L * évanouissement de F âme
La tristesse n’a jamais habité les cloîtres. Il y a trop de vrai bonheur, quand on s’est éloigné radicalement du monde et consacré au service du Seigneur, que saint Paul appelle « le Dieu de toute consolation » (II Cor., i, 3), pour que l’âme, soulagée du poids des frivolités mondaines et n’ayant plus à s’occuper que des choses éternelles, ne soit pas profondément heureuse.
En fait, elle a tout quitté et elle ne désire plus rien : elle est en repos. Elle a rompu toutes les attaches, et elle s’élève vers les hauteurs de la perfection : elle est libre. Elle a fermé son cœur du côté de la terre et l’a ouvert tout grand du côté du ciel : Jésus vient y déverser ses joies ineffables et ses douceurs divines. Comme une fleur qui ouvre sa corolle pour recevoir la chaleur bienfaisante du soleil, elle aspire l’amour qui fait les saints et ravit les bienheureux.
Rien ne lui manque. Elle trouve tout en Jésus son époux ; sa compagnie fait ses délices, son
amour la transporte. Elle se sait aimée, malgré ses misères, et c’est ce qui soutient sa confiance. Sa vocation lui dit éloquemment jusqu’à quel point elle est privilégiée, et elle comprend qu’elle sera aimée sans fin, si elle est fidèle. Ces pensées lui sont une source de joies et de vrais ravissements. « Vivez plein de joie, lui crie saint François de Sales. Notre Seigneur vous aime, et II vous aime avec d’autant plus de tendresse que vous avez plus d’infirmités ».
Chaque fois qu’un sacrifice nouveau se présente, la pensée de l’amour qu’elle a voué à Jésus ranime son courage, et, comme elle n’accepte aucun partage dans son cœur, sa joie est de multiplier, quoi qu’il lui en coûte, les privations et les dépouillements. Elle comprend que « pour être toute à Dieu, selon l’expression du même saint, il faut dire adieu dans son cœur à tout ce qui n’est pas Dieu ».
Tous ceux qui ont expérimenté la joie intime remplissant l’âme après un grand sacrifice accepté et offert généreusement à Jésus, peuvent se faire une idée des joies et des douceurs surabondantes qui inondent l’âme religieuse qui a tout donné et ne s’est plus réservé que le pouvoir d’aimer son Dieu.
Ce qui contribue puissamment à plonger l’âme religieuse dans une joie continuelle, c’est la pensée qu’elle n’appartient plus qu’à Jésus et que
rien ici-bas ne pourra la séparer de son Bien- Aimé. Les paroles enflammées de saint Paul lui deviennent un chant de reconnaissance et d’amour : « Oui donc nous séparera de l’amour du Christ ? Sera-ce la tribulation, ou l’angoisse, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou la persécution, ou le glaive? Mais en tout cela nous demeurons victorieux par Celui qui nous a aimés. Car je suis certain que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses à venir, ni la violence, ni ce qu’il y a de plus élevé, ni ce qu’il y a de plus profond, ni aucune autre créature, ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu, manifesté dans le Christ Jésus Notre Seigneur » (Rom., viii, 38, 39).
5. — Les manifestations de Lui -même que Jésus fait à V âme religieuse .
« Ma fille, ne pense qu’à moi ; si tu le fais, je penserai sans cesse à toi », disait Jésus à sainte Catherine de Sienne. Dans le monde, au milieu de tant de soucis et de dissipation, il est difficile de fixer de la sorte son esprit sur Jésus ; une fois détaché de tous les embarras du siècle et après avoir conquis la pleine liberté de disposer de soi-même, le recueillement est plus facile, la possession des facultés de son âme rend le commerce avec Jésus plus habituel et plus fructueux.
Il s’établit entre Jésus et l’âme un va et vient continu de pensées, de désirs, d’amour et de tendresse, qui fait le charme de la vie et donne à la vocation religieuse le cachet d’une véritable béatitude.
L’amour dont Jésus est l’objet de la part de l’âme religieuse, et les tendresses divines dont celle-ci est comblée par Celui qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, les porte impérieusement l’un vers l’autre. Le bonheur de l’âme est de penser à Jésus et d’en parler: «Si vous aimez bien Jésus, dit saint François de Sales, vous vous plairez à penser souvent à Lui, à Lui parler et à parler de Lui ». Le bonheur de Jésus est de prendre ses complaisances dans l’âme qui L’aime. « Le Seigneur déclare Lui-même qu’il chérit tellement une âme qui tend à la perfection, qu’il semble n’aimer que celle-là : Una est columba mea, perfecta mea », selon saint Alphonse ; lequel rapporte également que sainte Thérèse, apparaissant après sa mort à une de ses religieuses, lui révéla que Dieu aime plus une âme qui s’est donnée entièrement à lui, que des milliers d’âmes tièdes et imparfaites.
Mais l’amour du Cœur de Jésus ne va pas sans une manifestation de sa divine Personne. C’est Lui-même qui nous l’apprend et nous le promet. « Celui qui m’aime, lisons-nous en saint Jean (xiv, 21), sera aimé de mon Père, et je l’aimerai,
et je me manifesterai à lui ». Se manifester, pour Jésus, c’est se communiquer ; se communiquer, c’est se donner ; se donner, c’est aimer ; aimer, c’est s’unir ; s’unir dans les lumières de la vérité et dans les ardeurs divines de l’amour, c’est la béatitude.
Voilà ce que Jésus réserve aux âmes généreuses et aimantes dans l’état religieux. C’est déjà le ciel, puisque, comme II l’enseigne, « la vie éternelle consiste à vous connaître, vous, le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ » (Jean, xvii, 3).
Jésus se plaît à se révéler à l’âme qui veut Le connaître. Lui-même ravive en elle l’ardeur de ces désirs, pour ensuite les récompenser par des lumières plus vives sur sa divine Personne et ses perfections infinies, par une intelligence plus grande de ses mystères, par une science plus profonde de ses enseignements, par une compréhension plus nette des secrets de son Cœur, par une manifestation plus intime de ses adorables volontés et par une participation plus abondante à la vie dont II est la source et le principe essentiels.
Après cela, il n’y a plus place dans l’âme du religieux pour d’autres aspirations. Tous ses désirs sont comblés. Il ne veut plus connaître d’autre science, à l’exemple du grand Apôtre, que celle de Jésus. Il tient son âme fixée sur son
adorable Maître, et il attend qu’il daigne soulever un peu plus le voile qui cache ses perfections infinies, afin de s’unir à Lui dans une plus grande lumière de vérité.
Cette récompense incomparable de la vocation religieuse met le couronnement aux grâces sans nombre dont l’état de perfection est la source. En vivant de sacrifice, de renoncement, de générosité, de délicatesse et de fidélité, l’âme ouvre les portes toutes grandes à l’amour, et l’amour l’introduit dans l’intimité du Bien-Aimé qui n’aspire qu’à se révéler à ceux qui Le cherchent et qui L’aiment.
Cette manifestation que Jésus fait de Luimême s’adresse à la fois à l’esprit et au cœur. L’intelligence perçoit et est ravie d’admiration ; le cœur est attiré et se livre dans l’enivrement de l’amour. Dans un tel rayonnement de vérités lumineuses et de charité divine, la terre ressemble déjà au ciel et l’on est bien près d’entrer dans la pleine lumière de l’éternité.