CHAPITRE NEUVIÈME
Les doux engagements de Tétât religieux
i . — Les vœux de religion .
La vie religieuse n’est pas une vie simplement vertueuse, comme on peut, avec de la bonne volonté et de l’énergie, en mener une dans le monde ; mais elle est un état oti la pratique de la vertu prend le caractère de l’immolation complète de soi-même et atteint jusqu’au sommet de la perfection.
Les vœux de religion sont les glaives de l’amour qui donnent la mort à la victime, pour la transformer ensuite en Jésus à qui elle s’offre en sacrifice. A ce titre, les vœux sont une source de grâces et un sujet de joies ineffables, qui font de l’état religieux une école de sainteté et un véritable paradis sur la terre.
C’est sous cet aspect plutôt que sous celui des sacrifices qu’ils imposent, qu’il faut les considérer. « Qu’importe, en effet, la croix sur les épaules, quand on a Jésus dans le cœur ! » comme dit un pieux auteur. Qu’importe la blessure au cœur qui aime, quand il y voit un moyen de
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prouver son amour ! Qu’importe le monde entier, lorsqu’on échange ce qui passe pour ce qui demeure éternellement ! Qu’importe la mort à une ame qui la désire pour y trouver la vie !
Celui qui embrasse l’état religieux prétend donner à Jésus une plus grande marque d’amour, tout en s’assurant de plus puissants secours de sanctification : et cela lui suffit amplement, Voulant se sanctifier davantage, il en prend les moyens, car il n’ignore pas, comme dit saint Thomas, « qu’il est plus louable et plus méritoire d’accomplir un acte par suite d’un vœu que de le faire sans vœu ». Et c’est dans l’exercice plénier de sa liberté qu’il agit, suivant ce qu’enseigne le même saint Docteur : « Dieu nous invite à faire des vœux ; il ne nous ordonne point d’en faire, mais de les tenir... Le vœu dépend donc de notre volonté libre ». Mais il aime, et, selon la belle expression de saint Augustin, «les trois vœux de religion sont pour lui trois clous d’amour qui l’attachent à la croix ».
L’amour se prouve par le sacrifice, et plus il est ardent, plus il cherche à se sacrifier. Le sacrifice qui consiste à renoncer au monde et à soimême, pour s’attacher à Jésus seul, en comprend une multitude d’autres; et c’est pourquoi l’âme religieuse trouve dans son état un aliment si puissant à son amour. « Celui qui se consacre â Dieu par des vœux, dit saint Augustin, fait un
sacrifice, en ce qu’il meurt au monde pour vivre en Dieu ». Et saint Anselme nous l’explique admirablement : « C’est donner davantage, dit-il, de donner l’arbre avec ses fruits plutôt que les fruits seuls. Celui qui ne fait pas de vœu, donne les fruits seuls des vertus ; celui qui s’engage par vœu, donne à Dieu avec les fruits, l’arbre lui-même, c’est-à-dire sa liberté et sa volonté, afin qu’il ne puisse vouloir ni agir autrement que de la manière promise ».
Ce don total de tout soi-même constitue le bonheur comme la perfection du religieux. Choisi par Jésus pour Le suivre de plus près et L’imiter en tout, il aspire à se donner et à se livrer sans réserve ; et c’est parce que les vœux répondent à ce besoin de son cœur, qu’il les fait avec empressement. Victime avec Jésus, il veut mourir avec Lui ; et, dit saint Grégoire, « quand on a voué au Dieu tout-puissant toutes ses possessions, toute sa vie, tous ses sentiments, c’est un holocauste ». Holocauste d’un très grand mérite, car lorsqu’une âme s’est liée par les vœux, il ne lui reste plus rien. C’est la pensée que développe saint Thomas. « L’état religieux, dit-il, est un holocauste par lequel on s’offre à Dieu tout entier, avec tout ce qu’on possède : les biens extérieurs, par le vœu de pauvreté volontaire ; le bien de son propre corps, par le vœu de continence ; le bien de l’âme par l’obéissance, en lui
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faisant le sacrifice de sa volonté propre, qui est la faculté par laquelle Fliomme se sert de toutes les puissances et de toutes les habitudes de l’ âme ».
Ne possédant plus rien et ne s’appartenant plus elle-même, l’âme religieuse vole libre et légère dans la voie de la perfection. Comprenant de plus en plus le peu qu’elle a donné et le trésor qu’elle a trouvé, elle chante sa joie à tous les échos et elle répète, avec le Psalmiste, ses doux et perpétuels serments : « J’accomplirai mes vœux au Seigneur à la face de son peuple, dans les parvis de la maison du Seigneur, dans l’enceinte de tes murs, ô Jérusalem » (Ps. cxv, 18, 19).