Une sainte mort
La mort, dans la vie religieuse, a un cachet tout particulier de calme, de sérénité, de douce joie, de confiance et d’abandon, qui provient de la nature même de l’état religieux. Il n’y a plus pour le religieux mourant les sacrifices et les regrets qu’occasionnent la perte des biens de ce
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monde. Il y a longtemps qu’il a joyeusement renoncé à tout ce qui est terrestre ; et ce dépouillement qui, pour le grand nombre, se fait à la mort, il a été fait par lui au moment où, comprenant toute la vanité des choses d’ici-bas, il les a échangées pour des biens impérissables et éternels.
Il n’y a pas davantage pour lui les déchirements du cœur qui se produisent à l’heure de la suprême séparation ; déjà il a renoncé aux affections humaines, et il s’est séparé des siens pour suivre de plus près l’unique Bien-Aimé à qui il a consacré sa vie.
il n’éprouve pas, comme tant d’autres, l’impression pénible que la mort, de même qu’une main de fer, produit sur celui qu’elle saisit pour lui enlever la vie ; il s’est fait depuis longtemps à cette pensée, il n’en éprouve aucune surprise ; et pour que la mort ait moins à lui enlever, il a déjà abdiqué sa liberté en la soumettant à l’obéissance et il s’est préparé de longue date à se laisser prendre ce que seule la mort est capable de lui ravir.
Quel inappréciable avantage de pouvoir ainsi attendre la mort, après s’y être pieusement préparé. « Ceux qui partent à l’improviste, dit saint François de Sales, sont excusables de n’avoir pas pris congé de leurs amis, et de partir en mauvais équipage ; mais ceux-là ne le sont pas
qui ont su à peu près le moment de leur voyage. Il faut se tenir prêts, non pas pour partir avant notre heure, mais pour l’attendre avec plus de tranquillité ».
Pour le religieux, comme pour tous les mortels, la mort arrive parfois d’une manière soudaine ; « elle a, selon l’originale expression du même saint, des pieds de coton ; elle vient si doucement qu’on ne s’en aperçoit pas ». Mais elle ne lui est pas imprévue ; au contraire, toute sa vie il l’a eue devant les yeux, et il s’est appliqué à la pratique de toutes les vertus, afin de se mettre en état de bien mourir et de s’assurer les grâces si nécessaires à ce moment suprême.
Saint François de Sales nous représente cette pensée, dans un style imagé : « Nourrissez-vous souvent de cette bonne pensée, que nous marchons en ce monde entre le paradis et l’enfer ; le dernier pas sera celui qui nous mettra dans notre demeure éternelle ; et comme nous ne savons quel sera le dernier, pour bien le faire il faut s’appliquer à bien faire tous les autres ».
Voilà l’apprentissage qui se fait dans la vie religieuse et pour lequel il est si avantageux de tout sacrifier, avant que la mort nous force à le faire. Voilà également ce qui enlève à la mort bien de ses horreurs, comme il est dit au livre de la Sagesse (ni, 1) : « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu, et les horreurs de la mort ne
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les atteindront pas ». Bien plus, la mort est douce à ceux qui s’y sont saintement préparés. « La mort de celui qui craint Dieu sera douce », lisonsnous dans l’Ecclésiastique (i, i3) ; et saint Augustin, renchérissant sur le texte sacré, dit que « les justes qui s’arment de patience pour vivre, trouvent des délices dans la mort ».
On comprend, après cela, que l’Eglise s’écrie avec le Psalmiste (cxv, i5) : « La mort des saints est précieuse aux yeux du Seigneur » ; et, selon qu’il est écrit dans l’Apocalypse (xiv, i3) : « Combien sont heureux ceux qui meurent dans le Seigneur!» Mais, dit saint Alphonse, « quels sont ces morts bienheureux qui meurent dans le Seigneur, sinon les religieux qui, à la fin de leur vie, se trouvent déjà morts au monde, puisqu’ils se sont détachés du monde et de tous ses biens, en faisant leurs vœux ».
Vraiment, il vaut la peine de se faire religieux, ne serait-ce que pour apprendre à bien mourir. Quelle récompense d’une sainte vie, que celle d une sainte mort !
D’autant plus que l’habitude de la vertu et les charmes de la vie d’amour et d’intimité avec Jésus, font naître dans l’âme des désirs toujours plus grands d’une union plus étroite et définitive avec Celui qui ne peut être pleinement possédé que dans la vie éternelle ; et, avec saint Paul, elle s’écrie : « Pour moi vivre, c’est posséder
le Christ, et mourir m’est un gain » (Phil., i, 21).