‹ La Vocation ReligieuseChapitre 33 sur 105 · Le vœu d* obéissance · texte numérisé non relu

Le vœu d* obéissance

Il est une troisième chaîne d’amour qui lie Tâ me religieuse à Jésus et la consacre pour jamais à son service : c’est le vœu d’obéissance. C’est beaucoup de donner à Jésus les biens de la fortune et les biens du corps, mais ce n’est

pas assez. Tant que l’homme reste maître de sa liberté et de sa volonté propre, il n’est pas totalement donné et livré. Se possédant en propre, il peut encore disposer de lui-même, avoir des préférences et les satisfaire, former des plans et les réaliser, exprimer des désirs et les suivre, en un mot, apprécier les choses d’après son sens propre, agir et vivre à sa guise.

11 en est qui font volontiers le sacrifice de tout le reste, pourvu qu’ils conservent leur liberté ; et l’on voit même de pauvres gueux en haillons et sans aucune satisfaction sur cette terre, qui ne se croient pourtant pas malheureux, parce qu’au moins ils sont libres et qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent.

Saint Thomas a raison de dire que « l’homme n’aime rien tant que la liberté de sa volonté ». Et c’est ce qui explique pourquoi tant d’âmes hésitent devant ce sacrifice de la vocation religieuse.

Pourtant, c’est la volonté propre qui est la cause de tant d’erreurs et de chutes, et qui perd les âmes. « L’homme ne devient esclave de ses passions que par la volonté propre », dit encore saint Thomas. L’homme est fait pour se soumettre à Dieu ; aussi s’éîoigne-t-il de lui dans la mesure où il se gouverne lui-même et suit les penchants de sa nature. C’est ce qui fait dire à saint Laurent Justinien que «la volonté propre est l’ennemie jurée de Dieu ».

Avec quel empressement, dès lors, les âmes appelées à l’état religieux ne doivent-elles pas embrasser la vie d’obéissance ! Qu’elles considèrent, à vrai dire, comme n’ayant rien donné au Seigneur, tant qu’elles ne se sont pas livrées elles mêmes, en enchaînant leur volonté propre. «Il est bien plus glorieux, dit saint Bonaventure, de renoncer à sa volonté qu’à ses richesses, » Et cette gloire, elles la doivent désirer pour l’honneur de leur Maître, à qui seul elles appartiennent sans retour.

Donner sa volonté, c’est donner presque sa vie, parce que c’est donner ce à quoi l’on tient le plus, et c’est se réduire, par amour pour Jésus, à un quasi état de mort. Voilà pourquoi saint Jean Climaque dit que « l’obéissance est le sépulcre de la volonté, car on ne résiste plus, on ne discerne plus quand on est mort ».

Cette supériorité du vœu d’obéissance sur les deux autres vœux est indiscutable. « De tous les vœux de religion, dit le Docteur angélique, le vœu d’obéissance est le principal ; c’est par lui que l’homme offre à Dieu sa volonté tout entière, bien plus excellente que tous les biens du corps et de la fortune. » C’est également pour cela qu’il est dit dans nos Saints Livres que « l’obéissance vaut mieux que tous les sacrifices » (I Rois, xv, 22); passage que saint Grégoire explique comme suit : « Le prophète s’exprime ainsi, parce que le sacri-

fice des victimes est l'immolation d'une chair étrangère, tandis que l'obéissance est l'immolation de la volonté propre ».

Rien d'étonnant, après cela, que « l'homme obéissant ne connaisse et ne remporte que des victoires », suivant ce qui est dit dans les Proverbes (xxi, 28), et qu'il vole dans la voie de la perfection, car, selon saint Ephrem, «plus on s’efforce de maîtriser et d'anéantir sa volonté propre, plus on avance dans la perfection ».

Les docteurs et les auteurs de la vie spirituelle voient dans l'obéissance le moyen le plus efficace de parvenir à la sainteté. Saint Bonaventure la fait consister tout entière dans cette vertu : « Toute la perfection de la religion, dit-il, consiste dans l'abnégation de la volonté propre». Cela s’explique en ce que, comme dit saint Bernard, « lorsque nous nous soumettons, nous nous domptons nous-mêmes au fond du cœur ». Saint Vincent Ferrier va jusqu'à dire que le martyre seul l'emporte en mérite sur la vie d’obéissance : « Après le martyre, ce qu'il y a de plus méritoire, c’est d'entrer en religion et de renoncer pour Dieu à sa volonté propre ».

Ce renoncement à la volonté propre par la pratique de l'obéissance, est vite récompensé, car il procure à l'âme une grande liberté et un précieux soulagement. N’ayant plus à se diriger

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elle-même, elle ne connaît plus les hésitations et les anxiétés du doute et de l'indécision. Auparavant, la responsabilité lui pesait souvent ; maintenant elle en est soulagée. Saint Laurent Justinien dit à bon droit qu’ « il se débarrasse d’un lourd fardeau celui qui renonce à sa volonté propre ».

C’est le Seigneur qui, en quelque sorte, porte l’âme ainsi dépouillée d’elle-même, et qui l’établit dans une grande sécurité, en la confiant aux représentants de son autorité dans les Supérieurs qu’il lui donne. Saint Jean Climaque dit justement : « Vivre dans l’obéissance n’est autre chose que déposer son fardeau sur les épaules d’autrui, nager avec le soutien d’une main étrangère, être porté sur les eaux afin de ne pas se noyer, et traverser sans danger, par la voie la plus courte et la plus commode, le grand et périlleux océan de la vie ».

Forte de son abnégation totale, l’âme qui fait le vœu d’obéissance n’a plus rien qui la retienne sur la terre ; et c’est pourquoi elle s’élève sans cesse vers le ciel. C’est à Jésus qu elle a tout donné, c’est à Jésus qu elle appartient. Tout l’attire vers Lui ; elle Le cherche sans cesse et elle Le trouve. Jésus est descendu du ciel pour faire la volonté de son divin Père ; elle, elle monte au ciel par la même voie, c’est-à-dire, non en faisant sa volonté, mais celle de Jésus

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à laquelle elle a enchaîné la sienne. C'est ce qui fait dire, d'une façon imagée, à saint Bonaventure, que « l'obéissance est comme un oiseau qui vole avec ses deux ailes, l'aile de la pauvreté et l'aile de la chasteté, se dirigeant vers les cieux ».

Cette fusion de la volonté de l'homme dans celle de Dieu, établit entre eux des rapports d'une douceur et d'une intimité inexprimables ; et c’est pourquoi l'auteur de X Imitation, laissant parler Jésus, recommande si instamment la perfection de l’obéissance : « Mon fils, quittez-vous et vous me trouverez ; autrement, comment pourriez-vous être à moi et moi à vous, si vous ne vous dépouillez pas, au dedans et au dehors, de toute volonté propre ? »

Mais s’il est vrai qu'aucune vertu n'est réelle sans la charité, comment le don total de soimême, par le sacrifice de sa liberté et de sa volonté, pourrait-il exister, se maintenir et se perfectionner, sans un amour ardent pour Jésus? Le seul vrai et efficace moyen d aller jusqu’à cet héroïsme de la vertu et d'y vivre, c'est d'aimer. On ne fait le sacrifice de tout ce que l'on aime que quand on a au cœur un autre amour plus fort qui réclame cet holocauste ; et les obéissants ne peuplent les cloîtres que parce que l’amour du divin Crucifié les a ravis et réduits à l’état de victimes.

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L'apôtre saint Pierre fait clairement entendre que l’obéissance est inséparable de l’amour, quand il dit : « Rendez vos âmes pures par une obéissance d’amour » (I Pier., i, 22). Non seulement l’amour donne la mesure de l’obéissance, selon ce que dit saint Ambroise : « Personne n’obéit mieux que celui qui obéit par amour » ; mais il 11’y a que ceux qui aiment qui obéissent vraiment : « Celui qui aime, dit-il encore, fait volontairement ce qui lui est commandé ; au contraire, celui qui craint, n’obéit que par nécessité ». En même temps que l’amour rend l’obéissance douce et fait obéir de bon cœur, d’après le Pape saint Léon : « L’amour de l’obéissance adoucit l’ordre d’obéir ; on n’obéit plus par une dure nécessité, dès qu’on aime ce qui est prescrit » ; l’amour est l’unique moyen de la rendre glorieuse et agréable à Dieu. «Il n’appartient qu’à la charité de rendre l’obéissance agréable et acceptable à Dieu », dit saint Bernard.

L’obéissant n’a qu’à jeter les yeux sur son divin Modèle pour comprendre jusqu’à quel point Dieu se complaît dans les âmes obéissantes et quelle récompense il leur réserve. Parce que Jésus « s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix, Dieu l’a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers» (Phil., ii, 8=10).

Mais si notre divin Sauveur est allé si loin dans l’obéissance, qu’il a sacrifié sa vie, c’est parce qu’il aimait sans mesure son divin Père et qu’il faisait sa nourriture de sa sainte et adorable volonté.

Que ceux qui embrassent l’état religieux et se lient par le vœu d’obéissance, aient toujours devant les yeux l’obligation sacrée qu’ils contractent d’aimer assez Jésus pour vivre libres et abandonnés à son bon vouloir manifesté par leurs supérieurs, suivant la recommandation de l’Apôtre : « Obéissez à ceux qui sont placés à votre tête et soyez-leur soumis» (Hébr., xiii, 17), et qu’ils mettent tout leur zèle à mourir à euxmêmes, afin de trouver le bonheur et la paix dans leur obéissance d’amour, comme le leur promet le prophète Isaïe, quand il dit : « Si vous évitez de faire votre volonté et si vous l’oubliez, vous vous réjouirez dans le Seigneur » (Is., lviii, i3, 14).

Puissent-ils dire, à l’exemple de ce saint solitaire sur le point d’expirer, comme nous le lisons dans la vie des Pères du désert : « Je meurs content, parce que je n’ai jamais fait ma volonté ».

Mourir à soi-même, pour que Jésus seul vive dans notre volonté : voilà le triomphe de l’obéissance parfaite !

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