L’esprit d’amour
Comment traiter de spiritualité, sans parler d’amour ? Comment travailler à acquérir les vertus, sans mentionner l’amour qui en est la forme nécessaire et la puissance génératrice ?
Comment entrevoir la perfection religieuse, sans voir en même temps l’amour divin briller de tout son éclat dans les sacrifices qu’il inspire et dans les héroïsmes qu’il suscite ?
Ne sont attirés à la vertu que ceux qui aiment. Ne sont généreux dans le sacrifice, que ceux qui souffrent par amour. Ne progressent vraiment dans la perfection, que ceux à qui l’amour donne des ailes. « Ceux qui n’aiment pas Dieu, dit saint Augustin, accomplissent avec peine les préceptes de Dieu, ne les observent que par crainte ; mais la parfaite charité chasse la crainte et rend léger le fardeau du précepte, qui alors non seulement n’accable pas par son poids, mais soulève au contraire à la manière des ailes. Dès qu’on aime, il n’y a plus de peine dans le travail, mais seulement de la suavité ».
Les efforts demeurent, car tant que la nature n’est pas morte, il faut lutter ; et c’est précisément parce que cela dure toute la vie, qu’il faut recourir à l’amour qui seul, au milieu de ses propres misères, conserve à la vertu ses charmes, selon la pensée exprimée par saint François de Sales : « Que l’amour céleste est aimable, même quand il est pratiqué ici-bas, parmi les misères de notre mortalité ; rien de ce qui est au monde ne peut lui ôter sa suavité ».
La lutte n’est pas l’infidélité ; tout au contraire, elle est l’occasion des mérites, car pour triom-
pher il faut de l’amour, et c’est l’amour qui fait les saints. S’il est des heures sombres, comme il s’en rencontre inévitablement quand on entreprend une œuvre considérable, telle que l’entrée en religion, il faut recourir à l’amour pour chasser les craintes et les appréhensions. La pensée que Jésus nous aime et nous veut à Lui, nous invite à nous abandonner à Lui avec confiance et submerge dans l’amour tous les autres sentiments. Pourquoi craindre quand on se sait tant aimé? Comment ne pas aimer, quand une fois on a compris que Jésus n’aime de la sorte que pour être payé de retour ? C’est la recommandation du saint évêque de Genève : « Ce n’est pas mal de trembler quelquefois devant Celui en présence duquel les anges tremblent euxmêmes, quand ils regardent sa majesté ; à la condition toutefois que le saint amour, qui prédomine dans toutes ses œuvres, tienne aussi toujours le dessus, le commencement et la fin de nos considérations ».
L’âme religieuse ne tend à la perfection que pour y jouir de Jésus dans une intimité plus grande. C’est pour cela que Jésus l’attire : « Dieu n’attend et ne désire de nous que de le chercher avec soin et amour », dit saint Bonaventure. C’est pour être encore plus fortement attirée qu’elle aime et ravive son amour : « Aimez et vous serez attiré », dit saint Augustin. L’idéal
qu'elle poursuit entretient et accroît sa ferveur : « La paresse spirituelle et la langueur, dit de nouveau saint Bonaventure, n'existent pas dans une âme que le désir d'aimer Dieu pousse à marcher de plus en plus dans le chemin de la perfection ». Elle s'élève rapidement, par la force de son amour, au-dessus des choses du temps, selon ce que dit saint Augustin, que « celui qui monte vers Dieu par l'amour a des ailes ». Et une fois en possession de son Bien-Aimé, elle s'y repose et s’y complaît, comme dit suavement saint Bernard : « L'homme qui aime Dieu se plaît dans son amour, il y demeure avec bonheur, il s'y délecte ».
Pour arriver jusque-là, rien ne résiste à l’amour : « Il n’y a rien de si dur qui ne cède au feu de l'amour de Dieu », dit saint Augustin. Ce que le séraphin d'Assise traduit ainsi dans ses élans enflammés : « L'amour me brûle, il me dévore ; j'ai répondu à l'amour par l'amour ; l'amour divin triomphe dans mon cœur de l'amour qu'il est naturel à l'homme d'éprouver pour lui-même. Les tempêtes, les flammes, le glaive ne me le raviront jamais ».
Aimer, c'est donc le secret de la sainteté ; et comme, d'après saint Thomas, « la perfection de la charité est la fin de l'état religieux », aimer, c’est entrer pleinement dans l'esprit et les désirs de vie religieuse, de même que la vocation reli-
RÈGLE DE CONDUITE AVANT L'ENTRÉE EN RELIGION 2ÿ3
gieuse est la plus douce garantie d'arriver un jour à la perfection de l'amour.
Saint Augustin a raison de dire que dans la perfection « c’est l'amour qui demande, c’est l'amour qui cherche, c'est l'amour qui frappe, et c'est à l'amour que Dieu se révèle». D'où, $a belle prière : « Donnez à mon cœur de vous désirer ; en vous désirant, de vous chercher ; en vous cherchant, de vous trouver ; en vous trouvant, de vous aimer ».
Cet amour de Dieu doit être l'état habituel et permanent de l'âme religieuse, selon la recommandation de l’apôtre saint Jude : « Conservezvous dans l'amour de Dieu » (Jud., 21). A tout prix, elle doit s'y maintenir et ne rien faire que par le mobile et sous l’inspiration de l'amour, suivant ainsi le conseil du grand Apôtre qui veut que notre ascension dans la vertu ne se fasse que par l'amour, pour répondre à cette descente formidable de Jésus qui, du sein de son Père, n'est venu jusqu'à nous que par la voie de l'amour : « Soyez les imitateurs de Dieu, comme des enfants bien-aimés, et marchez dans l'amour comme le Christ qui nous a aimés et qui s'est livré lui-même pour nous à Dieu, comme une oblation et un sacrifice d'agréable odeur » (Ephes., v, 1, 2).
Le ciel est la patrie de l’amour, et la vie religieuse est le vestibule du ciel ; c'est donc
l’amour, la vie d’amour, l’esprit d’amour, qui nous y introduiront ; mais l’amour de volonté et non de sentiment, l’amour vrai qui se prouve par le sacrifice, l’amour généreux qui vole audevant du devoir, l’amour constant que rien n’ébranle, l’amour transformateur qui détruit l’humain, pour ne plus faire vivre que de Jésus, à l’exemple de saint Paul s’écriant : « Mihi vivere Christus est . Ma vie c’est le Christ » (Phil., i, 21).