La joie dans le sacrifice
Le bonheur n’est pas toujours dans la jouissance, il est parfois dans le sacrifice, comme lorsqu’on éprouve de la satisfaction de supporter quelque chose de pénible et de douloureux pour quelqu’un que l’on aime. Cette joie naturelle devient surnaturelle, et par conséquent plus pure et plus grande, quand les sacrifices sont faits par amour de Dieu.
Le religieux les a tous faits, et c’est pourquoi sa joie l’emporte sur toutes les joies naturelles et prend les proportions de son amour. Ne mettant plus aucune borne à l’amour qu’il porte à Jésus, qu’il a choisi pour son unique Bien-aimé, il n’en met pas davantage au désir qu’il a de souffrir et de se sacrifier pour Lui. Souffrir, pour lui, c’est aimer ; se sacrifier, c’est prouver son amour. Aimer et souffrir, souffrir et aimer, ce sont les deux ailes puissantes qui l’aident à voler vers la perfection.
Il trouve dans les sacrifices qu’il a faits, en abandonnant le monde et en renonçant à toutes les joies terrestres, le plus doux et le plus réconfortant souvenir, car c’est pour Jésus qu’il a tout sacrifié, et il met son bonheur à renouveler sans cesse cet holocauste qu’il a fait de tout lui-même. C’est ainsi qu’il entretient et ravive son amour,
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et qu’il réalise la parole du Sauveur assurant que « son joug est doux et son fardeau léger » (Mat,, xi, 3o). Saint Augustin a raison de dire que « le joug de Jésus-Christ n’est pesant que pour ceux qui n’ont pas l’amour de Dieu ».
La vie du religieux étant une ascension constante dans la perfection, est forcément une vie de sacrifice et de mortification. Il s’agit d’imiter Jésus et de Le suivre jusqu’au calvaire. C’est l’ambition suprême de son âme, et c’est pourquoi il court au-devant des sacrifices et des immolations. Il est altéré de souffrance autant que d’amour. Il rencontre dans sa vie quotidienne et dans la pratique généreuse de ses vœux de perpétuelles occasions de se renoncer et de se sacrifier, et il y met toute son ardeur. Chaque renoncement nouveau accroît son bonheur, car son amour se nourrit de sacrifice.
Saint Alphonse a bien raison de dire que « les bons religieux, enfermés dans leurs cellules, quoique mortifiés, méprisés et pauvres, vivent plus contents que les gens du monde, malgré toutes leurs richesses, toutes leurs pompes et tous les plaisirs dont ils jouissent ».
Cela ne veut pas dire toutefois qu’il n’y a pas des moments de lutte et des heures de tristesse ; mais l’amour rend courageux et finit par rendre doux ce qui était amer, par faire goûter des charmes là où la nature n’éprouvait d’abord
qu’amertume et dégoût. C’est la leçon d’expérience que nous donne le même saint Docteur, qui s’y connaissait en fait de vocations : « Il est vrai, dit-il, que, dans les commencements, la privation des sociétés et des amusements du monde, les observances de la communauté, les règles paraissent des épines ; mais ces épines, quand on en supporte avec courage et amour les premières piqûres, se changent en fleurs et en délices célestes ».
Il ne faut donc pas confondre la joie sensible avec la joie intime de l’âme, pas plus qu’il ne faut faire consister l’amour dans la consolation mais, au contraire, dans la générosité et la constance de la volonté. Nous avons en cela un modèle parfait en Jésus, notre divin Maître, que saint François de Sales nous met opportunément devant les yeux. « L’amour de Dieu ne consiste point en consolation ni en tendresse ; autrement Jésus n’eût pas aimé son Père, lorsqu’il était triste jusqu’à la mort, et qu’il criait : Mon Père, mon Père, pourquoi m’avez -vous abandonné? Et c’était alors toutefois qu’il faisait le plus grand acte d’amour qu’il est possible d’imaginer ».
La récompense donnée aux religieux, de comprendre le prix de la souffrance et de les entraîner dans la voie de l’amour crucifié, est donc très grande, Elle leur présage des joies inesti-
niables et toutes divines, à l’exemple de saint Paul qui s’écriait : « Je surabonde de joie au milieu de mes tribulations » (II Cor., vit, 4), et elle leur assure des joies éternelles dans la Patrie. « Heureux, dit l’auteur de l’Imitation, le religieux désolé, pour qui le monde n’est qu’un exil, le ciel la patrie, la cellule le paradis. »