (Ps. lxxii, 25).