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CHAPITRE V

DU BON USAGE DES CROIX, ET DES BIENS QU'ELtES NOUS PROCURENT (l).

On a bien de la peine à se convaincre de la bonté avec laquelle Dieu accable de croix ceux qu'il aime. Pourquoi, dit-on, prendre plaisir à nous faire souffrir? ne saurait-il nous rendre bons sans nous rendre misérables? Oui, sans doute, Dieu le pourrait, car rien ne lui est impossible. Il tient dans ses mains toutes-puissantes les cœurs des hommes et les tourne comme il lui plaît, ainsi que la main d'un fontainier donne aux eaux, sur le sommet d'une montagne , la pente qu'il veut. Mais Dieu , qui a pu nous sauver sans croix, n'a pas voulu le faire, de même qu'il a mieux aimé laisser les hommes croître peu à peu, avec tous les embarras et toutes les faiblesses de l'enfance, que de les faire naître avec toute la force d'un âge mûr. Sur cela il est maître; nous n'avons qu'à nous taire et qu'à adorer sa profonde sagesse sans la comprendre. Ce que nous voyons clairement, c'esl que nous ne pouvons devenir entièrement bons qu'autant que nous deviendrons humbles, désintéressés, détachés de nous-mêmes, pour rapporter tout à Dieu sans retour sur nous.

L'opération de la grâce qui nous détache de nousmêmes et qui nous arrache à notre amour-propre, ne peut, sans un miracle de la grâce, éviter d'être douloureuse. Dieu , dans l'ordre de la grâce, non plus que dans celui de la nature , ne fait pas tous les

(1) Cet article est tiré des œuvres spirituelles de Fénelon. — Voyez Inntatwn, 1. 11, ch. Il, 12; 1. m, en. 47, 49.

jours des miracles. Ce serait pour la grâce un aussi grand miracle de voir une personne pleine d'ellemême, en un moment morte à toute sensibilité, que ce serait un grand miracle de voir un enfant qui se couche enfant et qui se lèverait le lendemain grand comme un homme de trente ans.

Dieu cache son opération, dans l'ordre de la grâce comme dans celui de la nature, sous une suite insensible d'événements. Non seulement il fait son ouvrage peu à peu, mais il le fait ordinairement par des voies qui paraissent simples et convenables pour y réussir, afin que, les moyens paraissant propres au succès, la sagesse humaine attribue le succès aux moyens qui sont comme naturels, et qu'ainsi le doigt de Dieu y soit moins marqué : autrement tout ce que Dieu ferait serait un perpétuel miracle qui renverserait l'état de foi où Dieu veut que nous vivions.

Cet état de foi est nécessaire non seulement pour exercer les bons en leur faisant sacrifier leur raison dans une vie pleine de ténèbres, mais encore pour aveugler ceux qui méritent, par leur présomption, de s'aveugler eux-mêmes. Ceux-ci, voyant les ouvrages de Dieu, ne les comprennent point; ils n'y trouvent rien que de naturel. Ils sont privés de la vraie intelligence, parce qu'on ne la mérite qu'autant qu'on se défie de son propre esprit, et que la sagesse superbe est indigne de découvrir les conseils de Dieu.

C'est donc pour tenir dans l'obscurité de la foi l'opération de la grâce que Dieu rend celte opération lente et douloureuse. Il se sert de l'inconstance, de l'ingratitude des créatures, des mécomptes et des dégoûts qu'on trouve dans les prospérités, pour nous détacher des créatures et des prospérités trompeuses. Il nous désabuse de nous-mêmes par l'expérience

de notre faiblesse et de notre corruption dans une infinité de rechutes. Tout cela paraît naturel, et c'est cette suite de moyens comme naturels qui nous fait brûler à petit feu. On voudrait bien être con- .umé tout d'un coup par les flammes du pur amour; mais cette destruction si prompte ne coûterait presque rien. C'est par un excès d'amour-propre qu'on voudrait ainsi devenir parfait en un moment et à si bon marché.

Qu'est-ce qui nous révolte contre la longueur des croix? c'est l'attachement à nous-mêmes, et c'est cet attachement que Dieu veut détruire; car tandis que nous tenons encore à nous-mêmes, l'œuvre de Dieu ne s'achève point. De quoi pouvons-nous donc nous plaindre? notre mal est d'être attachés aux créatures, et encore plus à nous-mêmes. Dieu prépare une suite d'événements qui nous détache peu à peu des créatures, et qui nous arrache enfin à nous-mêmes. Cette opération est douloureuse; mais c'est notre corruption qui la rend nécessaire, et qui est cause de la douleur que nous souffrons. Si notre chair était saine, le chirurgien n'y ferait aucune incision. Il ne coupe qu'à proportion que la plaie est profonde, et que la chair est plus corrompue. Si l'opération nous cause tant de douleur, c'est que le mal est grand. Est-ce cruauté au chirurgien de couper jusqu'au vif? Non, tout au contraire, c'est affection, c'est habileté ; il traiterait ainsi sonfils unique.

Dieu nous traite de même. Il ne nous fait jamais aucun mal que malgré lui, pour ainsi dire. Son cœur de père ne cherche point à nous désoler; mais il coupe jusqu'au vif pour guérir l'ulcère de notre cœur. Il faut qu'il nous arrache ce que nous aimons trop^ ce que nous aimons au préjudice de son amour. En cela que fait-il? il nous fait pleurer comme des enfants à qui on ôte le

couteau dont ils se jouent et dont ils pourraient se tuer. Nous pleurons, nous nous décourageons, nous crions les hauts cris : nous sommes prêts à murmurer contre Dieu, comme des enfants se dépitent contre leurs mères. Mais Dieu nous laisse pleurer, et nous sauve. Il ne nous afflige que pour nous corriger. Lors même qu'il paraît nous accabler, c'est pour notre bien, c'est pour nous épargner les maux que nous nous ferions à nous-mêmes. Ce que nous pleurons nous aurait fait pleurer éternellement; ce que nous croyons perdu était perdu quand nous pensions le posséder : Dieu l'a mis en sûreté pour nous le rendre bientôt dans l'éternité qui approche. Il ne nous prive des choses que nous aimons que pour nous les faire aimer d'un amour pur, solide et modéré, pour nous en assurer l'éternelle jouissance dans son sein, et pour nous faire cent fois plus de bien que nous ne saurions nous en désirer à nous-mêmes.

Il n'arrive rien sur la terre que Dieu n'ait voulu. C'est lui qui fait tout, qui règle tout, qui donne à chaque chose tout ce qu'elle a. Il a compté les cheveux de notre tête, les feuilles de chaque arbre, les grains de sable du rivage, et les gouttes d'eau qui composent les abîmes de l'Océan. En faisant l'univers, sa sagesse a mesuré et pesé jusqu'au dernier atome. C'est lui qui en chaque moment produit et renouvelle le souffle de vie qui nous anime; c'est lui qui a compté nos jours, qui tient dans ses puissantes mains les clefs du tombeau pour le fermer ou pour l'ouvrir. Ce qui frappe le plus n'est rien aux yeux de Dieu : un peu plus ou un peu moins de vie sont des différences qui disparaissent en présence de son éternité. Qu'importe que ce vase fragile, ce corps de boue soit brisé et réduit en cendres un peu plus tôt ou un peu plus tard ?

Oh! que nos vues sont courtes et trompeuses 1 On

est consterné de voir une personne mourir en la fleur de son âge : Quelle horible perte ! dit-on. Mais pour qui est la perte ? Que perd celui qui meurt ? Quelques années de vanité, d'illusion et de danger pour la mort éternelle; Dieu l'enlève du milieu des iniquités, et se hâte de l'arracher au monde corrompu et à sa propre fragilité. Que perdent les personnes dont il était aimé ? Elles perdent le poison d'une félicité mondaine ; elles perdent un enivrement perpétuel; elles perdent l'oubli de Dieu et d'elles-mêmes où elles étaient plongées : ou plutôt elles gagnent , par la vertu de la croix, le bonheur du détachement. Le même coup qui sauve la personne qui meurt, prépare les autres à se détacher par la souffrance pour travailler courageusement à leur salut. Oh ! qu'il est donc vrai que Dieu est bon, qu'il est tendre, qu'il est compatissant à nos vrais maux, lors même qu'il paraît nous foudroyer, et que nous sommes tentés de nous plaindre de sa rigueur!

Quelle différence trouvons-nous maintenant entre deux personnes qui ont vécu il y a cent ans? L'une esl morte vingt ans avant l'autre; mais enfin elles sont mortes toutes deux. Leur séparation, qui a paru dans le temps si longue et si rude , ne nous paraît plus maintenant, et n'était dans la vérité qu'une courte séparation. Bientôt ce qui est séparé sera réuni, et il ne paraîtra aucune trace de cette séparation si courte. On se regarde comme immortel, ou du moins comme devant vivre des siècles. Folie de l'esprit humain! Ceux qui meurent tous les jours suivent de bien près ceux qui sont déjà morts. Celui qui va partir pour un voyage ne doit pas se croire éloigné de celui qui prit les devants il n'y a que deux jours. La vie s'écoule comme un torrent. Le passé n'est plus qu'un songe; le présent, dans le moment que nous croyons le tenir, nous échappe, et

se précipite dans cet abîme du passé. L'avenir ne sera point d'une auire nature, il passera aussi rapidement. Les jours, les mois, les années se pressent comme les flots d'un torrent qui se poussent l'un l'autre. Encore quelques moments, encore un peu, dis-je , et tout sera fini. Hélas 1 que ce qui nous paraît long par l'ennui et par la tristesse nous paraîtra court quand il finirai

C'est par faiblesse d'amour-propre que nous sommes sensibles à notre état. Le malade qui dort mal la nuit, trouve la nuit d'une longueur sans fin, mais cette nuit est aussi courte que les autres. On exagère , par lâcheté, toutes ses souffrances : elles sont grandes, mais la délicatesse les augmente encore. Le vrai moyen de les raccourcir, c'est de s'abandonner à Dieu courageusement. Il est vrai qu'on souffre, mais Dieu veut cette souffrance pour nous purifier et pour nous rendre dignes de lui. Le monde nous riait, et cette prospérité empoisonnait notre cœur. Voudrait-on passer toute sa vie jusqu'au moment terrible de la mort, dans cette mollesse, dans ces délices, dans cet éclat, dans cette vaine joie, dans ce triomphe de l'orgueil, dans ce goût du monde ennemi de Jésus-Christ, dans cet éloignement de la croix qui seule nous doit sanctifier ? Le monde nous tournera le dos, nous oubliera avec ingratitude, nous méconnaîtra, nous mettra au rang des choses qui ne sont plus. Hé bien! faut-il s'étonner que le monde soit toujours monde, injuste, trompeur, perfide? C'est pourtant là ce monde que nous n'avions pas honte d'aimer, et que, peut-être, nous voudrions pouvoir aimer encore. C'est à ce monde abominable que Dieu nous arrache pour nous délivrer de sa servitude maudite, et pour nous faire entrer dans la liberté des âmes détachées; et c'est là ce qui nous désole! Si nous sommes si sensibles à l'indifférence de

ce monde, qui est si méprisable et si digne d'horreur, il faut que nous soyons bien ennemis de nous-mêmes. Quoi ! nous ne pouvons souffrir ce qui nous est si bon, et nous regrettons tant ce qui nous est si funeste 1 Voilà donc la source de nos larmes et de nos douleurs.

0 mon Dieu! vous qui voyez le fond de notre misère, vous seul pouvez nous en guérir. Hâtez-vous de nous donner la foi , l'espérance , l'amour, le courage chrétien qui nous manquent. Faites que nous jetions sans cesse les yeux sur vous, ô Père tout-puissant, qui ne donnez rien à vos chers enfants que pour leur salut, et sur Jésus, votre Fils, qui est notre modèle dans les souffrances. Vous l'avez attaché sur la croix pour nous, vous l'avez fait homme de douleurs pour nous apprendre combien les douleurs sont utiles. Que la nature molle et lâche se taise donc à la vue de Jésus rassasié d'opprobres et écrasé par les souffrances. Relevez mon cœur, ô mon Dieul donnez-moi un cœur selon le vôtre, qui s'endurcisse contre soi-même , qui ne craigne que de vous déplaire, qui, du moins, craigne les douleurs éternelles, et non pas celles qui nous préparent votre royaume. Seigneur, vous voyez la faiblesse et la désolation de votre créature : elle n'a plus de ressources en elle-même, tout lui manque. Tant mieux, pourvu que vous ne lui manquiez jamais, et qu'elle cherche en vous avec confiance tout ce qu'elle désespère de trouver dans son propre cœur

Les choses pénibles qui se mettent entre Dieu et nous, ce sont des croix qu'il faut porter patiemment, et qui seront des moyens pour nous unir à lui, si nous les souffrons humblement. Les choses qui confondent et qui accablent notre orgueil nous font encore plus de bien que celles qui nous animent à la vertu. Nous avons besoin d'être abattus, comme saint

Paul aux portes de Damas , et de ne trouver plus d ? ressources en nous-mêmes, mais en Dieu.

La nature n'inspire qu'un courage lier et dédaigneux, et s'irrite contre les personnes dont Dieu se sert pour nous humilier.

Il faut porter ses croix en silence avec un courage humble, paisible; être grand en Dieu , et point en soi; grand par la douceur et la patience , et petit par l'humilité.

Quand Dieu touche au vif en humiliant, tant mieux : c'est le médecin charitable qui applique un remède à nos maux qu'il veut guérir. Taisons-nous : adorons Celui qui nous frappe ; n'ouvrons la bouche que pour dire : Je l'ai bien mérité. Quelque amer que soit le calice, il faut l'avaler jusqu'à la lie, comme Jésus- Christ. Il est mort pour ceux qui le faisaient mourir, et il nous a enseigné à aimer, à bénir et à prier pour ceux qui nous font souffrir.

Il faut redoubler ses prières dans les temps de trouble et de tentation. On trouvera, dans le Cœur de Jésus- Christ mourant sur la croix, tout ce qui manque au nôtre pour aimer ceux que notre orgueil voudrait haïr.

La croix aimée n'est qu'une demi-croix, parce que l'amour adoucit tout, et l'on ne souffre beaucoup que lorsque l'on aime peu. Oh ! que l'on est heureux de bien souffrir, et qu'on est malheureux de ne pas souffrir avec Jésus- Christ, puisqu'on n'est en ce monde que pour se purifier en souffrant!

Dieu éprouve par les maladies et par les sujétions du dehors : il faut mettre tout à profit. Nous avons besoin de toutes nos croix. Quand nous souffrons beaucoup, c'est que nous avons beaucoup d'attachements qu'il faut retrancher. Nous résistons; nous retardons l'opération divine; nous repoussons la main salutaire,

et c'est toujours à recommencer : nous en serions quittes à meilleur marché , si nous nous livrions sans cesse à Dieu.

Les croix sont le pain quotidien :, notre âme a besoin tous les jours d'une certaine mesure de souffrances pour se détacher, comme le corps a besoin d'une certaine quantité d'aliments. Nous avons besoin de croix : nous ne vaudrions rien , si Dieu n'avait soin de nous tourner en amertume le monde et la vie pour nous en détacher.

La croix n'est jamais sans fruit quand on la reçoit en esprit de sacrifice. Il faut l'accepter en adorant la main de Dieu , qui nous en charge afin de nous sanctifier. Heureux qui est prêt à tout, qui ne dit jamais : Cest trop; qui compte non sur soi-même, mais sur le Tout-Puissant; qui ne veut de consolation qu'autant que Dieu lui-même en veut donner, et qui se nourrit de sa pure volonté!

Il y a, dans les croix, tant de marques de miséricorde et une si grande moisson de grâces pour les âmes fidèles, que, si la nature s'en afflige, la foi doit s'en réjouir. On y trouve la paix, par la soumission et par le sacrifice sans réserve des plus purs plaisirs. C'est jusque-là que Dieu pousse une âme pour la détacher de tout ce qui n'est point lui-même. Que restet-ilà faire? que d'embrasser la croix qu'il présente et se laisser crucifier. Quand il a bien crucifié, il console; mais il ne fait pas comme les créatures, qui donnent des consolations empoisonnées pour nourrir le venin de l'amour-propre; il ne console que d'une manière solide et véritable.

La paix que l'on trouve dans la soumission sans aucun adoucissement extérieur est un grand don : par là Dieu nous acoutume à être exercés sans être abattus.

Quoique la nature lâche et sensible s'abatte , le fond demeure soutenu; c'est une paix d'autant plus pure qu'elle est sèche.

La vue de Dieu, qui a tout droit sur sa créature, et celle de nos misères, qui ne méritent qu'humiliations et croix, sont le pain dont il faut nous nourrir dans les épreuves. Laissons faire Dieu, les hommes ne peuvent rien : quand tout semble perdu, tout est quelquefois sauvé. Dieu se plaît à nous précipiter et à nous relever du précipice par sa seule main.

Qu'on est heureux quand on souffre, pourvu qu'on veuille bien souffrir et satisfaire à la justice de Dieu! Que ne lui devons-nous pas, et quelles peines ne mériterions-nous pas en rigueur! Une éternité de supplices changée en quelques infirmités; la perte de Dieu, la rage et le désespoir des démons changés en une souffrance tranquille et courte, où l'on adore la main dont on est frappé par miséricorde! De telles croix méritent des remercîments, et non pas des plaintes. Ce sont des grâces qu'il faut sentir avec un cœur attendri sur les bontés de Dieu. Nous eût-il couvert de la lèpre, il nous épargne encore : la lèpre de l'orgueil, du péché et de l'idolâtrie de soi-même est bien plus affreuse.

Les croix que l'on choisit ne sont presque rien : il n'y a que Dieu qui sache crucifier.

Les croix que Dieu nous donne, et sous lesquelles il veut nous courber, ne réprimeront pas seule* notre hauteur : ce ne sera qu'à force de renoncer à notre propre esprit , dans le silence , devant Dieu , que nous pourrons être apetissés et adoucis par sa grâce.

Sortons de nous-mêmes, ne nous aimons plus d'un amour déréglé; et la volonté de Dieu, qui se développera à chaque moment en tout, nous consolera aussi à chaque moment de tout ce que Dieu fera autour de

nous et en nous. Les contradictions des hommes, leurs inconstances, leurs injustices même nous paraîtront les effets de la sagesse, de la justice et de la bonté immuable de Dieu. Nous ne verrons plus que Dieu infiniment bon, qui se cache sous les faiblesses des hommes aveugles et corrompus. Ainsi cette figure trompeuse du monde, qui passe comme une décoration de théâtre, nous deviendra un spectacle très réel et digne d'éternelles louanges du côté de Dieu.

Qu'attendons-nous des hommes? Ils sont faibles, inconstants, aveugles : les uns ne veulent pas ce qu'ils peuvent, les autres ne peuvent pas ce qu'ils veulent. La nature est un roseau cassé; si l'on veut s'appuyer dessus, le roseau plie, ne peut nous soutenir, et nous perce la main. Quelque grands que paraissent les hommes, ils ne sont rien en eux-mêmes; mais quand Dieu est grand en eux , c'est lui qui fait servir l'humeur bizarre, V orgueil chagrin, la dissimulation, la vanité et toutes les folles passions au conseil éternel qu'il a sur les élus : il emploie et le dedans et le dehors, la corruption des autres hommes, nos propres imperfections et notre propre sensibilité, en un mot, il emploie tout à notre sanctification ; il remue le ciel et la terre pour sauver ce qui lui est cher ; rien ne se fait que pour nous purifier et nous rendre dignes de lui. Réjouissons-nous donc lorsque le Père céleste nous éprouve ici-bas par diverses tentations intérieures et extérieures, qu'il nous rend tout contraire au dehors et tout douloureux au dedans. Réjouissonsnous, car c'est par de telles douleurs que notre foi, plus précieuse que l'or, est purifiée. Réjouissons-nous d'éprouver ainsi le néant et le mensonge de tout ce qui n'est pas Dieu ; car c'est par cette expérience crucifiante que nous sommes arrachés à nous-mêmes et aux désirs du siècle. Réjouissons-nous, car c'est par ces douleurs

de l'enfantement que l'homme nouveau naîl en nous. Quoi! nous nous décourageons, et c'est la main de Dieu qui se hâte de faire son œuvre 1 C'est ce que nous souhaitons tous les jours qu'il fasse : et dès qu'il commence à le faire, nous nous troublons; notre lâcheté et notre impatience arrêtent la main de Dieu! Une piété sans croix est une piété en idée.

Tandis que nous demeurons renfermés en nousmêmes, nous sommes en butte à la contradiction des hommes, à leur malignité et à leur injustice : notre humeur nous expose à celle d'autrui ; nos passions s'entre-choquent avec celles de nos voisins ; nos désirs sont autant d'endroits par où nous donnons prise à tout le reste des hommes ; notre orgueil, qui est incompatible avec celui du prochain, s'élève comme les flots de la mer agitée ; tout nous combat , tout nous repousse, tout] nous attaque ; nous sommes ouverts de toutes parts par la sensibilité de nos passions et par la jalousie, de notre orgueil. Il n'y a nulle paix à espérer en soi, où l'on vit à la merci d'une foule de désirs avides e' insatiables , et où l'on ne saurait contenter ce moi du vieil homme si jaloux, si délicat, si ombrageux sur tout ce qui le touche.

De là vient que l'on est dans le commerce du prochain comme des malades qui ont langui longtemps dans un lit; il n'y a aucune partie du corps où l'on puisse toucher sans le blesser. L'amour-propre malade est attendri sur lui-même; il ne peut être touché sans pousser les hauts cris; touchez-le du bout du doigt, il se croit écorché. Joignez à cette délicatesse la grossièreté du prochain plein d'imperfections qu'il ne connaît pas lui-même; joignez-y la révolte du prochain contre nos défauts, qui n'est pas moins grande que la nôtre contre les siens. Voilà tous les entants d'Adam

qui se servent de supplices les uns aux autres; voilà la moitié des hommes qui est rendue malheureuse par l'autre et qui la rend misérable à son tour ; voilà dans toutes les nations, dans toutes les communautés , dans toutes les familles, et jusque entre deux amis, le martyre de l'amour-propre.

L'unique remède pour trouver la paix est de sortir de soi. Il faut se renoncer et perdre tout amour-propre pour n'avoir plus à perdre, ni à craindre ni à ménager. Alors on goûte la vraie paix réservée aux hommes de bonne volonté, c'est-à-dire à ceux qui n'ont plus d'autre volonté que celle de Dieu, qui devient la leur. Alors les hommes ne peuvent plus rien sur nous, car ils ne peuvent plus nous prendre par nos désirs ni par nos craintes; alors nous voulons tout ce que Dieu veut, et nous ne voulons rien de ce qu'il ne veut pas. C'est être inaccessible à l'ennemi ; c'est devenir invulnérable. L'homme ne peut que ce que Dieu lui donne de pouvoir faire contre nous; tout ce que Dieu lui donne de pouvoir faire contre nous, étant à la volonté de Dieu , est aussi la nôtre. En cet état on a mis son trésor si haut, que nulle main ne peut y atteindre pour nous le ravir. On déchirera notre réputation, mais nous y consentons; car nous savons combien il est bon d'être humilié quand Dieu humilie. On trouve du mécompte dans les amitiés : tant mieux; c'est le seul véritable ami qui est jaloux de tous les autres, et qui nous en détache pour purifier nos attachements. On est importuné, assujetti, gêné; mais Dieu le sait, et c'est assez: on aime la main qui écrase ; la paix se trouve dans toutes ces peines. Heureuse paix qui nous suit jusqu'à la croix! On veut ce que l'on a, et l'on ne veut rien de ce que l'on n'a pas. Plus cet abandon est parfait, plus la paix est profonde ; s'il reste quelques attaches et

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