Eloignement des dangers et des obstacles au salut
Si le monde n’avait que l’inconvénient d’offrir moins de moyens de sanctification aux âmes appelées à une plus grande perfection, il faudrait déjà l’abandonner ; mais lorsqu’on réfléchit aux dangers qu’on y court, et aux obstacles sans nombre qu’on y rencontre dans la vie spirituelle, on comprend mieux la recommandation de saint Jean, quand il dit : « N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui » (I Jean, ii, i5).
Ces paroles pourraient paraître exagérées, si le même apôtre ne nous en donnait l’explication : «Tout ce qui est dans le monde, dit-il, n’est que convoitise de la chair, convoitise des yeux et orgueil de la vie » (I Jean, iy, 12).
Et c’est pourquoi un si grand nombre d’âmes font naufrage dans le monde. Exposées à tant d’ennemis à la fois, sollicitées par tant de charmes trompeurs, tirées en tout sens par la corruption du siècle et leurs propres passions, elles faiblissent, tombent et se perdent. Saint Augustin a raison de dire que « ce monde est plus à redouter dans ses douceurs que dans ses amertumes, et qu’il faut plus se précautionner contre ses attraits séducteurs que contre ses mépris et ses rebuts ».
Ce n’est donc pas une grâce de peu d’importance que d’être délivré de ces dangers mortels. Lors même que nous n’aurions pas faibli gravement, comme tant d’autres, qui peut nous assurer que nous resterons toujours victorieux et que nous ne tomberons pas, un jour ou l’autre, dans les pièges que nous rencontrerons sur notre route? Le salut éternel ne vaut-il pas la peine de se mettre à l’abri, même avant que la tempête éclate ?
A la vue de ce qui nous est arrivé, et de ce qui pourrait nous arriver encore, comprenons la grâce immense de la vocation religieuse, et disons avec le Psalmiste : « Le Seigneur a délivré mon âme de la mort, mes yeux des larmes, et mes pieds de l’abîme. Je m’efforcerai de plaire au Seigneur dans la terre des vivants » (Ps. cxiv, 8, 9).
Nous ne saurions trop être reconnaissants à Jésus de nous avoir protégés de tant de dangers
à la fois, et d’avoir été ainsi l’objet de son amour miséricordieux, qui est venu, comme s’exprime encore le Psalmiste, nous prendre par la main et nous sauver de l’abîme : « Du haut des cieux le Seigneur a daigné me tendre la main ; il m’a protégé et m’a retiré des eaux de l’abîme. 11 m’a ouvert un chemin spacieux ; il m’a sauvé à cause de son amour » (Ps. xvn, 17, 20).
3. — Délivrance des soucis et des préoccupations terrestres .
Outre les périls sans nombre que l’âme rencontre dans le monde, à cause de sa corruption et de sa malice, il y a encore les mille soucis qui nous y poursuivent et sont également un danger pour notre salut éternel.
Il est impossible de vivre dans le monde, sans y avoir des ennuis, des tristesses, des inquiétudes et des préoccupations de tout genre. Saint Augustin interpelle ceux qui y vivent, et il leur demande « s’ils ont eu dans cette vie une joie sans douleur, une union sans discorde, un repos sans inquiétude, une lumière sans ténèbres, une paix sans souffrance et un rire sans larmes ».
Il n’y aurait encore qu’un demi-mal, de vivre au milieu de tant de misères, si l’on savait en dégager son âme et s’en servir pour mépriser le monde et s’attacher davantage à Jésus ; mais le malheur est que, malgré ce qu’il est et ce qu’il
donne, on est facilement gagné par les séductions du monde. Ce qui fait dire au même saint Docteur : « Voici que le monde n’offre que des inquiétudes et on l’aime ; que serait-ce s’il donnait le repos ? »
Il faut donc avouer que les simples embarras du siècle, même ceux qui sont d’ordre purement matériel, sont une gêne et souvent un obstacle pour la sanctification. Les nécessités qui s’imposent deviennent des chaînes, et aussi parfois des sujets de trouble et de tentation. Comme il est difficile alors de se recueillir, de se livrer à la prière et de consacrer un temps notable aux intérêts de son âme ! Saint Pierre Damien n’exagère pas, du moins pour le plus grand nombre, quand il dit : « Quiconque s’implique dans les préoccupations et les soins du monde doit nécessairement perdre la lumière de la contemplation ».
Et pourtant, le monde n’est point notre demeure stable et permanente ; nous ne faisons qu’y passer. Quel malheur de s’en servir pour se lier, d’en jouir pour s’en rendre esclave, et de s’occuper de tant de choses pour négliger en même temps la seule chose qui devrait nous captiver, celle de notre salut éternel !
Saint Augustin, qui avait connu le monde, supplie les âmes de s’en méfier : « Usez du monde, dit-il, mais ne vous laissez pas captiver par le monde où vous êtes entré ; vous y voya-
BIENFAITS DE LA VOCATION RELIGIEUSE 6l
gez, vous êtes venu pour en sortir, non point pour y rester. »
Bienheureux, dès lors, sont ceux qui n’attendent pas la mort pour se détacher du monde et briser ses liens ; mais qui, dans un désir de plus grande perfection, méprisent tout ce qui passe et se consacrent au Seigneur dans l’état religieux. « Ceux qui aiment le monde, dit saint Isidore d’Espagne, sont en proie aux soucis cuisants et aux amères inquiétudes ; mais ceux qui le haïssent et l’abjurent jouissent du calme et du repos intérieur, et commencent à goûter en quelque sorte ici-bas la joie et la paix de la vie future. »
La vocation religieuse ne procurerait point d’autre bien, qu’il faudrait encore la regarder comme un des plus grands bienfaits du ciel.