CONNAISSANCE DE LIED
nous arracher les yeux que nous tenons de la nature , pour nous obliger à voir les choses sous un autre aspect.
Mais la foi nous tient un bien autre langage ; en nous découvrant la honte de notre origine, souillée par le péché, elle nous y fait voir la source de l'affreuse corruption qui a envahi toutes les puissances de notre corps et de notre âme. Elle nous montre nos sens enclins au mal dès l'enfance, nos passions révoltées contre la raison, l'entraînant sans cesse au mal, qu'elle désapprouve, et lui rendant d'une difficulté extrême le bien, dont elle reconnaît la beauté; l'ignorance profonde où nous sommes naturellement de ce qu'il nous importe le plus de savoir; le dérèglement d'une imagination délirante qui vient sans cesse troubler et fausser les opérations de notre esprit; en (in notre impuissance radicale à rien faire par nous-mêmes dans l'ordre du salut. Cette idée de nous-mêmes, si différente de celle que nous présente l'amour-propre , doit naturellement produire aussi des effets tout opposés. Elle est la source des vertus d'humilité , de modestie, de patience, de la défiance de soi, première condition requise pour que nous tournions comme il faut nos regards vers Dieu , et que nous mettions en lui notre confiance : et comme l'humilité sincère, qui n'est autre chose que la vérité sur le tout de Dieu et le néant de la créature, est le fondement de toutes les vertus, cet humble et véridique jugement sur nous-mêmes, en nous mettant à notre véritable place vis-à-vis de Dieu , des autres hommes et de nous-mêmes, fait bientôt fleurir dans l'âme toutes les vertus.
Aussi Dieu, qui, par un juste jugement, laisse souvent les âmes lâches et mondaines dans une terrible ignorance d'elles-mêmes , comme ces pharisiens qu'il réprouve dans l'Évangile, éclaire peu à peu celles qui
ont un désir sincère d'avancer, en portant successivement le flambeau dans les replis les plus secrets de leur cœur, et en leur faisant reconnaître la vanité et les défauts des quatités dont elles étaient fières.
Mais, pour produire ces fruits, il ne suffit pas d'avoir de notre corruption cette connaissance spéculative et générale que la foi nous donne : il faut, par une longue, pénible et périlleuse expérience, sentir en soi cette corruption dont l'Évangile nous affirme la réalité , sans nous en montrer la profondeur avec cette évidence que l'épreuve seule peut nous donner. Or, nous n'avons que trop d'occasions de là reconnaître quand , poussés d'une volonté sincère de servir Dieu, nous essayons de substituer les vertus chrétiennes à nos inclinations vicieuses , puisqu'il faut alors lutter sans cesse contré celles-ci pour en purifier notre âme, dont elles possèdent et pénètrent toute la substance. C'est dans ce long et pénible travail qu'en descendant franchement et résolument au fond de son cœur pour en étudier et en rectifier les mouvements, on reconnaît la profondeur de l'abîme, on découvre les monstres qui l'habitent, et dont on n'avait pas soupçonné d'abord l'existence. Hélas ! combien de fois, à la vue de ce triste et humiliant spectacle, l'amour-propre révolté est prêt à reculer d'horreur! On voudrait fermer les yeux et se dissimuler uns vérité trop amère; mais ce serait renoncer au bien de la vertu, qui n'est qu'à ce prix : il faut avoir le courage de sonder jusqu'au fond les plaies de notre âme, de les envisager dans ce qu'elles ont de plus dégoûtant, pour pouvoir y apporter des remèdes efficaces; et déjà cette vue si humiliante est le baume le plus propre à guérir la plus profonde de nos blessures, l'orgueil. Armonsnous donc de courage pour contempler d'un œil ferme pendant tout le cours de notre vie ce hideux spectacle