Le vœu de pauvreté
Les choses de la terre n’ont pas de valeur aux yeux d’une âme qui ne soupire plus qu’après la possession et l’amour de Jésus. Plus cet amour divin croît en elle, et plus elle se détache ; elle regarde comme une infidélité d’aimer quoi que ce soit en dehors de Jésus, selon ces belles paroles de saint Augustin : « Celui, ô mon Dieu, qui aime avec vous quelque chose qu’il n’aime pas pour vous, vous aime moins ». Dès lors, tout ce qu’elle peut sacrifier, elle le fait de bon cœur. Ce dépouillement total, par la pauvreté volontaire, est nécessaire, d’après saint Thomas, à
l’acquisition de la charité parfaite que Famé religieuse doit à son Bien-Aimé : « Pour acquérir la perfection de la charité, dit-il, le premier fondement est la pauvreté volontaire, qui fait que Fon vit sans rien posséder en propre ».
En effet, plus une âme est détachée des biens de ce monde et débarrassée des soucis terrestres, plus elle se consacre au Seigneur et se voue aux œuvres de sainteté qu’inspire et alimente son amour. Rencontrant moins d’obstacles sur sa route, elle suit plus fidèlement la voie de la perfection ; libre au dehors et paisible au dedans, elle est uniquement attentive à servir Celui qui est devenu son unique trésor. « La pauvreté, dit saint Jean Climaque, est une abdication des sollicitudes du siècle, un chemin sans obstacles vers Dieu, l’expulsion de toute tristesse, le fondement de la paix, la pureté de la vie ; elle nous exempte du soin des choses d’ici-bas, et nous conduit à l’observation parfaite des commandements de Dieu. »
En faut-il davantage pour aimer la pauvreté et pour regarder comme une grâce de choix d’être appelé à la pratiquer ? Plus on renonce aux biens terrestres, moins on éprouve de désirs de posséder ; et lorsque l’âme est devenue indifférente à tout, c’est alors qu elle est parfaitement heureuse et vraiment riche, comme s’exprime saint Ambroise : « Combien est riche celui qui
LES DOUX ENGAGEMENTS DE l’ÉTAT RELIGIEUX g5
connaît Dieu, qui travaille pour Féternité ; qui a la paix de l’âme, la tranquillité, le repos ; qui ne désire rien, qui ne se trouble de rien, qui ne se dégoûte pas des choses qu’il a et qui n’en cherche pas de nouvelles ».
Comme l’on comprend l’enthousiasme de saint François d’Assise, cet admirable amant de la pauvreté, lorsqu’il écrivait dans ses Règles : « La pauvreté est un trésor caché, pour l’achat duquel il faut vendre tout le reste et mépriser ce qu’on ne peut pas vendre. Tous les biens de la terre ne sont rien comparés à la valeur de la pauvreté ».
L’expérience prouve, en effet, que les vrais riches ne sont pas ceux qui possèdent les richesses, mais plutôt ceux qui en sont détachés. « Moins on désire les richesses, dit saint Bernard, plus on est libre, maître de soi-même et vraiment riche ; l’homme détaché de tout, possède tout et le possède pleinement ; l’avare a faim des choses de la terre comme un mendiant, en les possédant, il les mendie ; le fidèle les méprise comme un maître, en les méprisant, il les possède ». En cela, il ne fait que commenter la parole de l’Apôtre : « Nous sommes pauvres et nous enrichissons les autres ; nous n’avons rien et nous possédons tout » (II Cor., vi, 10).
La raison de cette richesse qui est le partage des âmes vouées à la pauvreté volontaire, c’est
qu’elles possèdent des biens impérissables, selon ce que dit le Sauveur dans l’Evangile : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez des trésors dans le ciel » (Mat., xix, 21), « où ni la rouille ni les vers ne rongent, et où les voleurs ne fouillent ni ne dérobent » (Mat., vi, 20).
Notre patrie est le ciel ; envoyons-y devant nous des trésors qui nous en ouvriront l’entrée et nous seront un sujet de jouissance éternelle. « Quelle folie, s’écrie saint Jean Chrysostome, de placer vos richesses sur la terre, là où vous ne resterez pas, et de ne pas les placer là où vous irez pour toujours. Placez vos trésors dans votre patrie, qui est le ciel. »
Jésus a assuré les pauvres volontaires que, par leur détachement, non seulement ils retrouveront là-haut le prix de leurs sacrifices, mais qu’ils achèteront même le royaume des cieux, ce qui donne une valeur inestimable à la pauvreté : « Heureux les pauvres d’esprit, car le royaume des cieux est à eux » (Mat., v, 3). Aussi, a-t-Il une tendresse particulière pour eux, selon ce que dit saint Paul : « Vous connaissez la bonté de notre Seigneur Jésus-Christ, qui, étant riche, s’est fait pauvre pour vous, afin que vous fussiez riches par sa pauvreté » (II Cor., viii, 9). Sa manière d’enrichir ceux qui se font pauvres pour son amour, c’est de leur donner son ciel :
« Dieu n'a-t-il pas choisi les pauvres en ce monde dit saint Jacques, pour être riches dans la foi et héritiers du royaume que Dieu a promis à ceux qui l'aiment » (Jac., ii, 5).
Mais le ciel, c'est Jésus, c'est la possession éternelle de Jésus ! La pauvreté nous met donc en mains la monnaie avec laquelle nous achetons Jésus, selon la belle expression de saint Augustin : « Qu'y a-t-il de plus glorieux pour l'homme que de vendre ses biens et d'acheter Jésus-Christ ? »
Heureuses les âmes qu'aucune attache aux choses terrestres ne retient plus ici-bas et à qui la pauvreté donne des ailes pour voler vers la patrie, comme s’exprime saint Bernard : « La pauvreté a de grandes ailes avec lesquelles on s'élève rapidement jusqu’au séjour des saints ».
Le Docteur angélique voit même dans la pauvreté comme un germe et un gage de béatitude, parce qu’il n'y a pas de pauvreté sans amour, et que c'est l'amour qui fait le bonheur éternel : « On est mis en rapport, dit-il, avec la béatitude future par la charité. Et parce que la pauvreté volontaire est un moyen efficace de parvenir à la charité parfaite, il s'ensuit qu'elle est très puissante pour obtenir la béatitude céleste ».
Bienheureux dans le temps, bienheureux dans l'éternité : voilà la richesse et la gloire des âmes qui font le vœu de pauvreté !