Détachement des biens et des affections terrestres
Si les choses de la terre sont un si grand obstacle au salut, c’est surtout parce qu’on y attache son cœur. Le commerce des choses terrestres débilite l’âme, qui finit par s’y habituer et y prendre son plaisir. Et pourtant, comme nous dit saint Paul, « nous n’avons rien apporté en ce monde, et il est certain que nous ne pouvons non plus en rien emporter » (Tim., vi, 7).
Si nous réfléchissions bien, nous n’attendrions point d’être dépouillés des biens de ce monde
pour les abandonner, mais nous en ferions le sacrifice de bon cœur. Et lors même que nous sacrifierions une grande fortune, de nombreuses affections, de précieuses amitiés, des honneurs et des plaisirs de tout genre, comme tout cela serait peu de chose en échange de la vocation religieuse qui nous rend riches des biens célestes, et qui nous fait jouir de l’affection et de Tintimité de Jésus, l’Epoux des vierges et la félicité des bienheureux ! « Qu’importe la terre à celui qui possède le ciel ! s’écrie saint Pierre Chrysologue. Qu’importent les choses humaines à celui qui a goûté aux choses divines ! »
Entendez le grand Apôtre proclamer sa joie d’avoir tout abandonné pour se contenter de Jésus : « Je regarde toutes choses comme une perte, à cause de l’excellence de la connaissance de Jésus-Christ mon Seigneur, pour lequel j’ai renoncé à toutes choses, les regardant comme des ordures, afin de gagner le Christ » (Phil., iii, 8).
L’âme appelée à la vie religieuse, ne fait pas plus de cas que saint Paul des choses terrestres. Elle en comprend le néant et la bassesse ; et plus elle apprécie sa sublime vocation, plus elle les méprise. C’est dans le fond du cœur que s’opère ce détachement ; et c’est ce qui en fait à la fois le mérite et la joie. L’abandon extérieur n’est qu’une manifestation du dépouillement intérieur que l’amour de Jésus opère dans les âmes géné-
reuses et fidèles. Car une âme religieuse dont le détachement ne serait qu’extérieur, se mentirait à elle-même et ne comprendrait pas le premier mot de sa vocation. « Certes, dit justement saint Isidore d’Espagne, il est bon de s’éloigner corporellement du monde, mais il vaut mieux s’en éloigner par le cœur ; mais s’en éloigner de corps et de cœur, c’est la perfection. »
Pour être tout à Jésus, comme le réclame la vocation religieuse, il ne faut plus être, en aucune manière, au monde et aux choses du monde. Il n'y a plus de lien possible entre les biens terrestres et les trésors célestes, entre les amitiés humaines et l’amour divin. Pour posséder les uns, il faut sacrifier les autres ; pour jouir du ciel, il faut perdre la terre de vue ; pour trouver tout en Jésus, il faut avoir immolé tout ce qui n'est pas Lui.
C’est là le bonheur incomparable de lame religieuse, et que chante saint Jérôme : « Jésus- Christ est tout à lame qui se donne, qui se consacre à Lui, afin qu’ayant tout quitté pour Jésus-Christ, elle trouve tout en Lui seul, et que, dégagée de tout le reste, libre, elle puisse s’écrier : Le Seigneur est mon partage ».