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Discrétion et conseils

La vocation religieuse est une affaire qui ne se traite pas sur les places publiques, mais dans l’intérieur de l’âme et avec un directeur de conscience éclairé. La discrétion s’impose en pareille matière, si l’on ne veut pas s’exposer à bien des ennuis et des contradictions.

Que l’on s’en ouvre à un ami éprouvé et surnaturel, il n’y a là rien de répréhensible; tout au contraire, le réconfort et les encouragements puisés dans une amitié vraiment pieuse peuvent

être d’un grand secours aux heures de ténèbres et d’abattement. Mais il y aurait un grave inconvénient à dévoiler son secret au premier venu ou à des gens qui ne sont pas en mesure de comprendre et d’apprécier la valeur de la vocation. Saint Alphonse met en garde contre ce danger. « Généralement parlant, dit-il, on doit tenir sa vocation secrète et n’en faire part à personne, si ce n’est à son père spirituel. Car ordinairement les hommes du monde ne se font pas scrupule de dire aux jeunes gens appelés à l’état religieux qu’on peut servir Dieu dans tous les états, même au milieu du monde ».

La même discrétion doit être observée, en règle assez générale, à l’égard des parents, à cause de leur trop grande affection, ou de leur propre intérêt, qui les porteraient à s’opposer à la vocation de leurs enfants, ou tout au moins à en retarder la réalisation : deux dangers aussi grands l’un que l’autre, car nous avons suffisamment démontré, dans le chapitre treizième, qu’une vocation différée est habituellement une vocation perdue.

La doctrine des saints et des docteurs est formelle sur ce point. Saint Thomas « recommande à ceux qui sont appelés à l’état religieux d’éviter de prendre conseil de leurs parents sur la vocation » ; parce que, dit saint Alphonse, « ordinai-

rement, ils se tromperaient fort s’ils leur faisaient part de leur projet, à cause du péril où ils s’exposeraient d’en être détournés ». Et saint François de Sales ajoute ces paroles déjà citées : « S’il fallait écouter les avis des parents, la chair et le sang, il se trouverait peu de gens qui embrasseraient la perfection de la vie chrétienne ».

Ce qui toutefois ne veut pas dire absolument que l’on ne rencontre pas des parents profondément chrétiens qui favorisent la vocation de leurs enfants, et même qui désirent ardemment les voir se consacrer au Seigneur. Grâce à Dieu, il y en a, mais avouons que c’est le petit nombre. C’est pourquoi les saints donnent des règles générales de discrétion, sans pour cela méconnaître les exceptions.

La discrétion s’impose davantage encore visà-vis de ceux que l’on saurait positivement opposés à nos projets de vocation, fussent-ils des personnes consacrées à Dieu. Ceux-là ne répondront pas de notre âme au jugement; ils n’ont pas, par conséquent, à intervenir dans une question qui intéresse notre salut éternel et où ils n’ont aucune responsabilité à porter. Il n’y a qu’à les laisser à leur erreur et à leur faux jugement, mais nous prémunir contre l’influence néfaste qu’ils pourraient exercer sur nous, si nous commettions l’imprudence de leur en donner l’occasion.

Il reste le directeur spirituel, auquel il convient de manifester les aspirations de son âme, pour en recevoir des conseils. Non pas qu'il soit question de discuter un appel divin, mais afin d’être éclairé davantage et dirigé dans la voie de la perfection à laquelle on aspire. C’est ce qu’enseigne formellement saint Thomas : « On n’est pas louable, dit-il, mais au contraire on est répréhensible, quand, après un appel de Dieu soit intérieur soit extérieur, soit par la parole soit par les écritures, on discute ce qu’on éprouve, et qu’on cherche un conseil comme s’il s’agissait d’un doute ».

Nous avons traité assez longuement ce sujet de la direction, au troisième paragraphe du chapitre treizième ; mais il importe de faire remarquer ici que le choix du directeur doit être fait dans des vues purement surnaturelles, et appuyé sur des garanties spirituelles indiscutables. Si vous rencontriez un saint, c’est lui qu’il faudrait consulter de préférence à tout autre. Au moins adressez-vous à quelqu’un qui se fasse remarquer par l’édification de sa vie et qui puisse vous inspirer confiance, par le fait qu’il est lui-même rempli de l’esprit surnaturel qui vous anime. Retenez la sage recommandation de saint Ambroise à ce sujet : « Quand on demande conseil, il importe de s’adresser à un homme recommandable par la probité de sa vie et par

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ses vertus... Qui croirait capable de régler la vie d’un autre, celui qui ne sait pas diriger la sienne ? L’estimerai-je en état de me donner un conseil qu’il n’a pu se donner lui-même ; et irai-je croire qu’il s’occupera de mes intérêts, celui qui néglige les siens propres?»

il. — Vivre déjà de V esprit et des pratiques de la vie religieuse.

La vie religieuse étant le port vers lequel on aspire, il faut faire voile constamment dans cette direction. En tenant les yeux fixés sur Jésus, le phare lumineux qui éclaire la route, on évitera les écueils et on se maintiendra dans la pureté des désirs qui nous poussent vers l’état religieux.

Une fois arrivé au terme, on se consacrerera exclusivement au service du divin Maître, on laissera le monde derrière soi pour n’y plus penser et on s’élancera avec ardeur dans la voie qui devra nous conduire à la sainteté. Pourquoi ne pas commencer maintenant, ce que nous ferons ensuite toute notre vie? Pourquoi ne pas faire aujourd’hui librement, ce que demain nous ferons par nécessité? Pourquoi ne pas développer en nous l’amour de Jésus, dont nous devrons ensuite vivre exclusivement? Pourquoi ne pas nous préparer à l’holocauste complet qui nous attend, par des sacrifices répétés et des immolations partielles?

Avant d’entrer dans la lice avec les généreux combattants qui nous ont précédés et nous attendent, essayons nos forces, montrons-nous généreux, faisons comprendre autour de nous, par ce que nous sommes, ce que nous voulons devenir. Si nous ne portons pas encore l’habit religieux, ayons-en au moins l’esprit et les vertus, selon les paroles de saint Yalérien : « Que celui qui n’a de souci que de servir Jésus-Christ en religion, prenne le cœur d’un religieux avant d’en prendre l’habit ».

La résolution de mener ïe plus possible la vie que nous nous proposons d’embrasser, nous sera une sauvegarde et un excitant. Ne nous écartons point de cette ligne de conduite et apportons-y tous nos efforts. Ce que saint Ignace recommande au moment de la décision, nous devons continuer à le faire jusqu’à l’entrée définitive : « Que celui qui fait l’élection se recueille tout entier au dedans de lui-même, et que, tout le temps que dure sa délibération, il ferme les portes de ses sens ainsi que son esprit à tout le reste ; qu’il ne consente volontairement à ne rien voir, à ne rien entendre qui ne vienne d’en-haut ».

La joie et la paix qui en seront le résultat nous aideront à supporter les sacrifices de l’attente et nous seront une douce préparation aux joies plus grandes de l’avenir, dans la félicité de la vie

religieuse. Nous comprendrons mieux combien est peu de chose tout ce que nous abandonnerons, nous trouverons de plus en plus notre bonheur dans la pratique de la vertu et tout nous deviendra insipide en dehors de Jésus. Saint François de Sales le fait remarquer dans son inimitable langage : « Je ne suis pas surpris, écrit-il, si Dieu vous donnant le goût de sa présence, vous dégoûte peu à peu du monde. Sans doute, rien ne fait trouver le chicotin si amer que de se nourrir de miel. Quand nous savourerons les choses divines, il ne sera plus possible que les mondains reviennent nous donner appétit ».

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