Le vœu de chasteté
L’âme qui aime assez Jésus pour abandonner le monde et se retirer dans la vie religieuse, ne se contente pas de sacrifier les biens terrestres ; son cœur réclame d’autres immolations, et ce sont des biens plus personnels qu’elle sent le besoin d’offrir à son Bien-Aimé. Renonçant aux affections les plus légitimes, imposant à son corps comme à son cœur une loi inflexible de mortification et de renoncement, elle fait de tout elle-même un holocauste, qu’elle consacre par le vœu de chasteté.
Rien ne rend une âme libre comme le sacrifice des jouissances sensibles ; d’un trait elle vole vers Jésus, et Jésus apprécie d’autant plus son don, que c’est le cœur qui le Lui fait. C’est la pensée qu’exprime saint Jérôme : « Si le Christ a un amour particulier pour les vierges, c’est qu’elles Lui offrent librement ce qu’il ne leur a pas demandé ».
Aussi Jésus illumine-t-Il la voie des vierges et les attire-t-Il tendrement à Lui. « La chasteté, dit saint Jean Chrysostome, est une voie qui conduit à Jésus-Christ ». Et, dans cette voie, on se rapproche de Jésus dans la mesure de sa pureté, selon ces paroles de saint Paulin : « Plus on est chaste de corps, plus on est près de Jésus- Christ par les sens ; plus on est chaste de cœur,
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plus on est digne de recevoir Jésus- Christ ».
Les vierges, en effet, ne se donnent à Jésus que pour Le posséder plus pleinement. Par leur pureté elles L’attirent en elles, et par leur amour elles s’unissent à Lui ; et c’est en toute vérité, comme dit saint Jean Chrysostome, que « celui qui a le cœur chaste donne l’hospitalité à Jésus- Christ ».
Mais pour être ainsi les temples de Dieu, comme parle saint Paul : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’esprit de Dieu habite en vous » (I Cor., iii, 16), l’âme chaste comprend qu’elle doit faire une guerre à mort à la concupiscence. Elle entend la recommandation de l’Apôtre : « Ceux qui sont au Christ ont crucifié leur chair avec ses vices et ses concupiscences » (Gal., v, 24), et les supplications du Psalmiste : « Créez en moi un cœur pur, ô mon Dieu ; délivrez-moi des suggestions de la chair et du sang » (Ps. l, 12, 16). Elle sait combien la vertu court de dangers dans le monde, et elle appelle Jésus à son secours, avec cette ardeur que donne l’évidence du péril, et peut-être hélas ! le souvenir amer de la chute : « Retirez-moi de la fange ; que je n’y demeure pas enfoncé » (Ps. lxviii, i5).
S’armant de courage, elle prend le moyen le plus énergique et le plus efficace de se conserver chaste et pure, suivant le conseil de saint Paul :
« Je châtie mon corps et je le réduis en servitude » (I Cor., ix, 27).
Appelée à vivre dans la compagnie du Jésus des vierges, sa vie tout entière doit être un hommage à la pureté immaculée de son divin Epoux, lequel doit en quelque sorte se refléter dans la chasteté de son épouse. Mais Jésus rayonne et inocule la vie, et saint Paul nous dit expressément qu’il n’y a que les âmes chastes qui vivent vraiment : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si vous mortifiez par l’esprit les œuvres de la chair, vous vivrez » (Rom., vih, i3).
Rien n’est susceptible d’élever et de transformer une âme comme la chasteté. Saint Augustin dit à bon droit : « Chacun est tel que son amour : vous aimez la terre ? vous serez terre ; vous aimez Dieu? vous serez Dieu ». Et saint Paul avait commenté à l’avance ces paroles, lorsqu’il disait : « Ce que l’homme aura semé, il le recueillera. Celui qui sème dans sa chair moissonnera de la chair la corruption ; mais celui qui sème dans l’esprit, moissonnera de l’esprit la vie éternelle » (Gal., vi, 8).
C’est pourquoi la chasteté tient une telle place parmi les vertus, qu’elle les embellit toutes et qu elle leur est indispensable. Saint Grégoire a raison de dire que « toutes les autres vertus sont nulles, si elles ne sont approuvées par le témoignage de la chasteté». Une âme chaste appartient
plus au ciel qu’à la terre. Elle pratique les vertus dans un détachement et une liberté qui ne sont connus que des âmes pures ; ses aspirations la portent d’instinct vers les hauteurs, et elle tend à monter toujours, selon l’expression du même saint : « Ceux-là volent vers Dieu, qui ne touchent pour ainsi dire pas à la terre, parce qu’ils n’}^ désirent rien ». C’est ce qui fait également dire à saint Bernard que « la chasteté est une vertu qui représente ici-bas et dans cette vie mortelle l’état glorieux de l’immortalité ».
Les Pères, les Docteurs et les saints ont tous à l’envi proclamé l’excellence, la beauté et la sublimité de la chasteté ; et le plus bel éloge qu’ils en ont fait, c’est de lui décerner un caractère plutôt angélique qu’humain. En effet, les vierges vivent dans un corps mortel comme les anges qui sont de purs esprits ; la mortification absolue des sens ne les fait vivre que par l’esprit, et leur cœur se nourrissant de l’amour unique de Dieu, ils se nourrissent de lui comme le font les esprits angéliques. « La chasteté, dit saint Augustin, est une vertu angélique, elle unit l’homme au ciel et le fait concitoyen des anges ».
Thomas a Kempis va jusqu’à dire qu’au ciel les anges et les vierges sont élevés à la même dignité : « Celui qui mène une vie chaste sur la terre, dit-il, mérite d’être mis au rang des anges dans le ciel ». Et le grand saint Bernard, dans
un parallèle entre la chasteté virginale et la chasteté angélique, ne craint pas d’exalter la première à cause de son plus grand mérite : « L’homme chaste et l’ange diffèrent l’un de l’autre par la félicité, mais non par la vertu ; si la chasteté de l’ange est plus heureuse, celle de l’homme témoigne d’un plus grand courage ».
Si la chasteté est si excellente et si agréable à Dieu, comme le dit saint Cyprien : « La pureté est à elle-même son plus bel ornement, elle nous rend agréable à Dieu et nous unit à Jésus- Christ », quelle ne sera pas sa récompense ! Dès cette vie, elle procure des joies ineffables et elle remplit l’âme de délices toutes divines : « O chasteté, s’écrie saint Ephrem, tu remplis de félicité le cœur qui te possède et tu es les ailes de l’âme qui s’élève aux cieux ».
La félicité éternelle consistera dans la vision de Dieu ; le bonheur du temps doit être calqué sur celui de l’éternité, et c’est pourquoi rien n est désirable et précieux ici-bas comme de connaître Dieu et d’en jouir. Or, la pureté d’une manière générale, et la chasteté plus particulièrement, nous assurent cette grâce incomparable, selon la parole de Jésus Lui-même : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu » (Mat., v, 8). Saint Augustin commentant ce passage, fait cette comparaison : « De même que la lumière du soleil ne peut être vue que
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par des yeux purs, ainsi Dieu ne peut être vu que par une âme pure ».
Avec quelle ardeur l’âme religieuse ne doitelle pas, dès lors, embrasser Tétât de virginité, et se montrer toujours délicatement fidèle à observer son vœu de chasteté! Tous les moyens capables de la garder chaste doivent être employés, sans en négliger aucun ; car cette vertu est fragile, et si la simplicité de la colombe en est le symbole, la prudence du serpent en est la sauvegarde. Mais de tous les moyens il n’en est pas de plus puissant que l’amour. C’est l’amour qui donne à Jésus les vierges, c’est l’amour qui les Lui garde fidèles. « La chasteté, dit saint Bernard, sans la charité, est une lampe sans huile ; ôtez l’huile, la lampe ne luit plus ; ôtez la charité, la chasteté ne plaît plus à Dieu. »
Aimer assez Jésus pour se contenter de Lui, embrasser la chasteté pour n’aimer que Lui : voilà Tunique ambition et l’incomparable bonheur des âmes qu’enchaînent les doux liens de la vocation religieuse.