‹ La voie de la paix interieureChapitre 28 sur 119 · CONNAISSANCE DE DIEU · texte numérisé non relu

CONNAISSANCE DE DIEU

rectifier, par rapporta Dieu, nos jugements trop peu honorables pour son infinie bonté; et nous passons à un autre objet qui demande plus de développement, la connaissance de nous-mêmes.

Cette connaissance est si essentielle, que les anciens philosophes la recommandaient comme le fondement de toute sagesse, par cet adage si souvent répété chez eux : Connais-toi toi-même. Et, en effet, puisque dans l'œuvre de notre réforme morale nous sommes à la fois la matière qu'il s'agit de travailler, et l'instrument à l'aide duquel nous devons donner à celle-ci la forme voulue, comment pourrions-nous y faire quelque chose sans nous bien connaître sous ce double rapport? Or, cette connaissance n'est pas moins difficile que nécessaire à acquérir, surtout dans la pratique. Tous, en effet, nous conservons plus ou moins une secrète et trompeuse persuasion de notre propre excellence, naturelle à l'homme déchu, comme un souvenir de sa grandeur passée. Nous croyons aisément à cette maxime d'un sophiste, si conforme aux intérêts de notre amourpropre, que l'homme est né bon, bien qu'elle ne soit vraie que de celui qui sortit le premier des mains du Créateur, dans toute la droiture de la justice originelle : et nous oublions quels tristes ravages son péché a exercés en lui et en toute sa postérité. Disposés par notre orgueil à nous flatter nous-mêmes, nous cherchons à nous dissimuler, à atténuer du moins, autant que possible, la triste réalité sur notre valeur présente , et nous n'y réussissons, hélas 1 que trop : témoin ces âmes, si nombreuses dans le monde, qui, s'aveuglant volontairement sur elles-mêmes, comme le pharisien de l'Évangile, font avec complaisance étalage de leurs vertus, et ne soupçonnent pas même devoir ruelque chose à la justice divine.

Au-dedans de nous-mêmes, des témoins intéressés sont toujours prêts à nous vanter la droiture de notre jugement, l'élévation et la profondeur de nos vues, la bonté de notre cœur, la justice, le désintéressement, la modération de notre caractère et mille autres qualités avantageuses dont nous composons un portrait propre à flatter notre vanité. Si un reste de pudeur ne nous permet pas de nous égaler aux plus grands et de nous attribuer ces qualités dans toute leur perfection, du moins nous mettons-nous au-dessus de la foule , et trouvons-nous aisément à qui nous préférer : il est rare surtout, même en convenant, comme l'exige la bienséance, que nous ne sommes pas sans défauts, que nous consentions à reconnaître celui qu'on nous reproche, et nous pouvons, même à nos heures de modestie, nous reconnaître dans ces paroles si vraies de Bossuet. * Au moment, dit-il, où je me crois le plus pénétré du sentiment de ma faiblese et de ma misère , si quelqu'un va trouver que je n'ai point raison en quelque chose, me voilà plein aussitôt de raisonnements et de justifications. Cette horreur que j'avais de moimême s'est évanouie, je ressens l'amour-propre , ou plutôt je montre que je ne m'en étais pas défait un seul instant. » — Le fruit de l'opinion que forment en nous ces lumières trompeuses de l'amour-propre, c'est de nous rendre fiers et exigeants à l'égard des autres, susceptibles, ombrageux, jaloux du mérite d 'autrui, impatients, présomptueux, ambitieux, et, pour tout dire en un mot, de nourrir et d'exalter cet orgueil naturel que l'Esprit-Saint déclare le principe de tous les maux (1). Telles sont les pensées dont notre amourpropre aime à se repaître; il faudrait, pour ainsi dire,

(1) Initium omnis peccati est superbia. Eccl., x, 15.

Page 1