CHAPITRE DEUXIÈME
Nature de la Vocatiop Religieuse
Deux voies principales s’ouvrent devant les âmes en marche vers le ciel : la voie large, celle des commandements ; la voie étroite, celle des conseils. Les deux sont bonnes, puisqu’elles sont également établies par Notre Seigneur Jésus- Christ ; mais la seconde, de sa nature, est plus parfaite que la première. Celle-ci correspond à la vie chrétienne dans le monde, celle-là constitue l’état de perfection proprement dit.
Tous sont tenus à l’observance des préceptes ; c’est une loi générale imposée en conscience. La pratique des conseils, en outre, est simplement proposée aux âmes de bonne volonté ; et, de ce chef, elle est un secours puissant de perfection, qu’une âme ne peut impunément négliger sous prétexte que l’invitation divine n’est pas un précepte formel.
« Si on envisage l’état religieux en lui-même, dit Suarez, personne n’est tenu en rigueur de précepte de l’embrasser ni de le professer. » Mais par cela seul qu’il procure plus de gloire à Dieu
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et plus de secours à l’âme, il est très désirable. « Le conseil divin, dit encore le même auteur, indique en Dieu une complaisance à voir faire par les hommes un bien meilleur. » Et « il est certain, dit à son tour saint Thomas, que l’entrée en religion est un plus grand bien ; celui qui en doute déroge autant qu’il est en lui au Christ qui l’a conseillé ».
Ce qui fait, en effet, la grandeur et l’importance de l’état religieux, c’est que Jésus lui-même en est l’auteur. C’est l’enseignement formel du docte Suarez : « Il convenait que Jésus-Christ, venant du ciel sur la terre apporter une loi nouvelle et une grâce plus abondante, établît et enseignât dans son Eglise un genre de vie nouveau destiné à conduire plus efficacement les hommes à la perfection ». Puis, dans une courte formule, il précise la nature de cette institution divine : « L’état religieux, dans ce qui le constitue essentiellement, a été donné aux hommes et institué immédiatement par Notre Seigneur Jésus-Çhrist, de sorte qu’il est de droit divin, non point en ce sens que Dieu l’ordonne, mais en ce sens que Dieu le conseille ».
Il n’y a pas de doute que Jésus désire ardemment voir les âmes embrasser en grand nombre l’état religieux, parce que c’est l’état de plus grande perfection. A la multitude des hommes
Il impose les devoirs essentiels ; aux âmes plus généreuses, capables de plus grands sacrifices et désireuses de perfection, Il propose de Le suivre de plus près et de pratiquer des vertus surérogatoires aptes à les conduire promptement à la sainteté. Et c’est ici qu’apparaît la bonté miséricordieuse de ce tendre Maître, de solliciter des sacrifices et des renoncements qui transforment les âmes et leur procurent sur la terre des joies plus pures et au ciel une gloire plus grande.
Jésus sait qu’il en coûtera bien des peines et des efforts ; mais II connaît le prix de la souffrance, Lui qui en avait fait sa compagne inséparable, et c’est pourquoi, en maintes circonstances, Il indique cette voie plus sûre d’opérer son salut et de conduire au ciel. « Efforcez-vous, dit-Il, d ’entrer par la voie étroite » (Luc, xiii, 24). J’y marche le premier, et « si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive » (Mat., xvi, 24). Au jeune homme riche, à qui II vient de rappeler les commandements suffisants au salut, mais qui semble avoir des aspirations plus élevées, Il présente la pratique des conseils comme le moyen assuré mais nécessaire de la perfection : « Si vous voulez être parfait, vendez ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, puis venez et suivez-moi » (Mat., xix, 21).
Ce qui fait la supériorité de Fétat religieux sur la simple vie chrétienne dans le monde, pourtant souvent très méritoire et très sanctifiante, c'est d’établir les âmes dans un état de perfection obligatoire. Celui qui embrasse la vocation religieuse est tenu de travailler sans cesse à acquérir la perfection ; il s’y engage et, s’il se maintient fidèle, il y parvient infailliblement.
Saint Thomas nous dit que « l’état religieux est comme une méthode et un exercice pour arriver à la perfection ». Et il fait consister précisément cette perfection dans l’holocauste complet que fait celui qui abandonne le siècle pour suivre Jésus-Christ. « L'état religieux, dit-il, est un holocauste par lequel on s’offre à Dieu tout entier, avec tout ce que l’on possède : les biens extérieurs, par le vœu de la pauvreté volontaire ; le bien de son propre corps, par le vœu de continence ; le bien de l’âme par l’obéissance, en lui faisant le sacrifice de sa volonté propre, qui est la faculté par laquelle l’homme se sert de toutes les puissances et de toutes les habitudes de l’âme. »
Cette immolation radicale de tout soi-même, qui peut paraître impossible aux âmes vulgaires ou plongées dans les frivolités du monde, devient une sainte ambition et un besoin du cœur pour les âmes qui aiment. Il s’agit d’aimer Jésus davantage ; les sacrifices de la vocation deviennent des preuves de son amour, en même temps
qu’un moyen puissant de l’affermir et de le développer.
L’Ange de l’Ecole nous dit que « la perfection de la charité est la fin de l’état religieux ». Il confirme ailleurs cette doctrine, en disant qu’ « il est évident que les conseils appartiennent à la perfection de la vie, non parce que la perfection consiste surtout dans ces mêmes conseils, mais parce qu’ils sont une voie ou des instruments qui nous conduisent à la perfection de la charité ».
Nous verrons pratiquement plus loin quels sont les principes et les motifs de nature à éclairer les âmes dans le choix de la vocation religieuse. Qu’il nous suffise de proclamer ici, après tout ce que nous venons de dire, que c’est une grâce d’y être appelé et que rien ne doit être négligé pour correspondre à une pareille faveur. « Heureux, dit le Psalmiste, celui que vous avez choisi et que vous avez appelé pour habiter votre sanctuaire » (Ps. lxiv, 4).