V. — La crainte du sacrifice
Le nombre des âmes qui ont peur du sacrifice est grand ; voilà pourquoi il y a si peu de saints. Il semble toutefois que ceux qui se sentent appelés à la vie religieuse devraient tous être animés de cet esprit de sacrifice qui fait le fond de l’état de perfection. 11 en est qui le comprennent; ils voient dans la vocation à laquelle ils aspirent un état de vie tout de renoncement et d’im-
molation, et c’est ce qui les attire, parce qu’ils savent qu’ils trouveront ainsi un aliment puissant à leur amour.
Il en est d’autres qui ont moins compris ce caractère essentiel de la vie religieuse, et qui se sont plutôt laissés influencer par ce que l’on pourrait en appeler le côté poétique. Ils ont bien entrevu un genre de vie retiré, solitaire, régulier, de prière et d’action, sous une règle commune, sans soucis ni responsabilités, tout embaumé en quelque sorte de la paix et des délices de l’intimité avec Jésus ; mais ils n’ont pas suffisamment approfondi que la perfection réclame la mort totale à soi-même, dans un détachement universel, une immolation absolue et constante.
Et quand l’heure arrive de tout quitter, de changer ses habitudes, de se priver de certains adoucissements, de sacrifier les douceurs de l’amitié, de marcher sur son cœur, de se contraindre à un régime et à un genre de vie nouveaux, et d’aller s’ensevelir, loin du monde, avec Jésus seul, dans le secret d’une intimité qui fait pourtant le bonheur des saints, il y a un moment d’hésitation et d’appréhension. En face de chaque sacrifice se dresse une objection. On grossit les difficultés, et si on ne les considère pas toujours comme insurmontables, on les entrevoit du moins çomme des obstacles momen-
tanés. Puis on hésite, on retarde, on prend son parti d’attendre à plus tard ; et c’est ainsi qu’on se rend infidèle à sa vocation.
Hélas ! Jésus a condamné d’avance ces âmes lâches et pusillanimes, et elles ne méritent pas que la grâce de la vocation religieuse leur soit conservée. «Celui, dit-Il, qui met la main à la charrue et regarde en arrière, n’est pas propre au royaume de Dieu » (Luc, ix, 62).