CONNAISSANCE DE DIEU
de notre misère, dont Dieu, dans la sage économie de sa providence, nous découvrira successivement les degrés divers; car s'il nous le montrait d'abord dans toute son étendue, nous ne saurions en soutenir l'aspect. Mais gardons-nous aussi d'en séparer la vue de la divine miséricorde répondant à cette profonde misère, pour ne pas tomber dans un découragement funeste.
Ce qui n'est pas moins essentiel, et ce à quoi tant de gens manquent dans la pratique, c'est de savoir distinguer de nos actions morales, c'est-à-dire de celles qui sont le fruit de notre volonté et de notre libre arbitre, ces impressions naturelles du ma), cette corruption instinctive de nos penchants , cette révolte spontanée et irréfléchie de nos sens et de nos passions, et, pour tout dire en un mot, cette concupiscence qui est en nous bien plus le péché d'Adam que le nôtre propre. Nous la tenons, en effet, de notre premier père comme un funeste héritage, qui nous rend malheureux sans nous rendre précisément coupables, quoiqu'elle nous porte à toutes sortes de péchés avec une violence dont la répression est tout à la fois notre combat et notre mérite ; ce qui a fait dire à l'Esprit-Saint que la vie de l'homme sur la terre est une guerre continuelle. Pour que ces inclinations mauvaises nous soient imputées à péché, il faut que cette volonté libre, qui nous est restée comme le plus beau débris de notre ancienne fortune, s'unisse à elles par le consentement ; car lui seul constitue la moralité, le mérite et le démérite de nos actions. Or, combien de personnes semblent ne rien comprendre, dans la pratique , à cette distinction fondamentale I
On confond les impressions et les sentiments avec les actes de la volonté raisonnable, les désirs instinctifs de la concupiscence avec les déterminations réfléchies
du libre arbitre, et l'on oublie cette vérité essentielle : qu'au milieu des orages qui bouleversent notre âme , notre volonté reste à nous, et peut, avec le secours de la grâce, résister à toutes les attaques réunies de la nature corrompue et de l'enfer. — Nous conjurons tous ceux qui liront ceci de faire attention à ce principe, source de tant de lumières dans la direction des âmes : en faire abstraction , c'est ne se connaître qu'à demi , parce qu'on ne sait pas bien juger de ce qu'on découvre en soi. Mais ici encore il ne suffit pas de connaître spéculativement ce principe, il faut en acquérir une connaissance pratique, il faut que l'expérience le fasse pénétrer peu à peu jusqu'au plus intime de l'âme.
Le premier fruit de la connaissance de nous-mêmes est de nous désabuser de la haute opinion que nous en fait concevoir notre orgueil, de nous dépouiller de l'estime que nous avions pour nous et de nous préparer à ce renoncement, à cette mort à soi-même, qui sont indispensables pour faire un' progrès solide dans la vertu
Il ne faut pas s'imaginer, comme nous l'indiquions tout à l'heure, que cette connaissance et le dépouillement qui en est la suite puissent s'acquérir en un jour, et nous croyons utile de mettre ici sous les yeux, pour l'instruction de nos lecteurs, le tableau saisissant que trace de cette longue et douloureuse opération l'illustre archevêque de Cambrai.
« Dieu , dit-il, nous dispense la lumière intérieure comme une sage mère donnerait à sa jeune fille de l'ouvrage à faire; elle ne lui en donnerait de nouveau qu'au moment où le premier serait fini. Avez-vous achevé tout ^ ce que Dieu a mis devant vous ? dans l'instant même il vous présentera un nouveau travail : car, il ne laisse jamais l'âme oisive et sans progrès dans le détachement. Si, au contraire, vous n'avez point encore fini le